Quand Voltaire déprimait Racine

« Son incuriosité devant une bibliothèque était presque totale. Il ne cherchait dans les écrits d’autrui que de quoi consolider ses positions. » (Gide, Journal, 1931) Le « biais de confirmation » est à la mode. J’y saute à pieds joints. J’ai entrepris de chercher un récit national dans des grammaires nationales, et je ne suis pas déçu. Grammaire nationale. Épisode 1.

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Vous trouverez sur Gallica l’édition originale de la Grammaire générale et raisonnée de Port-Royal de 1660. La table des matières déroule les parties du discours : substantifs, adjectifs, articles, pronoms, prépositions, adverbes, verbes, participes. Je vois de très bonnes raisons d’y consumer mon dimanche confiné, solitaire, enrhumé et pluvieux, à commencer par la recherche d’un récit grammatical. — Car je dois enseigner la grammaire mais n’ai rien à raconter, aucune perspective que l’ennui d’une analyse syntaxique plate et systématique des extraits d’œuvres du programme scolaire. Alors je cherche un récit, un conte, une fable grammaticale. Et je découvre, dans l’édition de 1810 de la même grammaire, une copieuse préface de Claude-Bernard Petitot, inspecteur-général de l’Université Impériale : c’est même un essai sur l’origine des langues, et une histoire littéraire de Villon à Voltaire, une véritable épopée du bon usage. Le bon usage ? « Voici comme on définit le bon usage [en 1660] : C’est la façon de parler de la plus saine partie de la Cour, conformément à la façon d’écrire de la plus saine partie des auteurs du temps. » — Cette définition se trouve déjà dans les Remarques sur la langue française de Vaugelas en 1647. Et Vaugelas ajoute : « Quand je dis la Cour, j’y comprends les femmes comme les hommes, et plusieurs personnes de la ville où le Prince réside, qui par la communication qu’elles ont avec les gens de la Cour participent à sa politesse. Il est certain que la Cour est comme un magasin, d'où notre langue tire quantité de beaux termes pour exprimer nos pensées, et que l’Éloquence de la chaire, ni du barreau n’aurait pas les grâces qu’elle demande, si elle ne les empruntait presque toutes de la Cour. »

La Grammaire de Port-Royal paraît en 1660, alors que le la perfection classique de la langue française s’impose et fixe le bon goût. Petitot la flanque d’une longue préface qui est un programme politique autant que linguistique : « […] je vais essayer de tracer rapidement l’origine et la formation de la langue françoise, ses progrès depuis le règne de François Ier, époque où elle commença à se dépouiller de ses formes barbares, jusqu’à Pascal et à Racine qui l’ont fixée ; j’indiquerai enfin les causes de sa décadence dans un temps où l’on confondit tous les genres, où plusieurs auteurs adoptèrent un néologisme inintelligible, où se répandirent sur la littérature, les mêmes erreurs et les mêmes sophismes que sur la politique. » L’attention à la grammaire semble nécessairement prise dans une idéologie : je vais les trouver, mes récits. Et comprendre quelques mystères qui n’en étaient pas : que le substantif désigne la substance, que cette substance, subsistant par elle-même, a un caractère de permanence que n’ont pas les adjectifs puisqu’ils qualifient des accidents de la substance ; que les participes s’appellent ainsi parce qu’ils participent tant de la nature de l’adjectif que de celle du verbe, etc.

Mais revenons à l’essai liminaire de Petitot, qui en veut beaucoup au « philosophe de Genève » : Rousseau a rêvé l’invention du langage au bord d’une fontaine où jeunes filles et jeunes gens eurent besoin de mots pour nommer l’amour, mais notre inspecteur général démontre que c’est Dieu qui a donné le langage à l’homme quand il l’a créé.

Désordre de la Renaissance

Il cite Marot avec une tendresse condescendante devant la « douce naïveté » d’une poésie qui autorisait les hiatus et n’avait pas encore imposé l’alternance des rimes masculines et féminines.

Où sont ces yeux, lesquels me regardoyent
Souvent en ris, souvent avecques larmes ?
Où sont les mots qui m’ont fait tant d’alarmes ?
Où est la bouche aussi qui m’appaisoit ?

Pendant un été, les psaumes de Marot furent à la mode, on allait se promener tous les soirs du côté de Saint-Germain-des-Prés pour les chanter en chœur. Mais cela ne dura qu’un été, car « le poëte n’avait ni l’énergie, ni le beau désordre, ni le coloris brillant qui conviennent au genre lyrique ». Quant à Rabelais, Petitot ne s’y attarde guère : « Il est encore lu par quelques littérateurs qui se flattent de l’entendre, et qui, pour faire un petit nombre de rapprochemens curieux, ont la patience et le courage de supporter les turpitudes et les farces dégoûtantes dont son ouvrage est rempli. » Il a de l’indulgence pour Montaigne, reconnaissant la qualité de son style malgré son manque de suite dans les idées. « Doué d’un caractère doux et tranquille, il se reposa sur l’oreiller du doute ; il discuta alternativement le pour et le contre, sans se permettre de tirer une conclusion. » — C’est Pascal qui a répandu cette métaphore du mol oreiller du doute, qu’on trouve encore sous la plume de Gide, mais elle est inexacte, car dans le dernier chapitre des Essais (« De l’expérience »), Montaigne a véritablement écrit « mol chevet », moins agréable à l’oreille et à la plume de Pascal, et le sujet n’était pas le doute, mais l’ignorance et l’incuriosité : « Le plus simplement se commettre à nature, c’est s’y commettre le plus sagement. O que c’est un doux et mol chevet, et sain, que l’ignorance et l’incuriosité, à reposer une teste bien faicte. J’aymerois mieux m’entendre bien en moy qu’en Ciceron. » Sur La Boëtie, Petitot se montre sévère : noblesse et force de sa prose, mouvements « rapides et variés » du style, mais feu révolutionnaire !

Enfin Malherbe

Petitot s’étonne de ce que, né seulement neuf ans après la mort de Marot, l’expression de Malherbe ait atteint une perfection telle qu’on croirait que ces poètes n’ont pas écrit dans la même langue. « On penseroit qu’ils n’ont point écrit dans la même langue ; et cependant ils ont écrit dans le même siècle ; les mêmes personnes ont pu les voir. Les causes d’un changement si prompt doivent être attribuées à l’esprit de société qui continua de se perfectionner, et à la protection que les derniers Valois donnèrent aux lettres […]. » Je me souviens :

Enfin Malherbe vint, et, le premier en France,
Fit sentir dans les vers une juste cadence,
D’un mot mis en sa place enseigna le pouvoir,
Et réduisit la muse aux règles du devoir.

Je me souviens d’un cours de littérature en hypokhâgne : j’avais compris l’importance de Malherbe dans le perfectionnement de l’expression poétique — la parole de ma professeure était oracle. Un mélange d’ordre et de simplicité, un « purisme rigoureux » (dit Petitot) et une grâce nouvelle qui révélaient soudain son génie à la langue française. Malherbe corrigeait le roi, qui agrémentait parfois ses propos de tournures méridionales, et le roi se laissait volontiers corriger.

Le goût de Richelieu pour la poésie dramatique

Petitot continue de broder son paysage historique de la langue française. Les poètes et les rois en déterminent les règles et le goût. La supériorité du théâtre français du XVIIe siècle, nous la devons au « goût exclusif du cardinal [de Richelieu] pour la poésie dramatique ». Fondation de l’Académie Française : « Comme aucun genre de gloire n’était indifférent à Richelieu, il changea en institution publique une réunion privée de quelques hommes instruits, et se déclara le fondateur de cette institution, à laquelle il donna le nom d’Académie françoise. »

Puis vinrent Le Cid et sa querelle, « notre premier chef-d’œuvre dramatique » et notre première polémique littéraire digne de rester dans les annales. —Au passage, je m’aperçois que Petitot n’a pas eu un mot pour Du Bellay : ni pour ses sonnets ni pour sa Défense et illustration de la langue française. Les contemporains de Corneille, il les ignore en raison de leur médiocrité. Rotrou s’en sort à peu près, mais Théophile (de Viau, je suppose), est tellement inférieur à Malherbe, Régnier et Corneille qu’il ne restera dans cette Grammaire de Port-Royal que son prénom à la page 83. Petitot consacre de longues pages au génie de Corneille mais n’omet pas de relever ses défauts, qui viennent principalement de l’imitation des « modèles vicieux » du théâtre espagnol. « Corneille ne put se préserver entièrement du mauvais goût qui était répandu dans les meilleures compagnies de son temps. Mais, dans le choix qu’il fit des auteurs espagnols dont il voulut embellir les ouvrages, on ne peut méconnoître un homme supérieur. » Petitot cite Palissot, qui rapporte la raideur de Voltaire commentant un vers de Corneille : « Toute métaphore, dit Voltaire, qui ne forme point une image vraie et sensible, est mauvaise ; c’est une règle qui ne souffre point d’exception. Et à l’occasion de ce vers de Corneille : « Ce dessein avec lui seroit tombé par terre. » Voltaire ajoute : Quel peintre pourroit représenter un espoir qui tombe par terre ? »

Examen de la gradation de Racine

« Racine perfectionna la langue poétique, mais ce ne fut pas sans effort. […] On n’a pas encore examiné et suivi la gradation qui l’a conduit insensiblement à l’élégance et à la pureté qu’il a portées à un aussi haut degré. » Petitot se charge d’examiner cette gradation. Phèdre : trois pages. « Le rôle de Phèdre est le plus beau de notre théâtre. On ne se lasse point d’admirer l’art avec lequel Racine a su peindre les divers mouvements d’une passion furieuse. […] jamais poëte dramatique ne poussa plus loin que Racine la fidélité pour le coloris local. […] Presque toutes les héroïnes de Racine, dit Voltaire, étalent des sentiments de tendresse, de jalousie, de colère, de fureur, tantôt soumises, tantôt désespérées. C’est avec raison qu’on a nommé Racine, Le poëte des femmes. Ce n’est pas là du vrai tragique. » Petitot cite plusieurs fois Voltaire commentant les tragédies de Racine, mais finit par laisser tomber : « Je ne pousserai pas plus loin mes réflexions sur le commentaire de Bérénice. J’aurois à relever des fautes d’attention pareilles à celles que je viens d’indiquer. »

Mais Voltaire n’est pas le seul à avoir cherché des poux à Racine. « Dans un temps où, par une espèce de mode, on se faisoit un mérite de trouver des fautes dans Racine… » / « Les réflexions du grammairien [d’Olivet] sont si minutieuses, si dépourvues de goût, que ne m’y arrêterai point. » / « Cette remarque est celle d’un foible prosateur qui n’a aucune idée de la langue poétique. » / « Tous ceux qui ont cherché à déprimer Racine… »

Source : Trésor de la Langue Française Source : Trésor de la Langue Française

L’éloge d’Esther dure de longues pages encore. Et de conclure : « À cette époque, la langue poétique fut irrévocablement fixée. On sut quels mots devoient être admis dans la poésie, quels mots devoient en être rejetés. Racine augmenta la clarté de ce langage, en bannissant les inversions obscures de nos vieux poëtes. Il conserva celles qui s’accordoient avec le génie de notre langue ; et, pour les dédommager, si je puis m’exprimer ainsi, de la perte qu’il lui fit éprouver, il multiplia ces belles métaphores, ces heureuses alliances de mots, dont la hardiesse disparoît aux yeux du lecteur vulgaire, par la justesse et par le parfait accord des pensées. »

Etc.

Vient Boileau, « poëte aussi pur que Racine, son ami et son censeur sévère », qui « contribua presqu’autant que lui à épurer la langue poétique ». Longues pages sur Boileau. À propos de mademoiselle de Scudéri : « La naïveté de Marot eût été préférable à ce jargon inintelligible. » Éloge de Molière. La Fontaine : « fablier, c’est-à-dire arbre qui porte des fables ». Il est admirable, mais on relève chez lui quelques incorrections, comme carnage qui ne se dit qu’au singulier, ou sûrement qui n’est point le synonyme de en sûreté. Alléché pour attiré ?! Pascal. La Bruyère. Massillon. Bossuet. Crébillon. Fontenelle. Voltaire. Rousseau versus Buffon : « Rousseau a été regardé comme un de nos plus grands écrivains en prose, et comme un des peintres les plus éloquens de la nature ; mais Buffon méritera toujours de lui être préféré sous l’un et l’autre de ces rapports. » Rousseau l'imposteur : « L’éloquence de Rousseau se ressentit de l’espèce de charlatanisme qu’il employoit. »

Grandeur et décadence de la langue française : « Avant la révolution de 1789, le langage de la cour s’était corrompu. La préférence donnée aux mots à double entente, la fausse sensibilité l’avoient fait dégénérer. »

Éloge du Héros qui préside aux destinées de la France

L’essai se conclut sur la dégénérescence de la langue française à cause des « nouveaux systèmes qui se sont succédés si rapidement dans le dix-huitième siècle », mais Petitot a trouvé dans la Grammaire de Port-Royal, cent-cinquante ans après sa première publication, de quoi consolider ses positions : « Le commencement du dix-neuvième, signalé par l’oubli de toutes ces vaines théories, par le retour aux bons principes, et par l’aurore du bonheur public, dont l’âge du Héros qui préside aux destinées de la France garantit la durée, annonce la renaissance des lettres, et promet à la patrie de Corneille et de Racine, une époque semblable à ces temps heureux où la langue latine reprit son anciennes splendeur sous les auspices glorieux de Titus et de Trajan. »

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