La Journée de la Marmotte

Il suffit de peu de choses. Des giboulées en mai. Une porte qui claque parce qu’arrive un moment où on ne peut plus supporter d’être traité n’importe comment par un employeur, même en CDD. Le silence fracassant des collègues. Un peu trop d’épées de Damoclès suspendues au-dessus de ta tête et depuis trop longtemps. Tu as déjà connu tout ça. Ajoute à ça des factures qui s’accumulent. Une belle histoire qui s’effiloche. Un nouvel échange orageux avec ta (douce) mère. Déjà donné aussi. Une crise inflammatoire des lombaires qui te fait penser que l’ « obsolescence programmée » ne concerne pas que les articles de consommation courante (ce que te confirme d’ailleurs le miroir chaque fois que tu as la malchance de le croiser).

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Il suffit de peu de choses. Des giboulées en mai. Une porte qui claque parce qu’arrive un moment où on ne peut plus supporter d’être traité n’importe comment par un employeur, même en CDD. Le silence fracassant des collègues. Un peu trop d’épées de Damoclès suspendues au-dessus de ta tête et depuis trop longtemps. Tu as déjà connu tout ça. Ajoute à ça des factures qui s’accumulent. Une belle histoire qui s’effiloche. Un nouvel échange orageux avec ta (douce) mère. Déjà donné aussi. Une crise inflammatoire des lombaires qui te fait penser que l’ « obsolescence programmée » ne concerne pas que les articles de consommation courante (ce que te confirme d’ailleurs le miroir chaque fois que tu as la malchance de le croiser). Et pour couronner le tout, un Ascenseur qui tombe en panne le week-end de l’Ascension (justement !) et ne sera réparé qu’après celui de la Pentecôte … alors que tu es capable de tout, en ce moment, mais pas de remonter ces foutus cinq étages à pied.

 

Ajoute à cela le fil de l’actualité : des camps de Rroms évacués, des ouvrières qui meurent écrasées au bout du monde pour fabriquer les tee-shirts que peut-être tu portes, la haine, l’homophobie et la xénophobie désinhibés et vociférant dans les rues, le rallongement de la durée de cotisations programmé alors que tu fais déjà le grand écart entre retraite et fin de droits, l’annonce que le salaire des grands patrons ne sera pas plafonné et que la liste des promesses non tenues n’en finit pas de s’allonger. Bref, tu additionnes un peu tout ça. Immanquablement,  parce que ressasser est le symptôme N°1 (et on peut dire même la principale activité)  dans ce que tu appelles depuis longtemps le « Syndrome de la Baleine échouée » (tu sais de quoi tu parles), tu égrènes les enterrements d’êtres chers auxquels tu as dû assister ne serait-ce que cette année. Tant qu’à faire, tu énumères aussi le nombre de candidatures adressées auxquelles tu n’as pas obtenu de réponse, pas un mot, que dalle. Et le résultat est là. Tu retournes te coucher. Tu remontes haut la couette. Tu te pelotonnes. Et tu votes à l’unanimité pour une nouvelle Journée de la Marmotte. Comme hier. Comme avant-hier. Comme demain. Et jusqu’à nouvel ordre.

 

Tout cela fait au moins un heureux : ta turbine à ronrons, ton écureuil de banlieue, celui qui sait te dire « je t’aime » rien qu’avec la couleur

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de ses yeux et après t’avoir copieusement « patouillé » la chevelure sur l’oreiller vient se blottir contre toi, apaisé, extasié de t’avoir à lui en pleine journée,  tout vrombissant de bonheur. Le nez planté dans le velours de sa fourrure, tu revois derrière tes paupières le gigantesque profil félin dont un des murs de ton quartier (tu as toujours aimé les murs, qui eux au moins ont des oreilles et savent même sourire parfois) s’est orné depuis quelques semaines. « C’est toi le plus beau, tu sais », murmures-tu à ta pelote chaude et noire qui en roucoule de plus belle. Tu te dis que juste après ton licenciement, il y a quatre ans déjà (incroyable), tu avais déjà joué à ça : essayer de vivre comme un chat. Le tien. Chez lui et comme lui. Tu avais même découvert que tu avais un certain talent pour ça. Alors… Tu vois bien que tu en as ! Au moins un: celui-là.

 

De toute façon, l’ascenseur est retombé en panne. Et il n’en finit pas de pleuvoir.  Des rideaux liquides qui se déversent, quasi-verticaux  derrière les vitres. Les gouttières qui débordent comme  des yeux gonflés d’avoir trop longtemps retenu leurs pleurs. Alors tu te dis que bon, tu as bien le droit. Qu’il n’y a pas à s’en faire. Et surtout rien d’autre à faire. En tout cas pour le moment. La pluie dessine de grosses larmes aux volutes du balcon. Les plantes sont détrempées.  La ville brille de tristesse. Même le plafond a l’air désolé. Le chat dort toujours, lové entre la couette et l’oreiller. Tu mets un peu de musique pour la B.O. du film. Tu te détestes. Tu essaies de ne fumer qu’une cigarette sur deux parce qu’il va bien falloir. Tu te diriges vers la cuisine. Tu vas te faire un thé parce que c’est encore ce qu’on a inventé de mieux pour réchauffer les « petits coups de moins bien ».  Tu mets un temps infini à choisir. Tu finis par opter pour un « Earl Grey ».  C’est ce qui ressemble plus à la couleur du moment, te dis-tu. De toute façon, le « Earl Blues » n’existe pas.

 

On verra bien. Tu t'asseois sur le canapé pour changer de pièce. Tu sirotes ton thé. Tu n'allumes pas la prochaine. Tu soupires. Le plus beau, c'est que tu te sens fatiguée. Tu te dis que quand même. Tu as un peu honte. Tu essaies de ne pas y penser. Peut-être que ça finira par passer ? Promis-juré, je vous dirai.

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