Le climato-scepticisme en France en 2018

L'enquête sur les représentations sociales du changement climatique réalisée en 2018 par l'Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie (ADEME) révèle une légère baisse de la sensibilité aux enjeux du changement climatique. La mauvaise compréhension de ces enjeux s'explique par un discours climato-sceptique qui sème le doute sur les certitudes scientifiques.

Tous les ans depuis bientôt 20 ans, l'ADEME publie un rapport sur les représentations sociales du changement climatique. De manière générale le grand public reste très peu concerné par les sujets liés à l'écologie. L'année 2018 a été marquée par une légère baisse de la sensibilité aux enjeux du changement climatique 1. Cette baisse pourrait s'expliquer par le regain du souci de protection de la faune et flore, mais aussi par une mauvaise compréhension de la thèse du réchauffement climatique anthropogénique, souvent plus difficile à défendre qu'à attaquer, et ce malgré le consensus scientifique.

Une mauvaise compréhension du changement climatique

La compréhension du réchauffement climatique par le grand public demeure relativement stable au cours du temps. En 2018 en France, un tiers des personnes contactées par l’enquête de l’ADEME pensent que le changement climatique fait toujours débat chez les scientifiques, ce qui est proche de la moyenne sur ces vingt dernières années. Une proportion similaire de la population pense également que les scientifiques exagèrent, ou que le changement climatique n'est pas causé par les activités humaines. Ces statistiques peuvent s’expliquer par une mauvaise compréhension du changement climatique et par un discours climato-sceptique qui remet en cause son origine anthropique.

L'an dernier, les enquêteurs ont posé pour la première fois la question du changement climatique de telle sorte qu'elle révèle la nature de sa cause : "Selon vous à quoi est dû le changement climatique ?". La question, ouverte, a révélé une plus forte propension à associer le changement climatique à une nuisance "pollution, déchet" qu'à lui donner une cause bien plus précise comme "le gaz, le CO2". Le mécanisme de l'effet de serre et son lien avec le réchauffement climatique n'est pas assimilé par une très large partie de la population, ce qui laisse la porte grande ouverte aux attaques climato-sceptiques.

Parmi ces attaques, on peut citer par exemple l'argument (repris par Nicolas Sarkozy en 2016 2) selon lequel le climat a toujours changé, et que les changements actuels sont naturels et n'ont aucun lien avec l'activité humaine. S'il est vrai que le climat a toujours changé, il est crucial de relever que l'échelle du changement actuel n'a rien à voir avec celle des changements passés, et que la fulgurance du réchauffement est causée par des émissions massives de gaz à effet de serre issues de combustible fossile.

On peut néanmoins se réjouir de voir que l'explication du changement climatique par la couche d'ozone continue de reculer depuis 2014. Cela s'explique peut-être par le fait que le trou de la couche d'ozone est un problème résolu qui commence à faire partie du passé.

Des facteurs sociodémographiques

Le rapport de 2018 révèle, comme ceux des années précédentes, des différences majeures dans la compréhension du changement climatique et son origine anthropique selon les individus, marquées par des écarts socio-culturels. L'analyse de critères sociodémographiques et idéologiques ont permis de mettre en évidence les caractéristiques des trois profils retenus : convaincus, sceptiques et hésitants.

On remarque que la population qui a un capital scolaire et culturel important (diplôme universitaire voire scientifique), est plus convaincue par le changement climatique anthropogénique. Le revenu et le statut professionnel est aussi un facteur d'explication important : les ouvriers.ères et personnes ayant un faible revenu sont plus hésitantes que les professions intermédiaires et cadres. Une des originalités du rapport de 2018 est de proposer l'analyse de profils spécifiques de décideurs économiques. Cette analyse révèle que les décideurs sont plus convaincus que le public, mais aussi plus optimistes (n'excluant pas des solutions technologiques pour venir à bout du problème) et plus volontaristes (avec un plus fort taux d'approbation pour les mesures restrictives).

L'âge contribue aux écarts de façon importante : les moins de 18 ans sont largement convaincu.e.s, et la proportion de sceptique est plus importante chez les plus de 50 ans et retraités. Cela peut s'expliquer par la facilité pour les jeunes générations à accéder à l'information et donc à la compréhension du problème climatique, et par l'émergence des mouvements climat et des grèves, initiés par Greta Thunberg. De nombreux.euses jeunes sont préoccupé.e.s par l'impact qu'aura le changement climatique sur leur vie, et sont globalement pessimistes concernant les conséquences du changement climatique sur nos sociétés, à l'instar du reste de la population convaincue.

Les marchands de doute

Les climato-sceptiques ont leur part de responsabilité dans le brouillage du message scientifique. Pour gagner de la notoriété et vendre des livres, ils n'hésitent pas à tronquer et falsifier des données. Leur couverture médiatique dépasse celle des scientifiques dans la presse écrite anglo-saxonne 3, et les médias français sont souvent complaisants à leur égard, les invitant à débattre avec des scientifiques par souci de pluralisme. C'est ce motif qui a été utilisé par le Conseil supérieur des programmes pour justifier l'audition de deux climato-sceptiques notables, afin de recueillir leur avis sur le changement climatique et l'intégrer dans les programmes scolaires 4.

Les discours des climato-sceptiques sont également relayés par certains politiciens, dont l'ancien président Nicolas Sarkozy 2,5. Le rapport de l'ADEME révèle que l'idéologie politique est un facteur important dans la sensibilité aux enjeux du changement climatique, la droite de l'échiquier politique étant plus sceptique que la gauche. On comprend pourquoi le sujet peine à prendre de la place dans les préoccupations des français.es, alors qu'on observe depuis quelques années un intérêt croissant pour le sujet de l'immigration, si cher aux idéologues de droite et d'extrême droite.

Malgré la baisse de la sensibilité du grand public aux enjeux du changement climatique, le rapport conclut en 2018 qu'il n'y a pas à s'inquiéter d'un "effondrement" comparable à celui qui a été observé après l'échec de la conférence de Copenhague en 2010. Il y a fort à parier que le rapport de 2019 soit plus optimiste, étant donné la conjecture politique plus favorable à la question climatique, en attestent l'essor des mouvements climat et le lancement de la Convention Citoyenne pour le Climat. Un regain d'intérêt pour le sujet pourrait être également attendu à cause des canicules particulièrement sévères de l'été 2019 et aux inondations dans le sud-est de la France fin octobre 6. Tous les rapports sont unanimes sur la corrélation entre la sensibilité aux enjeux climatiques et le sentiment d'avoir déjà subi les conséquences de désordres climatiques sur son lieu d’habitation.

1 https://www.ademe.fr/sites/default/files/assets/documents/rapport-analyse-representations-sociales-changement-climatique-19-vague-2018.pdf
2 https://www.lesechos.fr/2016/09/nicolas-sarkozy-est-maintenant-climato-sceptique-215347
3 Petersen, A. M., Vincent, E. M., & Westerling, A. L. (2019). Discrepancy in scientific authority and media visibility of climate change scientists and contrarians. Nature communications, 10(1), 1-14.
4 https://www.liberation.fr/checknews/2019/10/25/des-climatosceptiques-font-ils-partie-des-experts-entendus-par-le-conseil-superieur-des-programmes_1759063
5 https://www.youtube.com/watch?v=Sdr9TwMLuMQ
6 https://france3-regions.francetvinfo.fr/provence-alpes-cote-d-azur/bouches-du-rhone/marseille/meteo-episodes-mediterraneens-plus-frequents-plus-intenses-annees-venir-1740647.html

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