Covid et écologie

Mediapart a lancé en janvier dernier un appel à témoignages sur le thème « covid et écologie ». Je ne me serais pas posé la question en ces termes et n'aurais pas écrit sur le sujet de cette manière sans cette stimulation, mais pourquoi pas.

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Au printemps 2020, je me suis retrouvé assigné à résidence dans une petite ville du Nord de la France, Orchies, capitale de la chicorée. Il y avait pire comme confinement. J’habitais un chic appartement, troisième étage, immenses baies vitrées. C’était une location à l’amiable : j’occupais les lieux, je m’acquittais d’un loyer sans bail, et le propriétaire, qui est un ami, colouait de son côté à Paris en raison de son nouveau job. De la chambre, je voyais au loin la monumentale usine Leroux, dont le nom apparaît sur les étiquettes des bocaux de chicorée que vous trouvez en supermarché. À l’époque, je m’étais mis à acheter de la Leroux bio, découverte par hasard au petit Leclerc du centre-ville. Le pot de la Leroux bio est plus petit que celle de la Leroux traditionnelle. Le couvercle vert, au lieu du jaune, signale la vertu bio tant prisée. Le gars du Nord que je suis tâchait d’avoir le plus de bio possible dans son garde-manger. Il était même de plus en plus locavore. Mais je ne faisais pas de réserves excessives. J’étais seul. Mon compagnon avait pris la poudre d’escampette quelques heures avant les annonces présidentielles du 16 mars. Il faut dire qu’il avait une dizaine d’heures de route pour regagner l’Aveyron avec son vieux camion qui carbure au diesel. Il avait choisi de se confiner à la campagne. Il avait un pied-à-terre dans le Ségala, le pays du seigle, pays un peu rude mais très amical. De mon côté, ma 407 diesel a peu bougé de la cour de mon immeuble. Dans les premiers jours du confinement, mon voisin du dessus qui est DRH chez Starbucks m’a donné une dizaine de kilos d’oranges dont j’ai fait moult pots de marmelade… certes non bio.

En fait, la crise sanitaire n’a rien changé, ni dans mes connaissances (sauf sur le fameux virus évidemment), ni dans mes convictions, ni dans mon éthique, ni dans ma vie quotidienne, ni dans mes projets. Je savais déjà, depuis le mois de janvier 2020, que je ferais ma rentrée, en septembre, à Cahors. J’avais obtenu une mutation sur un poste d’enseignement du théâtre. Le projet, pour mon compagnon et moi, c’était de quitter les grosses agglomérations. Nous avions vécu à Paris tous les deux avant de nous rencontrer, nous étions dans la même dynamique verte, pour ne pas dire vertueuse. Je ne suis pas dupe du verdissement du monde et des consciences, ce green washing qui rhabille mon pot de chicorée aussi bien que les actions d’E3D (éducation à l’environnement et au développement durable, pour les non-initiés) de mon lycée : par exemple, il y a quelques semaines, ramasser tous les déchets dans la rue de l’établissement.

Pour le deuxième confinement, j’ai menti sur mon autorisation professionnelle, prétendant habiter dans l’Aveyron chez mon compagnon, alors que j’habite à Cahors dans le Lot. Nous avions été séparés trois mois à cause du premier confinement, et il n’était pas question, cette fois-ci, de ne pas se voir alors que nous habitons à 85 kilomètres l’un de l’autre. J’ai donc continué de passer la semaine à Cahors pour mon travail, et les week-ends chez lui. Lui et moi, nous n’avons pas le même rapport au masque. Je mets mon masque à laver après chaque utilisation, qu’il soit en tissu ou chirurgical. Cinq à six lessives pour le chirurgical. Après il est bon à jeter, mais je n’ai pas le choix. Quant au passage à la machine à laver, évidemment, ça fait des microparticules de plastique qui finissent je ne sais où avec les eaux de lavage. Pour le reste, le moins de plastique possible, la cuisine avec les légumes du marché, pas de viande, les céréales et les fruits à coque en vrac, le no poo pour les cheveux, le savon plutôt que le gel de douche (acheté sans emballage), plus de parfum depuis longtemps, de la récupération ou des achats de seconde main autant que faire se peut (voiture, meubles, livres), des vêtements que je soigne pour les faire durer. Ma garde-robe est imposante. Je n’ai aucune envie de devenir un minimaliste (une grande tendance du moment), mais j’ai des vestes, des pantalons, des pulls et des t-shirts qui ont cinq, dix, quinze ans. Mes plus belles chaussures ont fêté leurs dix-huit ans, et elles ne les font pas (c’est beau, l’enthousiasme d’un cordonnier qui vous assure qu’il trouvera bien une solution pour les semelles de vos chaussures, car, des comme ça, on n’en fait plus). À la rentrée, quand les lycées bruissaient d’un vent de rébellion avec des crop-tops en étendard, je me suis dit que ces demi-tenues étaient plus le signe de la relance de la consommation vestimentaire que le souci d’utiliser moins de matière et donc d’en jeter moins : il fallait acheter son crop-top pour montrer son émancipation.

J’ai peu voyagé dans ma vie. Le plus loin, c’était la Lituanie, pour le travail quand j’étais chargé d’études au ministère de l’éducation nationale. Je n’ai voyagé qu’en Europe, et peu. Pas pris l’avion depuis 2015 (pour le travail, encore, à Rome). Je ne suis jamais allé aux sports d’hiver. Il me suffit de sillonner la France de temps en temps. Ok, au diesel. Je ne fais donc pas partie de ceux qui ont eu des déboires avec les compagnies de transport aérien, et je n’espère pas pouvoir à nouveau voyager à l’étranger prochainement puisque ce type de projet n’est pas dans mon horizon. Mais je me sens dépaysé en lisant la langue anglaise et en l’écoutant, et en côtoyant des amis d’origine étrangère. D’une manière générale, je me dépayse sur place : un livre suffit.

J’ai toujours été locataire depuis mon divorce il y a quinze ans. Ça me convient. Je me fiche de l’état du marché immobilier. Et comme je n’ai pas d’économies, je suis de fait hors de toute préoccupation foncière ou capitaliste. L’argent que je gagne, je le dépense, et je n’investis dans rien. Non, vraiment, la crise sanitaire n’a rien changé pour moi. Disons que ça me tape sur le système. Mais il faut être stoïque : ce sur quoi tu ne peux pas agir, ne t’en occupe pas.

Mais si, voici ce que l’épidémie a changé pour moi : plus d’images, plus de télévision. Il me reste France Info à petites doses ; Sud Radio pour avoir une oreille sur les réactionnaires ; Médiapart pour la presse écrite ; Thinkerview que je soutiens financièrement pour des interviews au long cours ; Méta de Choc que je soutiens aussi, et La tronche en biais qui m’a fait découvrir la zététique il y a quelques mois : ces deux médias pour la critique des croyances New Age. Car ces croyances ont envahi nos villes et nos campagnes depuis le début de la crise. Mangez de l’ail, buvez des jus de légume, utilisez telle huile essentielle, vibrez mieux, méditez, protégez votre souveraineté contre Big Pharma et Steve Jobs (c’est tout un), etc. J’ai écouté des heures de complotisme pour savoir et pour comprendre ce qui se passait autour de moi. Et le délire va très loin. Je n’avais rien contre les médecines parallèles, même si la médecine conventionnelle m’a sauvé plusieurs fois. Mais j’ai décroché de l’homéopathie et la biodynamie me paraît maintenant une rêverie au mieux, au pire une vaste fumisterie.

Je me suis mis au vert en choisissant le département du Lot. Cahors : préfecture de vingt mille habitants ! Quand je vais chez mon compagnon, mon GPS indique cinquante kilomètres entre deux ronds-points ! Je traverse le massif des Causses, parc naturel régional. Mais c’est quoi, la nature, dans notre pays, après des siècles d’agriculture ? Ce qu’il faudrait admettre, c’est que la nature n’existe plus. Le fantasme de la nature qui reprenait ses droits pendant le premier confinement : du vent. On verra dans mille ans ou plus. Pour l’heure, tout sur terre ou presque est artificiel. Le vert de la chlorophylle sur les feuilles d’un arbre sélectionné n’est pas LA NATURE. La pomme naturelle est minuscule et immangeable (il n’existe que cinq ou six pommiers « primitifs » en France). La carotte naturelle n’est pas orange mais blanche. Mon compagnon vient d’acquérir deux hectares de prairie. C’est beau, le décor est impressionnant. Le clocher du village au loin, les grands châtaigniers qui bordent le terrain : très bien. Mais ce n’est pas non plus LA NATURE. Il y a un truc qu’on appelle « l’appel à la nature » et qui marche à fond dans la culture New Age. C’est cette idée incongrue et pourtant si répandue : une chose serait bonne parce que naturelle ; mauvaise parce qu’artificielle. Je m’en méfie comme du covid. Et pourtant je suis là, car il y des degrés d’artifice dans nos sociétés humaines, et j’ai tâché d’en fuir les excès.

Donc la nature n’existe plus, mais alors l’environnement ? Je ne sais pas ce que c’est. Je pense que ce n’est qu’un mot, et la transition écologique, un concept politique fumeux. L’effondrement est en cours, me semble-t-il mais il avait déjà commencé (l’effondrement de la biodiversité en particulier). Notre méchant SARS-COV-2 n’est qu’une étape. J’avais lu et entendu Pablo Servigne bien avant 2020. Ce qui me paraît très fâcheux, c’est qu’on continue de lui demander : « Euh, c’est quoi la collapsologie ? » Et Servigne de rappeler inlassablement qu’il y avait un peu d’humour dans l’invention de ce terme, mais c’est en général trop subtil pour les flashs d’information. J’en finis avec mon propos un peu trop long en parlant de Servigne car il évoque souvent la question du récit : nous avons besoin de récits, personnels et collectifs. Et la succession des informations et des débats d’experts et d’éditorialistes n’ont aucune valeur narrative tout en achevant de décrédibiliser l’action politique des États. Donc, racontons-nous nos histoires.

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