Cargill le savait !

Tout comme le groupe WH/Smithfield, l’une des usines de transformation de viande de Cargill est maintenant devenue l’un des principaux foyers nationaux d’infection par le Covid-19. Au 25 avril, on comptait 558 cas de Covid-19 confirmés parmi les salariés de son usine de transformation de viande bovine à High River, en Alberta, ce qui en faisait l’un des pires clusters de Covid-19 au Canada.

L'usine de transformation de viande Cargill Ltd. à High River, Alberta, où un foyer de cas de COVID-19 s'est déclaré le 21 avril 2020. © Todd Korol/The Globe and Mail L'usine de transformation de viande Cargill Ltd. à High River, Alberta, où un foyer de cas de COVID-19 s'est déclaré le 21 avril 2020. © Todd Korol/The Globe and Mail
Comment la plus grande entreprise agroalimentaire du monde a sciemment mis en danger la santé de ses salariés pendant la pandémie de Covid-19 pour maximiser ses profits

Tout comme le groupe WH/Smithfield, l’une des usines de transformation de viande de Cargill est maintenant devenue l’un des principaux foyers nationaux d’infection par le Covid-19. Au 25 avril, on comptait 558 cas de Covid-19 confirmés parmi les salariés de son usine de transformation de viande bovine à High River, en Alberta, ce qui en faisait l’un des pires clusters de Covid-19 au Canada. Deux semaines plus tôt, l’usine de transformation de viande porcine de Smithfield, dans le Dakota du Sud, est devenue le plus grand cluster de Covid-19 aux États-Unis, après l’identification de plus de 800 cas en lien avec l’usine.

Les travailleurs et représentants syndicaux de l’usine Cargill de High River avaient alerté sur le fait que le site risquait de devenir un foyer épidémique. Ils avaient observé la détérioration de la situation aux États-Unis depuis la fin mars, où les taux d’infection par le coronavirus sont 75 % plus élevés dans les comtés ruraux abritant de grandes usines de viande, et ils avaient demandé que l’usine soit fermée jusqu’à ce que des mesures de protection appropriées soient mises en place pour les travailleurs. Mais Cargill, avec le soutien du gouvernement provincial, a insisté pour faire fonctionner son usine à pleine capacité, rendant ainsi impossible une distanciation sociale adéquate.

Cargill, une multinationale tentaculaire comptant plus de 50 entreprises opérant en Chine, connaissait l’importance de la distanciation sociale. Le 24 mars 2020, le PDG de Cargill, David MacLennan, a déclaré à Bloomberg TV que la distanciation sociale, consistant à maintenir les personnes à au moins 6 pieds (1,80 m) les unes des autres, était la principale raison pour laquelle l’épidémie de Covid-19 avait épargné la totalité de ses 50 installations en Chine et aucun de ses 12 000 employés en Chine n’aurait été testé positif. Il a également reconnu le mérite des mesures décisives prises par le gouvernement chinois, qui avaient forcé Cargill et d’autres sociétés de production de viande à fermer ou à réduire considérablement les opérations de production au plus fort de l’épidémie, fin janvier.

La communication publique initiale de Cargill au sujet du Covid-19 le 18 mars indiquait même que l’entreprise « adopterait des pratiques de distanciation sociale » dans ses installations en Amérique du Nord. Cependant, deux semaines plus tard, alors que des infections à Covid-19 dans des usines de transformation de viande aux États-Unis commençaient à être signalées, les porte-parole de Cargill ont nuancé cette déclaration, en affirmant que la société « n’adopterait des pratiques de distanciation sociale que là où ce serait possible ».

Comme pour d’autres géants du secteur de la viande, la priorité absolue de Cargill pendant la crise du Covid-19 a été de maintenir le fonctionnement à pleine capacité de ses installations de transformation, même si cela empêchait de mettre en œuvre les mesures de distanciation sociale nécessaires à la protection de ses travailleurs. Dans son interview avec Bloomberg, le PDG de Cargill a expliqué comment l’entreprise travaillait avec les pouvoirs publics aux États-Unis pour veiller à ce qu’il n’y ait pas d’interruption de sa production.

« Nous avons travaillé en étroite collaboration avec les gouvernements des différents États, avec les autorités régionales, de sorte que, lorsque des décrets de confinement sont parus, les pouvoirs publics ont déclaré que la production de nourriture était essentielle, ce qui a permis à nos salariés de se rendre dans les usines », a déclaré David MacLennan à Bloomberg. « La chose à laquelle nous accordons le plus d’attention dans nos activités partout dans le monde, c’est la sécurité de nos employés. Nous veillons à ce qu’ils puissent se rendre au travail sans subir une interdiction par un arrêté local ou une défaillance de leurs réseaux de transport locaux. »

D. MacLennan est intervenu dans le même sens lors d’une conférence téléphonique une semaine plus tôt avec le président Trump, en appelant le gouvernement à veiller à ce qu’il y ait suffisamment d’inspecteurs pour les usines de transformation de viande de façon à ce que les activités de son entreprise ne soient pas perturbées. En Alberta, Cargill est parvenu à surmonter la réticence des inspecteurs à se rendre dans son usine de transformation de viande bovine infectée par le Covid-19 en s’arrangeant pour que l’autorité de santé et de sécurité effectue l’inspection à distance par vidéo en direct.

Du fait de la décision de Cargill de maintenir le fonctionnement à pleine capacité, la distanciation sociale n’a pas été mise en œuvre dans ses usines, alors que le PDG de Cargill avait admis que c’était une mesure clé pour assurer une protection efficace contre le Covid-19. « À l’extérieur, nous devons être à six pieds l’un de l’autre, mais vraiment partout ailleurs dans le bâtiment, ce n’est pas le cas », a expliqué un travailleur d’une usine de viande de Cargill à Fort Morgan, dans le Colorado.

On constate maintenant les résultats. En plus de l’épidémie massive dans son usine de High River, il y a eu des cas d’infection à Covid-19 dans au moins quatre autres installations de transformation de viande de Cargill en Amérique du Nord, entraînant jusqu’à présent au moins deux décès de travailleurs. La grande majorité des travailleurs et des membres de la communauté touchés par ces épidémies sont des immigrants. À l’usine de High River, 70 % des travailleurs sont des Philippins et le seul travailleur décédé du Covid-19 le 20 avril est d’origine vietnamienne.

Cargill ne se contente pas de mettre les profits avant la sécurité des travailleurs en Amérique du Nord. En France, par exemple, les travailleurs de l’usine de transformation du maïs de Cargill à Haubourdin ont déclenché une grève début avril en raison de l’obstination de l’entreprise à fonctionner à pleine capacité sans prévoir de mesures de sécurité adéquates. Dans l’État brésilien du Mato Grosso, Cargill s’est associé à d’autres grands négociants en céréales pour bloquer une ordonnance de confinement protégeant les travailleurs portuaires de la ville de Canarana. L’enjeu pour Cargill portait sur l’expédition de 3 000 tonnes de céréales, ce qui correspond à peu près à la quantité de maïs et de soja que l’entreprise expédie depuis le Brésil toutes les 90 minutes.

Cargill et les autres géants de l’industrie de la viande ont tenté de se dérober à leur responsabilité dans cette crise sanitaire en disant qu’ils fournissaient un service « vital » pour assurer l’accès de la population à l’alimentation. Smithfield a même rejeté la faute sur sa main-d’œuvre immigrée et affirmé que ce sont les « conditions de vie de certaines cultures » qui ont conduit à l’épidémie.

Mais la réalité est que les entreprises nord-américaines avaient d’énormes excédents de viande au début de la crise du Covid-19, et qu’une grande partie de leur production était destinée à l’exportation, en particulier vers la Chine où les prix de la viande sont extrêmement élevés en raison d’une épidémie dévastatrice de peste porcine africaine.

Cargill, Smithfield et les autres entreprises du secteur de la viande impliquées dans la catastrophe du Covid-19, ont réalisé des bénéfices records au cours des derniers mois grâce à ces exportations. Les bénéfices de Cargill au cours du deuxième trimestre de son exercice se sont élevés à la somme faramineuse de 1,19 milliard USD. Et les bénéfices des exportateurs américains de viande devraient encore augmenter au premier semestre 2020, alors que la Chine a commencé à mettre en œuvre son accord commercial de phase 1 avec les États-Unis. Cet accord a ouvert la porte à une augmentation des importations de viande, en particulier pour le bœuf, la Chine acceptant dans ce cadre d’assouplir sa réglementation sur les taux d’hormones.

Mais maintenant, Cargill a été obligé de fermer son usine de viande bovine à High River, une enquête gouvernementale a été ouverte et des organisations syndicales demandent l’ouverture d’une enquête judiciaire. Une usine de viande bovine voisine infestée par le Covid, propriété de la société brésilienne JBS, le plus grand conditionneur de bœuf au monde, a également été mise à l’arrêt. Ces deux installations sous contrôle étranger et une autre usine Cargill dans la province de l’Ontario représentent 95 % des capacités de transformation de viande bovine au Canada et la quasi-totalité de ses 3 milliards de dollars d’exportations de bœuf. Les éleveurs de bovins canadiens n’ont pratiquement pas d’autre choix que de vendre à ces deux sociétés.

C’est la cupidité des entreprises du secteur de la viande qui a donné à la pandémie de Covid-19 des proportions terribles dans l’industrie nord-américaine : avec des milliers de travailleurs et leurs familles maintenant malades du Covid-19, avec de possibles pénuries en vue sur la viande, et avec ses éleveurs qui se retrouvent sans moyen de commercialiser leurs animaux.

« La concentration excessive de la propriété et la centralisation de la transformation de la viande bovine mettent désormais en danger la santé des travailleurs, l’approvisionnement en bœuf et les moyens de subsistance de milliers d’éleveurs », a déclaré Iain Aitken, un éleveur de bovins du Syndicat national des cultivateurs du Canada.

La crise de Covid-19 dévoile au grand jour les problèmes de pouvoir des entreprises dans le système alimentaire et démontre la nécessité d’une réorganisation majeure de la façon dont la viande est produite, transformée et vendue. Mais, même si et quand cette maladie disparaît un jour, les choses ne vont pas s’améliorer. Ces entreprises sont également à l’origine d’autres crises majeures, comme la crise climatique. Les émissions cumulées de gaz à effet de serre de Cargill et quatre autres entreprises du secteur de la viande et des produits laitiers dépassent celles d’Exxon, et leur contribution aux émissions est en train d’augmenter. Nous ne pouvons pas faire face à la crise climatique sans remettre en cause leur pouvoir. Et, si nous voulons prévenir de futures pandémies, nous devons mettre un terme à ces fermes industrielles dont ces entreprises font la promotion et dont elles dépendent, car ces exploitations sont les principaux lieux de reproduction des nouveaux agents pathogènes.

Ce ne sera pas facile. Les grandes entreprises du secteur de la viande sont, et ont toujours été, étroitement liées aux plus hautes sphères du pouvoir. Le 14 avril, le président américain Trump a nommé le PDG de Cargill, David MacLennan, et les PDG de deux autres conditionneurs de viande américains touchés par le Covid-19, Tyson et Perdue Farms à la tête de la division agricole de ses Grands groupes industriels de la relance économique américaine, décrite par Trump comme le « groupe de travail sur l’ouverture de notre pays ». À peu près au même moment, on a appris que Cargill dépenserait 1,5 milliard USD pour de nouveaux bureaux à Washington DC, tout près de la Maison Blanche.

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On trouvera ci-dessous une chronologie de certaines des mesures prises par Cargill concernant la crise du Covid-19, qui aide à illustrer comment l’entreprise met sciemment la santé de ses salariés en danger.

Année 2020

7 janvier : Cargill annonce un bénéfice de 1,19 milliard USD pour le deuxième trimestre de l’exercice 2020, en hausse de 61 % par rapport à l’année précédente, principalement en raison de l’augmentation de ses exportations de viande vers la Chine.

Fin janvier : Les usines et les bureaux chinois de Cargill sont fermés ou les opérations sont réduites conformément aux instructions données à différents niveaux des pouvoirs publics. Cargill rapporte que son énorme usine de volaille en Chine fonctionne à une capacité de 30 à 40 %.

29 janvier : Cargill annonce avoir fait l’acquisition de centaines de milliers de masques N95 pour ses salariés en Chine et qu’il « offre des services d’assistance à tous les salariés qui ont été exposés au coronavirus ou qui se sont rendus à Wuhan ».

Début février : en application d’un décret du ministère chinois de l’Agriculture, les gouvernements locaux reçoivent l’ordre de lever les restrictions pesant sur l’industrie de la viande, et les installations de Cargill reprennent la production.

Fin février : Cargill déclare que 40 de ses 50 établissements dans le pays ont repris la production.

27 février : Cargill interdit les voyages d’affaires internationaux « non essentiels » à ses salariés.

Mars : Cargill indique que la production de son usine de volaille en Chine fonctionne maintenant à 80 % de sa capacité.

15 mars : Le PDG de Cargill exhorte le président Trump à faire en sorte qu’il y ait des inspecteurs de sécurité dans ses usines afin que la production ne soit pas entravée.

24 mars : Le PDG de Cargill déclare à Bloomberg TV que les usines de Cargill en Chine n’ont pas été affectées en raison principalement de mesures de distanciation sociale strictes (minimum 6 pieds/1,80 m) et d’une action rapide du gouvernement chinois.

24 mars : Le PDG de Cargill déclare que l’entreprise fonctionne à pleine capacité aux États-Unis et que leur objectif est de s’assurer qu’aucune restriction n’empêche les travailleurs de se rendre au travail.

6 avril : Cargill projetterait de consacrer 1,4 milliard de dollars à de nouveaux bureaux près de la Maison Blanche à Washington, DC.

7 avril : Cargill ferme son usine de transformation de la viande de Hazleton, en Pennsylvanie, après que 130 « travailleurs rémunérés à l’heure » ont été testés positifs au Covid-19.

13 avril : Les représentants des travailleurs affirment qu’il y a au moins cinq cas de Covid-19 à l’usine de conditionnement de viande de Cargill à Fort Morgan et que les protections mises en œuvre sont insuffisantes.

13 avril : 16 cas de Covid-19 ont été signalés chez des salariés de l’usine de conditionnement de viande de Cargill à Dodge City, au Kansas.

13 avril : Le directeur des relations presse de Cargill déclare : « Cargill a eu une poignée de salariés testés positifs au COVID-19 au niveau mondial. […] En raison des lois sur la confidentialité, nous ne pouvons pas communiquer plus de détails. »

14 avril : Cargill met à l’arrêt une deuxième équipe de travail dans son usine de viande bovine de High River en Alberta, au Canada, après que le syndicat a exigé une fermeture de deux semaines en raison de l’absence de règles de sécurité appropriées, affirmant que 38 travailleurs sont positifs au Covid-19.

16 avril : Cargill réduit les activités dans son usine de Fort Morgan après la confirmation par des responsables de la santé de l’État qu’un employé est décédé du Covid-19 et que 18 autres sont infectés.

20 avril : L’usine de viande de bœuf de High River de Cargill est fermée après la détection de 350 cas de Covid-19 et le décès d’un travailleur liés à l’usine. Le gouvernement provincial annonce qu’il va procéder à une enquête.

25 avril : L’infection par le Covid-19 d’un travailleur de l’usine de transformation de viande de Cargill à Guelph, en Ontario, au Canada, est confirmée.

 

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