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Le Club de Mediapart jeu. 5 mai 2016 5/5/2016 Édition du matin

Depuis que Charles-Edouard est parmi nous…

Cela devait se passer fin octobre-début novembre,  le ciel était incertain mais un petit vent glacé nous avait fait remonter le col de nos vestes et tenir les mains à l’abri au fond des poches. Nous déambulions dans les rues d’un pas de samedi après-midi, sans but particulier, avec plein de « peut-être » et de « au cas où » dans la démarche, c’est-à-dire aussi bien prêts à tout qu’au moindre petit rien. 

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Cela devait se passer fin octobre-début novembre,  le ciel était incertain mais un petit vent glacé nous avait fait remonter le col de nos vestes et tenir les mains à l’abri au fond des poches. Nous déambulions dans les rues d’un pas de samedi après-midi, sans but particulier, avec plein de « peut-être » et de « au cas où » dans la démarche, c’est-à-dire aussi bien prêts à tout qu’au moindre petit rien.  C’est généralement le deuxième qui l’emporte : des petits riens, il y en a partout pour qui sait les voir ou les écouter. Sur les murs. Dans les bribes de conversations des passants. Le long des fissures des trottoirs.  Dans les interstices des portes cochères. Dans la lumière d’un soir qui ne va plus tarder à tomber.

 

Ce fut d’abord cette  figure magnifique : un aveugle d’une bonne soixantaine d’années, planté  juste à l’angle du boulevard, le visage tourné vers le ciel, canne blanche dans une main et portable de l’autre. Il riait comme seuls les enfants et quelques rares  grandes personnes savent le faire : de tout son cœur, à pleins poumons, de toute sa joie. « Comment ça, tu ne m’entends pas, rugissait-il dans l’appareil. Moi, je t’entends parfaitement et je suis au moins dix fois plus sourd que toi ! » Et il repartait de plus belle dans ses cascades tonitruantes de bonheur. Heureuse nature.  S’accommoder ainsi de mauvais coups du sort n’est pas donné à tout le monde.  Etait-ce un signe et de quoi ? En le dépassant, j’ai noté qu’il portait un bonnet à pompon rouge sur lequel des petits rennes blancs se poursuivaient. Enfance.

 

Déjà, la même cabine téléphonique que les autres années avait commencé à se meubler. Cartons, sacs poubelles débordant de vieux vêtements, duvet plus ou moins déchiré, couvertures entassées. Pour l’heure, elle n’était pas encore habitée, mais déjà, une sorte de bail avait été signé pour l’hiver qui n’allait plus tarder à s’annoncer.  Serait-ce une fois encore le clochard aux béquilles ou au déambulateur ? Ou un nouveau venu dans cette cabine, à l’angle de ces deux rues ?

 

« Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ? » C’est le titre d’un savoureux ouvrage de Perec truffé de figures de style comme un

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bon cake l’est de raisins secs et autres fruits confits. Chaque fois qu’on passe dans cette rue et qu’on le voit, on a ce titre qui revient nous chantonner en tête. Et comme de coutume, on le prononce ensemble à haute voix : « Quel petit vélo… ? » Pas de fond de cour, là, pourtant.  Juste un balcon au deuxième étage d’un immeuble. Et pas de guidon chromé non plus.  Mais un beau VTT noir bien entretenu trônant bien en vue appuyé au fer forgé de la rambarde. Penser à son propriétaire qui doit le descendre et le remonter amoureusement par l’escalier au moins cinq fois par semaine nous met chaque fois en joie. Bien plus efficace qu’un cadenas. C’est qu’on s’y attache à ces petites bêtes-là !

 

Vous les connaissez tous, ces panneaux publicitaires mobiles, généralement placés par deux sans qu’on comprenne bien pourquoi, et qui toutes les deux ou trois minutes défilent pour laisser la place à d’autres.  De véritables horreurs la plupart du temps et qui condamnent ainsi à la double, triple ou quadruple peine les passants. Là, juste sur ce pignon d’immeuble, placés bien perpendiculairement à la rue que nous remontions, c’était le tour d’une publicité pour la nouvelle Classe A de Mercedes-Benz.  Sur les deux affiches, la même photo. Je vous le donne en mille : une voiture ! Mais ce qui faisait toute la différence, c’est les slogans. « Wouaw » pour l’une. « Vroom » pour l’autre.  Quel talent, ces publicitaires ! Mais où vont-ils donc chercher tout ça ?

 

Et puis, c’est là que nous l’avons rencontré. Il trônait dans son cadre dédoré et à moitié démantibulé, sur un amoncellement de tables de nuit à trois pieds, de vieux rideaux tachés, de chaises de cuisine cassées, de montants d’étagères déglinguées, posé sur ce qui avait été un fauteuil de salon revêtu de fausse tapisserie avec berger et bergère se répondant sur un paysage éventré. 0,90 m sur 0,65. Prenant augustement la pose, le bras droit légèrement appuyé sur une sellette, le regard haut, la barbe et la moustache bien taillées, les souliers soigneusement cirés avant d’aller chez le photographe se faire tirer le portrait devant un décor de carton-pâte. L’ancêtre de quelqu'un d’autre, forcément. Et qui se retrouvait là, jeté au rebut sur un trottoir, en pleins courants d'air, sous la pluie qui n’allait pas tarder à tomber. Prêt à partir aux « encombrants » pour laisser la place aux nouveaux arrivants d’un appartement. Notre cœur n’a fait qu’un bond.

 

Depuis, Charles-Edouard vit avec nous. Le chat, après une brève inspection, debout, tendu, dressé jusqu’au visage pour le renifler  — vraiment une photo que j’ai loupée — l’a également adopté.  Nous avons réécrit son histoire.  Né dans les années 1880, dans une famille non pas d’aristocrates (aucun bijou, même pas de montre-gousset, pas de costume, juste une veste en tweed pied-de-poule sur le meilleur pantalon sorti de l’armoire pour l’occasion) mais plutôt de commerçants aisés, il devait avoir dans les 27 à 28 ans quand la photo a été prise.  Il devait venir de prendre la succession de son père à la tête de la grande quincaillerie du bourg.  Ou de la graineterie-jardinage-articles de pêche. Il se sentait fier. L’avenir lui souriait.  Il allait être à la hauteur, il le sentait, il l’espérait.  Peut-être même, au printemps, oserait-il demander la main de la belle Madeleine, la rayonnante caissière des Dames de France.  Et puis la guerre a éclaté.

 

Depuis que Charles-Edouard vit  parmi nous, rien n’a vraiment changé. Il est là, c’est tout.  

 

 

 

 

 

 

 

 

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Tous les commentaires

 

Coucou Charles-Edouard, depuis quelques jours je pensais très fort à vous deux et là .....

 

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