[Livre] Des limites de la transition: Pour une décroissance délibérée

L'ouvrage de Romain Gelin (chercheur au Gresea): " Des limites de la transition: pour une décroissance délibérée", préfacé par Paul Ariès, vient de paraître aux Editions Couleur Livres, dans la collection "L'autre économie". Nous en publions l'introduction ci-dessous.

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Sommes-nous tous responsables, à intensité égale, du dérèglement climatique ? Sommes-nous tous responsables du creusement des inégalités? Certains discours tendent à le faire croire. Le concept d’anthropocène qui pénètre actuellement le débat public est de ceux-là. Il dépolitise les questions climatiques ou sociales. Le salut viendrait alors non d’une transformation du système économique, mais des « petits gestes » quotidiens d’un Être humain désincarné.

Outre la responsabilité individuelle, le capitalisme vert fonde sa légitimité sur la technologie : « la transition énergétique et l’économie circulaire vont nous sauver ! ».

 Ce livre montre que ni les comportements individuels vertueux ni les découvertes technologiques ne suffiront à relever les défis environnementaux ou sociaux actuels. L’ampleur de ces enjeux nous contraint à réfléchir la société autrement. C’est ce que propose cet ouvrage en approchant la question socio-environnementale du 21ème siècle au travers du prisme de la décroissance.

 

Introduction

Le monde francophone (belge et français) a été secoué par deux mouvements sociaux d’ampleur entre la fin 2018 et la première moitié de 2019 : les gilets jaunes et les marches pour le climat, réunissant chaque semaine dans les rues des grandes villes des dizaines de milliers de manifestants durant plusieurs mois.

De prime abord, les deux mouvements ne laissaient pas transparaître beaucoup de points communs, tant dans leurs modes d’action, d’organisation, leur radicalité que dans les profils de leurs participants. Pourtant, l’un comme l’autre ont fait tache d’huile, parvenant tant bien que mal à imposer leurs revendications à l’agenda médiatique, et recueillant un soutien relativement large dans l’opinion publique.

Si les deux mouvements n’ont pas su réellement converger, ils ont au moins permis de replacer deux problématiques cruciales au centre des débats. En effet, le mouvement des gilets jaunes a éclaté en France avec la hausse de l’écotaxe qui devait renchérir le prix des carburants, tandis que les marches pour le climat fustigeaient l’inaction des gouvernements en ce qui concerne la lutte contre le changement climatique et les engagements non tenus, notamment ceux pris lors de la COP 21. Dans les deux cas étaient portés à la fois le besoin de justice sociale, d’une meilleure répartition des richesses et d’un sursaut à propos de la question climatique, nécessitant implicitement un changement de cap dans la manière dont l’économie et la prise de décision collective sont envisagées.

La question écologique est un motif de préoccupation de plus en plus important depuis plusieurs décennies. Les rapports successifs du GIEC, la multiplication des publications, documentaires, reportages télévisés, mais également les manifestations estudiantines pour le climat, d’une ampleur inédite au niveau international, le démontrent régulièrement. En parallèle, les inégalités de revenu, d’accès à l’énergie, aux matières premières, à des soins et services de bases s’accroissent, tant au sein des pays qu’entre pays et régions du monde. Un signe de l’essoufflement d’une économie ne raisonnant que par la croissance et le marché et plus largement, du mode de production capitaliste.

Ces constats sont déjà bien établis et nous ne reviendrons que très rapidement dessus. L’objectif du présent ouvrage n’est pas de proposer une nouvelle démonstration du désastre écologique ou de l’urgence de revoir nos modes de production, d’échange et la manière dont nous répartissons des richesses. Il s’agit par contre d’inviter le lecteur à réfléchir aux causes de ce marasme, aux solutions avancées et à leurs limites, pour tenter d’en imaginer d’autres.

Pour ce faire, nous reviendrons sur les origines de la crise écologique en questionnant deux de ses aspects : notre rapport à la croissance et la responsabilité différenciée dans l’origine de cette crise. La première partie de l’ouvrage s’attèlera ainsi à tenter de comprendre les ressorts de la crise écologique en questionnant tout d’abord l’idée, quasi indéboulonnable, de la nécessaire croissance. L’écrasante majorité des politiques économiques visent en effet une maximisation de la croissance économique, c’est-à-dire du PIB. La première question qui nous intéressera portera sur les déterminants de la croissance, et plus particulièrement sur l’importance des flux de matières premières minérales et surtout d’énergie nécessaires pour y parvenir. Nous nous intéresserons ensuite à la disponibilité de ces ressources naturelles (risque-t-on une pénurie ?), mais également aux impacts et effets externes de leur extraction, de leur production et de leur consommation ainsi qu’aux inégalités dans l’accès à ces matières premières au niveau international.

Ces questionnements nous conduiront à nous interroger sur les responsabilités différenciées dans la crise écologique que nous connaissons et à nous demander si l’anthropocène – l’ère géologique caractérisée par l’impact de l’activité humaine – est effective- ment le fait de l’humanité dans son ensemble, ou si certaines classes sociales n’en portent pas une responsabilité plus lourde. Le récit de la crise écologique ne serait ainsi plus seulement lié à la science, à des innovations politiquement neutres (le charbon, le pétrole), ou à une évolution indéfinie, mais aussi le fruit de rapports sociaux, économiques et politiques.

Une fois ces constats établis, nous nous interrogerons sur les solutions promues par les pouvoirs publics et de nombreux acteurs économiques pour minimiser l’impact du changement climatique et de la crise écologique. Afin de réduire l’empreinte de l’exploitation des ressources naturelles et de leur consommation, une batterie de solutions – surtout d’ordre technique – nous est proposée pour parvenir à une économie plus “propre” et à un “développement soutenable”. Cette seconde partie s’attachera à étudier ces solutions que sont l’économie circulaire, la transition énergétique ainsi que la révolution numérique en tentant d’en comprendre le fonctionnement, mais également de dégager les limites tant techniques qu’environnementales de la “croissance verte” et du “développement durable”.

Finalement, forts des constats auxquels nous aurons aboutis dans les deux premières parties de notre analyse, nous réfléchirons aux contours économiques que pourrait prendre le passage d’une société de croissance à une société décroissante (ou a-croissante), la seule apte, selon nous, à replacer nos sociétés sur le chemin de la justice sociale et du maintien de notre espèce dans un environnement vivable. Cette troisième partie s’attachera tout d’abord à expliciter ce que nous entendons par décroissance, un terme qui a pu causer beaucoup de confusions et a donné lieu à de nombreuses critiques, tant de la part des partisans du business as usual et de l’économie capitaliste, que de courants hétérodoxes en économie (tant marxistes que keynésiens ou pro-régulation). Nous nous interrogerons enfin sur la manière dont une économie décroissante pourrait s’organiser sur le plan des échanges et du commerce, de la finance et de la fiscalité, et du travail et des revenus. La dernière section de cet ouvrage sera consacrée à la nécessité, outre le cadre économique, de revoir en profondeur la manière dont nos systèmes politiques fonctionnent en s’interrogeant sur la manière de faire société, de prendre des décisions collectives et plus globalement de se fixer des droits, mais aussi des devoirs dans un cadre démocratique.

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