Futur nécrologique

Le titre vient d'un poème de Michel Houellebecq, "Face B". La face B de l'existence. Confinement face A / déconfinement face B. Sur les inévitables conversations de salon du monde d'après.

Que fait-on de Houellebecq ?

Pourquoi est-il partout ces jours-ci ?

Parole oraculaire ?

Est-ce qu'on se le partage sur les réseaux sociaux comme une pépite littéraire, un joujou pour entubage ergonomique ?

Sera-t-il notre caution littéraire pour reprendre notre place sagement, poliment, docilement, derrière nos masques où peut-être nous aurons le loisir de tirer la gueule ?

Alimentera-t-il nos conversations un peu honteuses post-confinement, une coupe à la main, en mode "Houellebecq l'avait bien dit, quel visionnaire quand même, ah, la lucidité des écrivains" ?

Faudra-t-il se résigner à participer au pire, mais pire qu'avant ?... mais avec le sceau de l'écrivain qui se dodeline (pour reprendre le verbe qui caractérise son personnage dans "La carte et le territoire") ?

Qu'a-t-il fait de sa légion de déshonneur ?

Est-ce qu'il parle du mec qui nous gouverne dans sa lettre pour la radio publique ?... Celui-là avait dit en le décorant, il y a un peu plus d'un an, que l'oeuvre du romancier n'est pas pessimiste mais pleine d'espérance.

Houellebecq vous aidera-t-il à voter pour Macron ou Bertrand-qui-adore-la-culture-mais-a-destocké-les-masques ?

Michel Houellebecq © FRANCEINFOTV.FR Michel Houellebecq © FRANCEINFOTV.FR

Je suis dans l'incapacité de l'écouter. Si le cœur vous en dit, ça se passe ici. Ce n'est pas lui que je veux entendre au bout de six ou sept semaines d'assignation à résidence. Je l'ai lu passionnément aveuglément, naïvement, surtout sa poésie, en long, en large et de travers. Son observation obsessionnelle des particules élémentaires et de ce que la vie a d'élémentaire, les besoins élémentaires, les désirs et les frustrations élémentaires, son oeuvre en regorge et en dégueule :

"S'écrouler comme une viande sur un matelas défoncé..."

"Nous pourrirons dans l'herbe douce, nous nous souviendrons de nos jours... Je le dis, et je n'y crois pas, car je connais les asticots et les vers blancs... ils ne nous laisseront que les os... Je le dis, et je n'y crois pas, ce monde où les gens revivraient... Chansons d'amour, et caetera..."

"Une mort délicieuse et douce, dans un aéroport petit... Si peu de joie, de falbala... Les carcinomes opèrent leur travail secret et serein, ils enlèvent des morceaux de chair, il me reste à peu près un rein..."

"Les hommes cherchent uniquement à se faire sucer la queue... autant d'heures dans la journée que possible... pas autant de jolies filles que possible..."

"C'est la face B de l'existence, sans plaisir et sans vraie souffrance autre que celle de l'usure... Toute vie est une séputure... Tout futur est nécrologique.... Il n'y a que la passé qui blesse..."

Le "monde d'après" étant devenu un élément de langage, fermons-là sur ce sujet mais sabotons autant que nous le pouvons.

"Le monde est toujours là, rempli d'objets variables, d'un intérêt moyen..."

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.