L’autre pandémie

Alors que le monde a les yeux fixés sur le Covid-19, les géants de la viande profitent d’une pandémie persistante de peste porcine africaine pour anéantir les petits paysans. Comme le montre un nouveau rapport de GRAIN, un quart des porcs qui seraient morts suite aux épidémies de PPA en Europe de l’Est entre le début de 2016 et mai 2019, se trouvaient dans des fermes appartenant au Danemark.

Des agriculteurs polonais bloquent l’autoroute A2 pour protester contre les mesures de leur gouvernement contre la PPA, DÉC. 2018 ; Crédits : RMF24 Des agriculteurs polonais bloquent l’autoroute A2 pour protester contre les mesures de leur gouvernement contre la PPA, DÉC. 2018 ; Crédits : RMF24

 

Alors que le monde a les yeux fixés sur le Covid-19, les géants de la viande profitent d’une pandémie persistante de peste porcine africaine pour anéantir les petits paysans.

Le 2 décembre 2019, le gouvernement danois a terminé la construction d’une barrière de 72 km tout le long de sa frontière avec l’Allemagne. Cette barrière, d’1 mètre 50 de hauteur et dont la construction a coûté 11 millions d’euros, est censée protéger le Danemark contre le terrible virus de la peste porcine africaine (PPA ou ASF en anglais) en empêchant les sangliers d’introduire la maladie dans le pays.

L’idée de ce coup politique onéreux était de donner l’impression que l’un des plus gros exportateurs de porc européens allait ainsi protéger ses fermes contre un virus mortel qui avait déjà tué jusqu’à un quart des porcs dans le monde. Il n’existe aucune preuve qu’en Allemagne des sangliers sauvages soient contaminés par la PPA. Mais cette clôture est aussi une manière de détourner l’attention d’un risque beaucoup plus grave : les fermes des entreprises de production de porc danoises à l’étranger sont en réalité sévèrement touchées par la PPA et n’ont pas réussi à garder la maladie à distance.

L’industrie porcine au Danemark a commencé à se mondialiser il y a plusieurs dizaines d’années et aujourd’hui les entreprises danoises dominent les exportations de porcs vivants, expédiant 15 millions de bêtes par an. Près de la moitié de ces porcs sont envoyés en Pologne et de là beaucoup continuent vers les méga-fermes que les entreprises danoises et d’autres géants de l’agrobusiness ont, dans une véritable offensive, construites dans les pays baltes et en Europe de l’Est, afin de profiter des coûts du travail et de production moins élevés. C’est dans ces régions où les fermes-usines évincent les petites fermes, que la PPA a fait des ravages, y compris dans les fermes danoises ultra modernes qui se targuent d’avoir les meilleurs niveaux de biosécurité.

Comme le montre un nouveau rapport de GRAIN, un quart des presque 800 000 porcs qui, selon les chiffres officiels, seraient morts suite aux épidémies de PPA en Europe de l’Est entre le début de 2016 et mai 2019, se trouvaient dans des fermes appartenant au Danemark.1 Certaines fermes contaminées appartenant à des sociétés danoises transportaient les porcs dans un autre pays quand une épidémie était détectée. C’est le cas de la ferme géante d’Idawang en Lituanie qui envoyait les porcs à ses éleveurs sous contrat en Pologne quand la PPA a frappé en 2014. Des fermes-usines danoises ont même succombé à la PPA en Chine où la maladie s’est ensuite installée. Une méga-ferme de la province du Heilongjiang appartenant au fonds public d’investissement danois a abattu 73 000 porcs l’an dernier, un chiffre qui n’a été dépassé que par l’épidémie qui a frappé la même année une méga-ferme ukrainienne appartenant à d’autres banques de développement nordiques où 95 000 porcs ont dû être abattus d’un seul coup.

Soyons justes, les Danois ne sont pas les seuls à s’être trompés. Toutes les grandes entreprises de production porcine, la plupart des gouvernements et même les agences internationales concernées ont commis l’erreur de blâmer les sangliers sauvages et les petits producteurs de porc pour la crise de peste porcine africaine qui a à présent décimé à peu près un quart de la population porcine mondiale. Ils ont tous encouragé de vastes campagnes de chasse contre les sangliers, procédé à l’abattage préemptif de cochons en bonne santé dans les petites fermes et même interdit aux paysans de laisser paître leurs cochons. Ces actions sont un désastre pour les petits paysans et ne font que favoriser la viande produite dans les fermes industrielles. Mais elles ont été absolument incapables d’arrêter la maladie. L’an dernier a été la pire année jamais enregistrée en matière d’épidémies de PPA, dans toute l’Europe et l’Asie.

Les experts et les patrons ont une fois de plus échoué à admettre l’évidence : cette pandémie de PPA n’est que le résultat logique du modèle actuel de production de la viande, c’est-è-dire une production industrielle mondialisée. La pandémie de grippe aviaire d’il y a une dizaine d’années avait déjà détruit le mythe que les animaux sauvages et les basse-cours étaient responsables de ce genre de maladies. Elle avait révélé que les fermes-usines étaient un terreau idéal pour les nouveaux virus et que ce sont les opérations gigantesques des grandes entreprises, notamment le commerce mondialisé de l’alimentation animale, qui permettent aux virus de se propager dans le monde entier. Cependant, au lieu de prendre les mesures appropriées pour faire face à ce problème structurel, on laisse l’expansion de l’élevage industriel se poursuivre en toute impunité dans de nouvelles régions du globe.

Ce n’est pas un hasard si la pandémie de PPA est concentrée dans les zones géographiques où les grandes exploitations porcines industrielles prennent la place des petites fermes ; c’est le cas du sud-ouest de la Russie, du nord-est de la Chine et de la plus grande partie du Vietnam et de la Roumanie. Dans ces régions, le développement des fermes-usines au cours des dix dernières années n’a pas été accompagné d’un développement des moyens de maîtriser la pollution et les risques d’épidémies. Une fois que la PPA a réussi à pénétrer dans ces barils de poudre viraux, elle a explosé comme une bombe.

La plupart des porcs tués par la pandémie actuelle de PPA étaient élevés dans des fermes-usines. Mais ce sont surtout les petites fermes qui ont souffert. Les grandes fermes sont protégées par des assurances, les compensations des gouvernements et des subventions qui les aident à refaire leurs stocks. Les grandes entreprises de viande mondiales ont en réalité fait des bénéfices record grâce à la flambée des prix du porc due à la PPA et sont en train de réinvestir ces bénéfices dans la construction de nouvelles méga-fermes et d’usines de transformation. Les petits éleveurs, eux, reçoivent rarement quoi que ce soit quand leurs porcs doivent être abattus, qu’ils soient en bonne santé ou non. De plus, suite aux épidémies de PPA, les gouvernements imposent des mesures qui les pénalisent de manière injuste et les empêchent en pratique - voire parfois par des moyens juridiques - de continuer à élever des porcs. Le scénario pourrait bien s’appliquer sous peu en Roumanie où la législation proposée ferait effectivement obstacle à l’élevage de porcs dans les petites exploitations.

La réponse officielle à la PPA est de poursuivre l’expansion d’une industrie de la viande qui nous expose tous au danger de nouvelles pandémies, tout en détruisant les fondations d’une alternative saine. Le monde a désespérément besoin d’une nouvelle manière d’appréhender les maladies des animaux d’élevage qui fasse passer les personnes et les animaux avant les intérêts des géants de la viande.

 

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1 Le total de l’OIE est de 777 244 porcs (voir https://www.oie.int/fileadmin/Home/eng/Animal_Health_in_the_World/docs/pdf/Disease_cards/ASF/Report_17._Global_situation_of_ASF.pdf) . Les chiffres concernant les épidémies dans les fermes appartenant à des sociétés danoises ont été compilés par GRAIN.

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