Verdissement de l’accaparement des terres agricoles dans le monde

De nos jours ces entreprises qui vendent des terres agricoles aux milliardaires et aux fonds de pension font passer ces ventes pour un investissement vert, durable et socialement responsable. Elles font même valoir la capacité des investissements agricoles à générer des compensations carbone. Et la propagande marche.

The Global Development Outlook - William H. Gates III prend la parole © Wikimedia Commons The Global Development Outlook - William H. Gates III prend la parole © Wikimedia Commons

Dernièrement en mars, Bill Gates répondait à des questions sur la plateforme internet Reddit, tout en faisant la promotion de son nouveau livre sur la crise climatique. On a récemment découvert que Bill Gates était le plus grand propriétaire de terres agricoles aux États-Unis et l'un des participants à Reddit lui a demandé pourquoi il achetait autant de terres agricoles. « C'est mon groupe d'investissement qui a fait ce choix. Cela n'a rien à voir avec le climat », a répondu Gates.

La première partie de sa réponse est une répartie typique d'un milliardaire. Les plus riches du monde ont tendance à confier leur argent à des gestionnaires de patrimoine dont le rôle est de faire le maximum de bénéfices. Si on leur demande de justifier leur financement d’oléoducs ou de fermes industrielles, les milliardaires peuvent alors feindre l'ignorance et dire que c'était un choix de leur « groupe d'investissement ». Il se passe la même chose avec les fonds de pension : les personnes qui travaillent confient leur épargne-retraite à des programmes qui investissent dans toutes sortes de projets qui mettent à mal le bien-être de personnes qui travaillent ailleurs dans le monde.

Aujourd'hui quelque 7 000 gestionnaires de grande fortune gèrent un total de 5 900 milliards de dollars, tandis que les fonds de pension de 22 pays contrôlent à eux seuls la somme stupéfiante de 52 500 milliards de dollars d'actifs. De plus en plus, ces gestionnaires de patrimoine et ces fonds de pension, comme le groupe de Gates, font le choix d'acheter des terres agricoles. La transaction peut se faire directement, comme l'a fait le groupe de Gates quand il a acheté des fermes aux États-Unis, ou indirectement par l'intermédiaire des fonds de capital-investissement, comme l'ont fait les administrateurs du trust fund de Gates pour prendre une participation dans des fermes en Afrique de l'Est et des plantations de palmiers à huile au Congo.

Contrairement à l'affirmation de Gates dans la deuxième partie de sa réponse au participant de Reddit, cet intérêt croissant pour les terres agricoles est profondément lié au climat. Selon le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat, l'alimentation et l'agriculture représentent tout bonnement jusqu'à 37 % de l'ensemble des émissions de gaz à effet de serre et le modèle d'agriculture industrielle pratiqué et encouragé par les agences financées par Bill Gates est largement responsable.

Mais ce n'est pas le seul lien. La terre agricole est une proposition de plus en plus séduisante pour les gestionnaires de fonds de pension et les milliardaires qui sont censés prouver qu'ils font quelque chose contre la crise climatique, et pour tenir à distance les instances de régulation qui pourraient les obliger à faire plus.

« Au niveau macroéconomique, on a de grandes tendances qui expliquent pourquoi les investisseurs institutionnels s'intéressent à nouveau à la terre agricole ou cherchent à élargir leurs portefeuilles s'ils ont déjà investi dans les terres agricoles », indique au Financial Times Emily Norton, directrice de la recherche rurale à l'agence immobilière Savills. « Il y a eu après la récession [après la crise financière de 2008] une fuite vers des actifs sûrs, mais la tendance la plus répandue est probablement due à des facteurs liés à l'atténuation climatique… de plus en plus, les tendances favorables au climat poussent les institutions et les gestionnaires de patrimoine à dire : “oui, c'est la raison pour laquelle nous voulons être dans cette classe d'actifs” ».

Pour prendre un exemple, cette année, le fonds de pension de la poste néerlandaise, Post NL, a investi 200 millions d'euros dans un nouveau fonds agricole qui porte carrément le nom de SDG Farmland Fund [SDG, ou ODD en français, fait référence aux objectifs de développement durable des Nations unies].

« Nous avons trouvé l’investissement dans la terre agricole intéressant, car il recoupe des thèmes durables comme le changement climatique, la sécurité sanitaire des aliments et la sécurité alimentaire », affirme René van der Kieft, président du fonds de pension PostNL. « L’investissement cadre avec les ODD “Mesures relatives à la lutte contre les changements climatiques”, mais aussi avec “Vie aquatique”, “Faim zéro”, “Eau propre et Assainissement” et “Consommation et production responsables”. C’est pour nous l’opportunité idéale de combiner de nombreux ODD ».

Le fonds de pension néerlandais, comme la plupart des autres investisseurs institutionnels, se concentre pour le moment sur l’acquisition de terres agricoles dans les économies « sûres » : l’Amérique du Nord, l’Europe, l’Océanie et l’Amérique du Sud. Mais cela pourrait changer. En effet, les fonds de capital-investissement consacrent déjà une part importante de l’argent des fonds de pension à des entreprises qui gèrent des fermes en Afrique et en Asie, souvent avec le soutien des banques de développement.

Le gestionnaire de fonds de pension américain TIAA, co-fondateur des principes pour un investissement agricole responsable des Nations unies, a probablement contribué plus que toute autre entreprise à vendre l’investissement agricole comme une solution « verte ». Actuellement, TIAA assure, pour le compte de nombreux fonds de pension asiatiques, nord-américains et européens, la gestion d’un portefeuille de près d’un million d’hectares de terres agricoles réparties dans le monde entier et représentant une valeur de quelque 8 milliards de dollars. Mais TIAA s’est retrouvé sous les projecteurs, notamment à cause de ses transactions foncières dans le cerrado brésilien ; les transactions se sont avérées être source d’accaparement des terres, de déforestation et de destruction environnementale. Aux États-Unis, plusieurs syndicats et associations de professeurs dont les pensions sont gérées par TIAA ont récemment adopté ou proposé des résolutions condamnant TIAA pour ses acquisitions de terres agricoles.

TIAA a réagi en allant de plus en plus loin dans le verdissement. En avril 2020, la filiale agriculture de TIAA, Westchester, s’est jointe à une douzaine d’autres grands investisseurs d’espaces agricoles pour lancer Leading Harvest, « la première norme du secteur, une norme ajustable qui ouvre la voie à une gestion universelle et durable des terres agricoles ». Jusqu’à présent, cette norme ne s’applique qu’aux États-Unis, mais comme le fait remarquer TIAA, « elle peut être adaptée pour être utilisée à l’avenir au-delà des États-Unis ».

L’objectif est ici de définir une norme mondiale de durabilité qui serait adaptée aux grandes exploitations d’agriculture industrielle achetées et développées par TIAA et les autres acteurs du secteur, mais qui serait suffisante pour satisfaire la plupart des investisseurs potentiels et les acheteurs de leurs récoltes en aval de la chaîne.

« Beaucoup d’efforts ont été faits pour s’assurer que cette norme réponde aux besoins de l’investisseur comme à ceux de l’agriculteur et du propriétaire foncier », affirme Steve Bruere, président de Peoples Company, autre gestionnaire de terres agricoles américain et co-fondateur de Leading Harvest.

Les grands acteurs du foncier agricole se servent également des terres agricoles pour permettre aux grandes entreprises - que les terres leur appartiennent ou non - d’atteindre leurs objectifs de neutralité carbone, et investissent massivement pour calculer le potentiel de réduction des émissions ou de séquestration du carbone dans le sol en modifiant un peu leurs pratiques agricoles industrielles.

« Beaucoup [d’entreprises] se sont engagées à atteindre des objectifs de neutralité carbone avant une date précise et l’un des moyens d’y contribuer est d’investir dans les forêts et les terres agricoles », explique Martin Davies, directeur-général du Westchester Group de TIAA. Son entreprise vient d’engager un nouveau responsable durabilité pour « aider Westchester à répondre à la demande croissante de portefeuilles neutres en carbone de la part des investisseurs, en fournissant des solutions naturelles et ajustables pour lutter contre le changement climatique via des investissements agricoles ».

Tout ceci est étroitement lié au développement de l’agriculture numérique. Les registres fonciers numériques et les énormes volumes de données amassés par les Big Tech comme Microsoft et Amazon à partir des champs des paysans facilitent la tâche aux entreprises agricoles à la recherche de transactions agricoles lucratives. Ces entreprises peuvent aussi se servir des technologies satellites et de drones pour surveiller leurs fermes à distance et s’assurer que les personnes qui les exploitent respectent leurs normes et leurs directives.

La combinaison des progrès de l’agriculture numérique et des opportunités de crédits carbone et de greenwashing est susceptible de rendre les transactions financières agricoles transnationales d’autant plus lucratives, et certainement plus attrayantes pour les investisseurs.

Les terres agricoles de la planète, comme se plaisent à le répéter les gestionnaires de fonds agricoles, sont une ressource limitée. Par conséquent, plus les grandes entreprises s'en emparent et moins il en reste pour la petite paysannerie, les populations autochtones et les communautés rurales. Ces populations survivent déjà sur une fraction de plus en plus réduite des terres agricoles de la planète, mais produisent encore la majeure partie de l’alimentation au niveau mondial. En 2014, nous avions estimé que les petites fermes occupaient moins d’un quart de l’ensemble des terres agricoles dans le monde.

Les accapareurs de terres que sont les grandes entreprises aimeraient bien convaincre les gens que tout ceci est sans importance.

« Je ne pense que ça ait le moindre intérêt de savoir qui achète les terres agricoles, qu’il s’agisse d’un acheteur institutionnel, d’un riche particulier ou de l’agriculteur du coin… La terre va toujours être utilisée de la même façon l’année suivante et l’identité du propriétaire à tel ou tel moment n'a guère d’influence sur le retour sur investissement » fait remarquer Bruce Sherrick, directeur du Center for Farmland Research [centre de recherche agricole] de TIAA et membre du conseil d’administration de Leading Harvest.

Mais ce n’est absolument pas la même chose si les terres agricoles sont aux mains d'une grande entreprise ou d'une communauté pratiquant la petite agriculture ou le pastoralisme. Les petites fermes abritent une plus grande biodiversité et présentent un plus grand couvert forestier. Elles nourrissent leurs communautés avec des aliments sains. Elles génèrent et distribuent la richesse localement et équitablement et forment des communautés dynamiques. Elles peuvent, et c’est souvent le cas, pratiquer l'agroécologie, sans combustibles fossiles ni intrants chimiques. Comme le conclut une nouvelle étude mondiale publiée dans Nature, elles obtiennent même des rendements nettement plus élevés que les grandes fermes industrielles. Mais les petites fermes ne permettent guère aux fonds de pension et aux gestionnaires de familles de milliardaires d’engranger des bénéfices.

Et c’est bien là le cœur du problème. Ceux qui contrôlent actuellement les flux financiers mondiaux ne sont pas capables de soutenir les populations agricoles et systèmes alimentaires à même de répondre à la crise climatique et aux nombreuses autres crises qui touchent l’alimentation et l’agriculture. Notre défi est de leur retirer des mains, aussi vite que possible, la terre et l’argent.

Photo : Wikimedia Commons. The Global Development Outlook - William H. Gates III prend la parole

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