Le bouche à oreille

Nous nous sommes retrouvées Place d'Italie, devant l'esplanade du centre commercial qui a déjà changé deux fois de nom depuis que je le connais. Je l'ai vue arriver de loin et c'était comme chaque fois un vrai plaisir de la retrouver.

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Nous nous sommes retrouvées Place d'Italie, devant l'esplanade du centre commercial qui a déjà changé deux fois de nom depuis que je le connais. Je l'ai vue arriver de loin et c'était comme chaque fois un vrai plaisir de la retrouver. Elle avait bonne mine, le teint hâlé et cet inimitable air de gaieté qu'elle arrive toujours à conserver et que je ne cesse de lui envier. Elle revenait d'un circuit de 10 jours en Cappadoce. Un cadeau qu'elle s'était fait, histoire de s'offrir une parenthèse à elle depuis bientôt deux ans qu'elle avait tout quitté, y compris la capitale, pour s'occuper quasi à plein temps de ses parents âgés. La Turquie l'avait enthousiasmée. On s'est dirigées vers un Chinois, 13e arrondissement oblige, le temps de se retrouver de chaque côté d'une table, de trinquer et de tout se raconter.... Catherine et moi, c'est une longue histoire d'amitié.

 

Il s'appelait Ihsan, devait avoir dans les 35 ans et des poussières, annonçait avoir 2 enfants ½ au compteur, possédait un français presque parfait, et c'est lui, le guide qu'elle avait eu en Turquie, qui le lui avait raconté. De la même manière que nous, ici, avions appris à l'école la british way of life par le biais de Mr & Mrs J. Smith*, Petticoat Lane*, London E1 (ou ailleurs), son prof de français à Istanbul avait enseigné à des générations et des générations de ses étudiants l'archétype de la famille française : M. et Mme Gauthier* et leur fille Isabelle*, demeurant 10 Place d'Italie*, Bâtiment A, 4e étage gauche, dans le 13e arrondissement de Paris.

 

Ihsan lui-même, lorsqu'il était venu à Paris, il y avait quelques années, était venu sonner. Mais non, il n'y avait pas de M. et Mme Gauthier* à l'adresse indiquée. Ce n'était pas la première fois, d'ailleurs, lui avait-on même signalé. Puis ça avait dû continuer, peut-être même des années et des années. Un jour, un petit cousin d'Ihsan, bossant lui aussi comme guide en Turquie pour se payer ses études, était à son tour venu à Paris. Direction Place d'Italie. Le numéro 10*. Et là, une plaque rivetée dans l'entrée : « Monsieur et Madame Gauthier n'habitent pas ici ». C'était clair, précis, définitif. Enfin, ça l'aurait été, si depuis l'immeuble n'avait pas été ravalé. Et si, forcément, la plaque n'avait pas fini par disparaître : affiche-t-on les noms de toutes les personnes qui n'habitent pas un immeuble ?

 

Bien sûr, vous l'aviez deviné. A peine notre café siroté en terrasse, en haut du Boulevard Blanqui, Catherine et moi avons décidé d'en avoir le cœur net et d'y aller. Airs de conspiratrices. Fous rires retenus. Nous voilà devant le 10*. Zut, digicode. Mais pas mal de plaques de médecins, dentistes ou autres professions médicales. Ce qui veut la plupart du temps dire code pas mis dans la journée. Nous entrons. Joli immeuble. Jolie cour fleurie. Boîtes aux lettres impeccablement alignées. Tableau d'affichage. Je sors mon carnet. 4e gauche ? Non, c'est des Moulin*. Et pas l'ombre de Gauthier* dans aucun des bâtiments de l'immeuble entier.

 

Elle était en train de laver à grande eau les conteneurs des poubelles dans la cour. Une jeune femme portugaise, souriante, jolie comme tout dans ses grandes bottes en caoutchouc, s'approche de nous.

- « Je peux vous renseigner, Mesdames ? ».

- « Oui, Madame, peut-être. Nous cherchons M. et Mme Gauthier*, qui auraient habité ici.... »

- « Ah, mais c'est qu'il y a longtemps qu'ils n'habitent plus ici ! »

- « Vous les avez connus ? »

- « Non, moi je ne suis dans l'immeuble que depuis trois ans, mais la personne qui était là avant, elle, elle avait dû les connaître. Quand je suis arrivée, je crois qu'elle m'avait dit qu'ils avaient quitté depuis au moins un an ou deux, déjà .... »

 

 

Il y avait un beau soleil, sur la Place d'Italie. A l'unanimité nous avons décidé de nous offrir un autre café. En terrasse. Savourer le printemps. A la santé d'Ihsan, qui là-bas, sûrement, faisait visiter Istanbul à d'autres groupes de touristes. A la santé de son vieux prof de français qui continuait peut-être à présenter comme famille modèle à ses étudiants les Gauthier, de Paris, 13e arrondissement. L'espace d'un instant, nous nous sommes senties comme des sales gamines de 7 ou 8 ans qui venaient de tirer toutes les sonnettes dans la rue et de détaler en riant. A perdre haleine.

 

 

*Tous les noms de famille, prénoms, adresses, numéros, étages, etc. cités dans ce billet ont été changés pour des raisons évidentes. Ou d'ailleurs pas si évidentes que ça, finalement, quand on y réfléchit vraiment !

 

 

© Illustration/ sortie de métro Place d'Italie / magasins-paris.com

 

 

 

 

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