Le libre-échange et la malbouffe : le cas désastreux du Mexique

Les multinationales de l'agroalimentaire considèrent que les principaux marchés susceptibles d'assurer leur croissance se trouvent dans les pays de l'hémisphère Sud. Cela signifie que, pour augmenter leurs profits, ils ont besoin d'élaborer et de vendre des produits destinés à des centaines de millions de pauvres dans le monde.

Le libre-échange et la malbouffe : le cas désastreux du Mexique

 © Thierry Collins © Thierry Collins

par GRAIN

Les multinationales de l'agroalimentaire considèrent que les principaux marchés susceptibles d'assurer leur croissance se trouvent dans les pays de l'hémisphère Sud. Cela signifie que, pour augmenter leurs profits, ils ont besoin d'élaborer et de vendre des produits destinés à des centaines de millions de pauvres dans le monde. Beaucoup de ces communautés et de ces personnes continuent de s'alimenter avec ce qu'ils produisent eux-mêmes, ou achètent leur nourriture sur des marchés informels qui vendent des produits locaux. Pour beaucoup, ces systèmes alimentaires locaux et ces circuits constituent des moyens de subsistance.

Pour atteindre ces consommateurs potentiels, les grandes sociétés de l'alimentation s'infiltrent dans les canaux de distribution alimentaire traditionnels du monde entier, les envahissent et en prennent le contrôle, et remplacent les aliments locaux par des aliments industriels bon marché, fortement transformés, souvent avec le soutien direct des gouvernements locaux.

Aujourd'hui, beaucoup de gens dans les zones rurales et urbaines se retrouvent littéralement prisonniers d'une situation dans laquelle la seule nourriture disponible est de mauvaise qualité, fortement transformée, voire tout simplement de la malbouffe.

Les accords de libre-échange et sur les investissements ont joué un rôle crucial dans le succès de ces entreprises. Le cas du Mexique nous offre un sombre tableau des conséquences de ces transformations. Au cours des vingt dernières années, le gouvernement du Mexique a signé plus d'une douzaine d'accords de libre-échange et près de 30 traités d'investissementqui ont ouvert les campagnes et le secteur de la distribution aux entreprises transnationales, en offrant le système alimentaire mexicain aux acheteurs.

L'Accord de libre-échange nord-américain, signé en 1993, a déclenché une vague immédiate d'investissements directs des États-Unis dans l'industrie agroalimentaire mexicaine. Entre 1999 et 2004, les trois quarts des investissements étrangers dans le pays sont allés dans la production des aliments transformés. Dans le même temps, les ventes de ces produits ont augmenté de 5 à 10 % par an.

Le Mexique figure maintenant parmi les dix plus grands producteurs d'aliments transformés au monde, avec des ventes totales qui ont atteint 124 milliards de dollars en 2012. Les grandes sociétés du secteur -- comme PepsiCo, Nestlé, Unilever et Danone -- ont réalisé un bénéfice de 28 milliards de dollars grâce à ces ventes, soit 9 milliards de plus que le bénéfice qu'elles ont enregistré au Brésil, la plus grande économie de l'Amérique latine.

Le Mexique offre non seulement à l'industrie alimentaire mondiale de faibles coûts, mais aussi un réseau d'accords commerciaux qui donnent accès à de grands marchés comme l'Union européenne et les États-Unis. Dans le même temps, ces sociétés investissent massivement dans la prise de contrôle de la distribution locale. Le nombre de supermarchés, de chaînes de discount et de supérettes a explosé, passant de 700 à 3 850 pendant la seule année 1997, et à 5 730 en 2004. Aujourd'hui, Oxxo, une chaîne de supérettes appartenant à une unité de Coca-Cola Mexique, ouvre en moyenne trois magasins par jour, et prévoit d'inaugurer son quatorze millième magasin cette année.

L'un des principaux effets de tout cela a été un changement radical dans le régime alimentaire de la population et une augmentation disproportionnée de la malnutrition, de l'obésité et du diabète. L'Institut national de santé publique du Mexique indique qu'entre 1988 et 2012, la proportion de femmes en surpoids âgées de 20 à 49 ans a augmenté de 25 à 35,5 % et que le nombre de femmes obèses dans ce groupe d'âge est passé de 9,5 à 37,5 %. Il est apparu que la proportion d'enfants mexicains en surpoids, âgés de 5 à 11 ans, atteignait le chiffre effarant de 29 %,celle des jeunes entre 11 et 19 ans arrivait à 35 %, tandis qu'un enfant d'âge scolaire sur dix souffrait d'anémie.

Le taux de diabétiques au Mexique est également préoccupant.Selon la Fédération mexicaine du diabète, il y aurait jusqu'à 10 millions de personnes souffrant du diabète au Mexique et au moins deux millions d’entre elles ne savent pas qu'elles sont atteintes. Cela veut dire qu'environ 7 % de la population mexicaine souffrent de cette maladie. Ce taux augmente à 21 % chez les personnes âgées de 65 à 74 ans. Le diabète est maintenant la troisième cause de décès directe ou indirecte au Mexique. En 2012, le Mexique occupait le sixième rang mondial en terme de mortalité par diabète.En 2025, selon les experts, 11,9 millions de Mexicains seront diabétiques.

 L’obésité et le diabète sont étroitement liés ; leur interaction est si forte qu’un nouveau terme a vu le jour : « la diabésité ». Qui faut-il remercier de cette situation ? Les multinationales de l'agroalimentaire soutenues par les gouvernements qui partagent leurs intérêts.

Après une visite dans le pays en 2012, le Rapporteur spécial des Nations Unies sur le droit à l'alimentation a bien compris le problème, quand il a déclaré que « la situation d'urgence liée au surpoids et à l'obésité à laquelle le Mexique est confronté aurait pu être évitée, ou en grande partie atténuée, si les préoccupations sanitaires liées aux changements de régime alimentaire avaient été intégrées dans la définition des politiques commerciales du pays. » Le commerce doit cesser de l'emporter sur la santé.

Pour en savoir plus sur cette question vous pouvez consulter l'intégralité du rapport de GRAIN, Le libre-échange et l'épidémie de malbouffe au Mexique, mars 2015.

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