Capitalisme déconfiné ; transformations et résistances

Le Gresea Échos est la revue trimestrielle du Gresea. Au travers de cas parfois très concrets, les articles de ce numéro collectif analysent l’impact de la pandémie sur les dynamiques profondes du capitalisme et de ses institutions, et l’emballement qui semble caractériser le moment présent.

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Édito: Sebastian Franco

Comme un goût du « monde d’après »

Les crises présentent l’avantage de faire voir et d’amplifier les contradictions à l’œuvre dans la sphère économique, lieu de l’accumulation du capital et du rapport salarial. C’est d’autant plus vrai aujourd’hui, tant la crise que nous vivons est profonde. Dans sa dimension sanitaire tout d’abord, le confinement est venu achever une économie mondiale qui montrait déjà des signes d’essoufflement et dont les déséquilibres se faisaient chaque jour plus aigus. Dans sa dimension écologique ensuite, les désastres environnementaux touchent les populations les plus précaires au Sud, mais désormais aussi au Nord. À cela s’ajoute une dimension autoritaire, particulièrement en Occident, conséquence de décennies de néolibéralisme effréné et de destruction de l’État social.

Pour construire ce numéro collectif, nous avons tenté de cerner ce qui relève d’un continuum historique ou ce qui fait rupture dans la crise du capitalisme que nous traversons. Au travers de cas parfois très concrets, chaque article met en lumière des dynamiques profondes qui animent le développement du capitalisme et de ses institutions, mais aussi l’emballement qui semble caractériser le moment présent.

Dès le début de la crise sanitaire, les femmes ont pris sur leurs épaules une grande part de l’effort collectif : soignantes, caissières, vendeuses et, femmes au foyer. Souvent cantonnées aux emplois peu rémunérés et précaires, les femmes ont tenu le rôle que leur assigne la division sexuelle du travail, à savoir être les garantes, à moindres frais, de la reproduction de la société.

Cette division sexuelle du travail n’a rien de nouveau. Mais l’ampleur de la crise a montré que, loin des discours égalitaristes qui fleurissent dans les motions parlementaires et les reportages médiatiques, la situation n’évolue pas. Au contraire, la marchandisation croissante des métiers du care (soins de santé, éducation, accompagnement des enfants et des seniors, etc.) et les tendances politiques autoritaires font peser de lourdes menaces sur les droits conquis par les femmes.

C’est donc bien, comme l’explique Natalia Hirtz, un nouvel espace qui s’ouvre pour les luttes féministes à travers le monde.

La crise sanitaire a rapidement montré les dysfonctionnements de l’État néolibéral, en particulier dans les soins de santé. Au lieu de les résoudre, les autorités ont préféré soutenir certains secteurs économiques et les grandes entreprises qui les dominent, en transférant encore un peu plus les richesses créées par le travail vers ces oligopoles.

Dans son article, Romain Gelin détaille l’impact de la covid-19 sur l’emploi en Belgique ainsi que les politiques de " sauvegarde " adoptées par le gouvernement, mais aussi l’opportunité qu’a représenté la crise sanitaire pour certaines grandes entreprises, qui ont ainsi pu accélérer la restructuration de leurs activités.

En contrepoint géographique, Sebastian Franco analyse quant à lui la situation en Colombie où les mesures décidées en temps de pandémie ont mené à l’explosion sociale. Ce soulèvement inédit montre à quel point la situation peut échapper au contrôle des autorités, qui plus est dans un pays aux énormes déséquilibres sociaux. La crise politique en Colombie dépasse la situation conjoncturelle ; elle naît des contradictions du modèle de développement du pays et en particulier de son insertion dans la division internationale du travail.Retour ligne automatique
En miroir à la faiblesse des institutions publiques, la puissance des grandes entreprises ne cesse de grandir. De la production de vaccins aux solutions de travail en ligne, en passant par le greenwashing des plateformes, ce sont elles qui structurent le « monde d’après ».

Secteur des plus en vue, le numérique affiche sa puissance. Mais cette superbe retrouvée, comme le montre Cédric Leterme, masque mal les obstacles et les remises en question que crée leur développement effréné.

Enfin, Anne Dufresne nous emmène dans les entrailles du travail de plateforme, où l’algorithme soumet le travail à la logique froide de l’intelligence artificielle. Car si le numérique transforme nos modes de consommation, il modifie aussi notre façon de produire et fait porter un risque énorme sur les droits des travailleuses et des travailleurs.

Loin de mener systématiquement à la révolte et à la résistance, cette fuite en avant est surtout propice à la montée de différentes formes d’autoritarisme partout sur la planète. D’autant que les forces néolibérales peuvent aujourd’hui s’appuyer sur un état d’exception permanent.

Sommaire Gresea Échos n°107, 63pp.

Éditorial : Comme un goût du « monde d’après »
Sebastian Franco

Le capitalisme patriarcal, au centre de la « syndémie »
Natalia Hirtz

Covid et restructurations opportunistes
Romain Gelin

La crise sociale en Colombie à l’aune de son modèle de développement
Sebastian Franco

Le numérique, grand gagnant de la pandémie ?
Cédric Leterme

Covid19-, les plateformes contre le droit du travail
Anne Dufresne

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