Amis journalistes, si vous croisez notre ministre...

Plus que jamais, le temps du confinement aura été celui d'une proximité quotidienne et précieuse avec les médias. Chacun aura mesuré la chance de bénéficier d'une telle qualité d'analyses et de contenus, si on s'éloigne des plus bruyants et des moins indépendants. Pourtant, la clémence dont bénéficie le ministre de l'Éducation nationale, suscite un agacement que je vais expliquer très clairement.

Amis journalistes, avec le ministre de l'Éducation nationale, vous êtes trop souvent tombés dans le piège. Et pas qu'un peu ! Dès son arrivée au ministère, J-M. Blanquer a été présenté comme un expert issu de la société civile. Ont été mises en avant ses expériences de recteur d'académie (Guyane de 2004 à 2006 et Créteil de 2007 à 2010), de directeur adjoint du cabinet du ministre de l'Éducation (2006-2007), ou de directeur général de l'enseignement scolaire (2010-2012). Voilà qui a semblé devoir suffire pour que son avis prévale sur tous les autres, dans tous les domaines de l'éducation, même la pédagogie. Or, c'est oublier un peu vite que J-M. Blanquer est titulaire d'un DEA... de droit, d'un doctorat... de droit, d'une agrégation... de droit et qu'il a été professeur... de droit, ce qui n'a pas empêché, dans le cadre de la réforme des retraites, sa proposition de mécanisme de revalorisation salariale des professeurs d'être rejetée par le Conseil d'État en raison de son caractère inconstitutionnel (24/01/2020). A chacun sa spécialité, mais reconnaissez qu'avec un juriste, nous sommes loin des questions pratiques et pédagogiques de l'école primaire auxquelles il prétend pourtant répondre à notre place.

 Surtout, il a été trop souvent oublié que J-M. Blanquer est un homme politique, qui fait de la politique et prend des décisions politiques. Et même quand il prétend le faire au nom de la science, c'est une déclaration politique, pas scientifique ! Beaucoup ne l'ont pas perçu ainsi car jamais le ministre actuel ne s'est présenté devant les électeurs. Mais il faut reconnaître qu'il a tout de même réussi à atteindre le pouvoir en se dispensant du verdict des urnes.

Alors, puisqu'il semble passer plus de temps dans vos studios de radio et sur vos plateaux de télévision que dans nos établissements scolaires, pourriez-vous enfin lui poser des questions qui nous tourmentent chaque jour ? Car on interroge trop souvent le ministre de l'Éducation sur les « comment » sans insister suffisamment sur les « pourquoi ». Alors, allons-y :

1 - Pourquoi avoir fait un protocole d'une soixantaine de pages si le ministre lui-même ne sait pas l'appliquer (interview du 08/05 sur France Inter où J-M. Blanquer préconise de prendre un enfant dans les bras s'il pleure, acte contraire au protocole obligatoire) ?

2 - Pourquoi l'avis du Conseil scientifique de rouvrir en septembre n'a-t-il pas été suivi alors que la fermeture générale avait été appliquée sur ses recommandations (question cruciale posée ni sur TF1 le 28/04 ni sur BFMTV le lendemain) ?

3 - Pourquoi les écoles rouvrent-elles en premier alors que le Conseil scientifique rappelait que les écoliers sont les moins à même de respecter les règles sanitaires et autres gestes barrières ?

4 - Pourquoi rouvrir le 11 mai quand - le même jour ! -  l’état d'urgence sanitaire est prolongé jusqu'au 10 juillet, soit deux mois de plus ? Il est interdit aux Français de se regrouper à plus de dix à l’extérieur, mais on peut enfermer 15 élèves dans la même classe ?

5 - Pourquoi, s'il n'y a plus de risques grâce au protocole, les collégiens ne reviennent-ils pas eux aussi en cours dès le 12 mai ? Il n’y a donc plus de problèmes de décrochage dans le secondaire ?

6 - Pourquoi, s'il n'y a plus aucun danger, les élèves de 4e et 3e ne savent toujours pas quand ils reprendront ?

7 - Pourquoi, si tout est sous contrôle, le point ne sera-t-il fait que fin mai pour envisager l'éventuelle réouverture des lycées ? Les lycéens n’ont donc pas droit eux aussi à la « justice sociale » ?

8 - Pourquoi, si tout va si bien, le retour en classe relève-t-il du volontariat des parents et non de l’obligation scolaire habituelle ?

9 - Pourquoi J-M. Blanquer expliquait-il le 12 mars (sur France Info puis BFMTV) - à quelques heures de l'annonce présidentielle de la fermeture historique de tous les établissements scolaires - qu'un tel choix, « jamais envisagé », dans « aucun scénario » (09/03), serait « contre-productif » et paralyserait le pays ? Personne ne l'avait donc prévenu ?

10 - Pourquoi prévoyait-il (22/03), lors de la première période de confinement (du 17 au 31 mars) un délai de cinq semaines avant une reprise alors envisagée le 4 mai (on est tombé à zéro jour de précaution désormais) ?

11 - Pourquoi lui a-t-il fallu huit jours, après l'annonce d'E. Macron le 13 avril, pour commencer à apporter des éléments de réponse (démentis) sur la réouverture le 11 mai (21/04) ? A nouveau, n'était-il donc pas au courant du choix de l'Élysée de réouverture ?

12 - Pourquoi le ministre a-t-il été contredit par le Premier ministre quand celui-ci a présenté son plan de déconfinement devant l'Assemblée nationale le 28 avril (plus aucune indication de rentrée en trois vagues par tranche d'âge comme annoncé aux députés une semaine plus tôt) ?

13 - Pourquoi plus de 300 élus d'Île-de-France ont-ils réclamé un délai supplémentaire ainsi que 40 maires de l'agglomération de Rouen, sans parler de la liste importante des communes refusant la réouverture ? Le Président de l’Association des Maires de France évoquait même sa crainte que les maires jouent les « kamikazes ».

14 - Pourquoi, si le protocole est vraiment applicable, seuls 15 % des écoliers ont repris l’école à la date indiquée (8 % des élèves si on compte les collégiens et lycéens) ? 
 
15 – Pourquoi le nombre d’écoles fermées, communiqué par les services académiques aux syndicats ou à la presse, est-il totalement erroné et sous-estimé ? Il y a plus de communes concernées dans ma seule circonscription qu'annoncé pour tout le département !

16 - Pourquoi les écoles qui continuent de servir de simples lieux d’accueil pour les enfants du personnel sont-elles comptabilisées dans les structures qui rouvrent alors qu’elles n’ont jamais fermé ? Serait-ce par ce subterfuge qu'est prétendument atteint le taux étonnant de 90 % de communes ayant rouvert leur école ?  

17 - Pourquoi les enseignants sont-ils les seuls à n'avoir jamais eu leur mot à dire alors qu'ils sont en toute première ligne ? A quoi servent les représentants de parents d'élèves ? Les conseils d'école ? Où sont les visites de contrôle ?

18 - Pourquoi ne pas s'être appuyé sur l'expérience de tous ces collègues volontaires pour l'accueil des enfants du personnel soignant qui indiquent que, même avec beaucoup moins d'élèves et de contraintes, le cadre sanitaire était déjà intenable ?

19 - Pourquoi faire comme si ce protocole était applicable quand une lecture de quelques minutes suffit à mesurer son infaisabilité (maintenir toute la journée, des enfants de 3 à 11 ans isolés les uns des autres en leur interdisant toutes les réactions naturelles, spontanées, avec des règles d'hygiène et de ménage dignes de la Station spatiale internationale) ? Les agents municipaux ont-ils seulement été formés ?

20 - Pourquoi demander l'application d'un protocole qui, en bien des points, ne respecte pas la Convention Internationale des Droits de l'Enfant et oublie que parmi nos élèves, nombreux sont ceux qui souffrent de handicap(s) ? Les enseignants de retour en classe se retrouvent à devoir choisir entre maltraiter le protocole ou les enfants...

Reconnaissons-le, ces questions n'ont pas été - ou trop peu - posées. Depuis le mardi 12 mai, la France joue donc à la roulette russe et applique le principe de précipitation en rouvrant peu à peu ses écoles au même moment que débute le déconfinement. Pour reprendre la formule de Vincent Lindon : « Je ne sais pas qui aurait pu faire mieux, mais je ne vois pas qui aurait pu faire pire ». L’absence totale de réponse à toutes ces questions donne une idée de l'ampleur des risques que le gouvernement est prêt à prendre, au nom de la raison d'État, celle d'un état qui a perdu la raison.

                                   Sylvain GRANDSERRE
                                   Maître d'école en Normandie
                                   Auteur de « Un instit (confiné) ne devrait pas avoir à dire ça ! » 

Livre papier ou numérique (mars 2020):
https://www.esf-scienceshumaines.fr/hors-collection/355-un-instit-ne-devrait-pas-avoir-a-dire-ca-.html

Supplément numérique gratuit indépendant (mai 2020) :
https://www.esf-scienceshumaines.fr/pedagogie/361-un-instit-confine-covid-19.html

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