Notre maison brûle, et nous nous enfermons à l'intérieur

Dans «Le bug humain», Sébastien Bohler décrit les mécanismes qui empêchent notre cerveau de faire face à la menace climatique à l’échelle individuelle. Il existe en réalité d'autres types de verrouillages à l'échelle collective qui nous enferment dans la trajectoire technologique du «tout-carbone», nous détournant de nos engagements en matière de réduction d'émissions de gaz à effet de serre.

Gunshow by K.C. Green Gunshow by K.C. Green

Depuis des décennies nous savons que l'homme émet massivement des gaz à effet de serre dans l'atmosphère, qui perturbent de ce fait le climat. Les rapports successifs du GIEC, de 1995 à 2014, ont confirmé l'ampleur du changement climatique d'origine anthropique et sa fulgurance à l'échelle des temps géologiques. La Convention sur le climat, premier accord sur la nécessité de réduire les émissions de gaz à effet de serre, est adoptée lors du sommet de Rio en 1992. Elle aboutira cinq ans plus tard au protocole de Kyoto. Depuis cette convention, les Conférences de Parties (COP) qui en découlent se succèdent tous les ans, sans provoquer de réelle inflexion de la courbe des émissions. Même si la COP21 a permis d'aboutir à un accord historique pour contenir le réchauffement climatique entre 1.5 et 2 degrés en plus par rapport à la période préindustrielle, le GIEC estime le réchauffement à 3 degrés, quand bien même ces engagements seraient tenus 1.


Un cerveau câblé pour le déni climatique


Comment expliquer l'inertie de notre réponse à la menace climatique ? Dans son livre Le bug humain2, paru en février 2019, Sébastien Bohler nous propose une analyse sous le prisme des neurosciences de l'inaction face aux grands défis écologiques et climatiques de notre siècle. Le coupable ? Le striatum, une structure cérébrale profonde. Héritage de millions d'années d'évolution, le striatum nous incite à assouvir nos besoins primaires à court terme. La raison, la science et la technologie nous ont permis, par l'usage de notre cortex très développé, de nous distinguer des autres espèces animales et de nous ériger au rang d'espèce dominante. Mais nos motivations profondes en demeurent inchangées depuis l’époque de lointains ancêtres : se nourrir, copuler, s'informer, acquérir du pouvoir et le faire avec un minimum d'efforts. Selon Bohler, notre cerveau n'est pas câblé pour faire face à des enjeux à long terme comme celui du changement climatique.


Le changement climatique, tant que ce dernier ne menace pas directement notre quotidien et nos besoins primaires, fait juste partie du décor. Il peut être appréhendé par la raison, mais nous ne bénéficions d’aucune incitation à limiter nos pulsions pour vivre et consommer autrement. Et pour cause, le striatum est aux commandes. Pire, jouissant aujourd’hui de notre confort moderne permis par une énergie fossile abondante et accessible (pour le moment), notre striatum est comblé, gavé de stimuli en permanence. L'incitation à consommer davantage est omniprésente. La moindre rétrogradation de ce confort devient un supplice pour notre circuit de récompense. Il est alors très difficile d’entreprendre seul des mesures restrictives pour diminuer son empreinte carbone, comme se passer de voiture (thermique), faire de la sobriété numérique, ou manger moins de viande.


Tout est verrouillé


L'analyse de Sébastien Bohler est pertinente, car elle a le mérite de pointer du doigt la notion de verrouillage neurologique : rien dans l'opulence de notre civilisation thermo-industrielle n'incite le cerveau d'un individu à adopter des gestes qui pourraient conduire à une réduction de son empreinte carbone. Mais nous aurions tort de penser que ce mécanisme de verrouillage individuel soit le seul à l'œuvre. Nous ferions courir le risque de faire endosser toute la responsabilité de la crise climatique aux individus seulement, omettant le rôle du collectif (institutions et infrastructures énergétiques). En effet d'autres déterminismes nous enferment dans une course folle contre le climat : les "carbon lock-in", en particulier les verrouillages sociotechniques.


Les verrouillages sociotechniques traduisent le fait que les innovations techniques ne remplacent pas les précédentes parce qu'elles sont plus performantes, mais parce qu'elles suivent des trajectoires qui verrouillent les choix passés : "nous sommes coincés dans les choix technologiques de nos ancêtres" 3. Ces verrouillages font obstacle à la lutte contre le changement climatique, comme l'illustre l'utilisation encore prépondérante de véhicules thermiques au détriment des véhicules électriques, l'usage d'une agriculture industrielle au rendement moindre que certains type d'agroécologie sur des petites surfaces, ou le fait de prendre d'avion plutôt que le train pour les trajets intérieurs. Si ces pratiques-là s'imposent aujourd'hui à nous, c'est moins parce qu’elles sont objectivement plus performantes que leurs alternatives plus sobres en énergie fossile, que parce qu'à un moment dans le passé nos ancêtres ont fait le choix de généraliser leur usage. Encore aujourd'hui les trajectoires technologiques passées nous incitent à faire de la géo-ingénierie, c’est-à-dire l'utilisation de la technologie à des fins de "corriger" le climat, alors que la sobriété énergétique devrait s'imposer comme une évidence. Malheureusement la sobriété énergétique, le low tech et l'innovation frugale n'ont jamais fait partie des trajectoires technologiques de notre civilisation thermo-industrielle.


Les verrouillages sociotechniques associés à l'utilisation d'énergie fossile correspondent à ce que l'on appelle plus largement les "carbon lock-in", ou verrouillages carbone. Dans leur article Carbon lock-in: types, causes, and policy implications paru en 2016, Seto et al. conceptualisent les verrouillages carbone comme étant de trois types : les verrouillages associés aux technologies et infrastructures qui façonnent l'offre en énergie, émettant directement ou indirectement du CO2, les verrouillages institutionnels associés à la gouvernance et aux prises de décisions qui affectent la consommation et la production d'énergie, et enfin les verrouillages comportementaux, liés aux habitudes de consommation de biens et de services. Ces trois types de verrouillages, enchevêtrés les uns aux autres, renforcent un système de production et de consommation d'énergie fossile, sapant toute tentative d'introduction d'énergies alternatives.


Faire sauter les verrous : une autre trajectoire est possible


Afin de faire sauter le verrou neurologique et dompter son striatum, Bohler propose deux pistes : l’entraide et la sobriété. Ce conseil fait écho au mythe du Colibri, ravivé par Pierre Rahbi, selon lequel il suffit de « faire sa part » à son échelle individuelle. Si cette approche individualiste (qui se marie d’ailleurs très bien avec l’idéologie libérale dominante) permettrait une réduction non négligeable de l’empreinte carbone faisant au passage sauter les verrouillages comportementaux de Seto et al., elle reste insuffisante. Un rapport de la société Carbone 4 5 analyse que l’impact d’une approche collective (pour débloquer les verrous institutionnels et structurels) provoquerait une baisse d’émissions trois fois supérieure à l’approche individuelle.


Faire sauter les verrouillages carbone indépendamment les uns des autres n'est pas possible. En effet on ne peut pas attendre d'un individu qu'il réduise son empreinte carbone sans changer le système de production, de l'électricité aux biens consommés. En outre comment attendre des décideurs qu'ils respectent les accords sur le climat dans un contexte de compétition généralisée où la croissance est basée sur notre voracité en énergie fossile ? Seto et al. concluent que l'opportunité d'un changement de trajectoire technologique et de transition énergétique se présentera si les trois types de verrous sautent simultanément. Le coût de transition pour le système énergétique doit être relativement bas, les institutions doivent être suffisamment souples pour permettre de nouveaux verrouillages sur des trajectoires bas-carbone, et les individus doivent être capables de surmonter leurs modes de consommation passés, fortement ancrés dans notre culture, et pas seulement dans notre cerveau.


1 https://www.franceculture.fr/ecologie-et-environnement/cop24-comment-va-la-planete-trois-ans-apres-laccord-de-paris
2 Sébastien Bohler. Le bug humain. Robert Laffont, 2019.
3 Servigne, Pablo, et Raphaël Stevens. Comment tout peut s' effondrer. Le Seuil, 2015.
4 Seto, Karen C., et al. Carbon lock-in: types, causes, and policy implications. Annual Review of Environment and Resources 41, 425-452, 2016.
5 http://www.carbone4.com/wp-content/uploads/2019/06/Publication-Carbone-4-Faire-sa-part-pouvoir-responsabilite-climat.pdf

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.