L’identité est ta question, pas ma réponse

Il faudrait lire beaucoup pour parler avec légitimité des stéréotypes de genre, de l’assignation de genre, des études de genre, de la non-binarité, du cisgenre et du transgenre qui sont des adjectifs encore privés de substantifs. Peut-être pour balayer tout cela d’un revers de main en accusant l’Université de s’être engouffrée dans des non-sujets, et les médias de les amplifier à qui mieux mieux.

Il m’a fallu du temps pour faire une place au mot "cisgenre" dans mes ruminations. C’est un fait, je suis cisgenre (pour être complet : un homme homosexuel cisgenre), mais je me suis longtemps posé la question de l’utilité d’un terme qui crée une catégorie d’humains aussi évidente que celle de ceux qui, étant nés biologiquement homme ou femme, se reconnaissent en effet comme homme ou femme. C’est qu’il existe des hommes qui se sentent femmes, et des femmes qui se sentent hommes. Des hommes qui se savent femmes malgré leur assignation au genre masculin ; des femmes qui se savent hommes malgré leur assignation au genre féminin. J’oublie les intersexes dont l’indétermination des organes génitaux trouble les familles, la médecine et l’État. La chirurgie s’empresse souvent de leur confectionner des organes conformes et rassurants.

Paul B. Preciado a raison de rejeter la question de l’identité. L’identité est une question fiévreuse pour les hommes politiques, les journalistes et tous ceux qui croient que les débats sont des débats. Quand j’écris que je suis un homme homosexuel cisgenre, ce n’est pas mon identité. Mon identité, c’est du plastique : ma carte d’identité, avec une tête qui ne me revient pas et une adresse où je n’habite plus. L’identité est une convention langagière. Un gros mot, un pis-aller pour se rassurer devant l’étrangeté de qui tu es : ta gueule, ton corps, ton caractère, tout ton être. Allez, fi de l’identité. C’est un truc pour justifier que tu es bien toi vis-à-vis de l’État et de Facebook. L’identité, tu y penses quand on t’en parle, par exemple dans un sondage sur l’identité nationale avant des élections présidentielles, sur l’identité numérique, sur l’identité des gilets jaunes. Autant d’identités fabriquées pour parler et ne rien dire. "Homme homosexuel cisgenre" : ce sont une terminologie et une syntaxe qui ne m’appartiennent pas. En écrivant ces trois mots dans cet ordre-là, je singe le langage des spécialistes du Genre interviewés par Victoire Tuaillon dans son podcast Les couilles sur la table. J’utilise une façon de parler qui n’est pas la mienne. Mais ce n’est pas un problème. Quand on me demande qui je suis à l’éducation nationale, je donne le nom qui m’a été "assigné à la naissance" et je décline mes diplômes et mes états de service ; quand on me pose la question dans le milieu artistique, je donne le nom d’artiste que je me suis choisi et cite quelques spectacles et personnalités avec lesquelles j’ai travaillé. Et je ne parle pas de mon identité de père qui fut marié bien avant le mariage pour tous. C’est éclaté, plastique, fluide, mais ça va.

Disons donc : l’identité est ta question ; elle n’est pas ma réponse. "Je est un autre" : je est un autre inaliénable. Dès que j’entends à la radio "Les Français pensent…", "Les Français ressentent…", "Les Français estiment dans leur grande majorité…", c’est foutu : cela ne veut déjà rien dire. Nous avons pourtant besoin d’une soudure (comme dirait Montaigne) : la soudure sociale, la collectivité, la communauté. Mais quant à la communauté nationale, c’est un truc pour les gouvernants, les statisticiens, les journalistes, les historiens peut-être. "Fier d’être français" : de quoi ? Fier au sens premier : sauvage, farouche, indomptable. Inaliénablement moi, inaliénablement un autre. J’accepte cependant d’être un individu statistique : on me compte, on me met dans des ensembles et des sous-ensembles, on me retire des points de permis et on m’en rend parfois, on me regarde (on me garde, on me protège), mais cela ne me regarde pas nécessairement car je n’ai pas signé le contrat social (j’en ai hérité), même si j’ai signé quantité de papiers qui m’engageaient sur un tas de sujets dans ma petite vie. Pour échapper à "la merde qui m’entoure" (Virginie Despentes : "rien ne me sépare de la merde qui m’entoure"), ou pour éviter de me la tartiner H 24, je peux m’abstraire, me distraire, m’engouffrer, me précipiter, m’enfumer, m’envapoter, me sevrer, me retenir, m’abstenir, me destituer, m’anarchiser, me fluidifier, me liquider.

"Je suis devenue un camp pénitentiaire à moi toute seule avec des frontières de partout, entre ce qui est bien et ce qui est mal, entre ce qui me plait et ce qui me déplait, entre ce qui me sert et ce qui me dessert, entre ce qui est bénéfique et ce qui est morbide, ce qui est permis et ce qui est interdit… Toutes les propagandes me traversent, toutes les propagandes parlent à travers moi. Rien ne me sépare de la merde qui m’entoure, rien sauf le désir de croire que ce monde est une matière molle, que ce qui est vrai aujourd’hui peut avoir disparu demain et qu’il n’est pas encore écrit que cela soit une mauvaise chose..."

La soudure humaine va très mal depuis les masques et les gestes-barrières. On ergotait au printemps 2020 sur l’affreux syntagme "distanciation sociale". Ce matin, dans ma petite ville de province qui est une préfecture aux dimensions de gros village, en buvant un café debout au marché couvert, je n’ai pu m’empêcher de lire le message affiché à l’attention des clients : "Respectez la distanciation physique". On aura gagné cette correction lexicale, mais vraiment perdu la soudure. Cela étant, on parle, on se promène ensemble, on se retrouve malgré le couvre-feu et l’infatigable prévention sur tous les canaux de communication. J’ai vu des gens soudés ce matin. Mais ce sont des soudures locales, des petites échelles, des circuits courts : des locavores qui font leur marché et des loquavores qui suivent la marche du monde ou le refont. Quelqu’un a déniché l’anagramme de Marine Le Pen : amène le pire. Amen. Mais on est déjà tout dessoudés.

Dans ma vie sexuelle, j’ai rencontré tous les états des organes génitaux masculins, dans un rapport de calibre qui va sans doute de un à dix. Pourtant, les livres de développement personnel que je consultais au rayon littérature du supermarché quand j’étais adolescent assuraient le lecteur que la taille de son sexe était forcément dans la moyenne, et que les variations du pénis étaient minimes. Avant la découverte d’un sexe, l’aventure d’un visage, d’un corps, d’une peau, d’une voix, d’une odeur est une source d’étonnement, de dégoût ou de ravissement (une épiphanie, dirait Arthur Dreyfus).

"Le ténor, c’est l’amour, c’est la voix qui touche le cœur, qui vibre dans l’âme, et cela se chiffre par un traitement plus considérable que celui d’un ministre." (Balzac, Les Comédiens sans le savoir, 1846)

Le prochain corps n’est jamais égal au précédent. Sur un site de rencontre entre hommes, vous pouvez chercher un géant poilu ou une crevette imberbe. — Mince, je voulais parler du genre, je me suis dispersé dans l’identité, et me voici à parler de la soudure sexuelle : tombé dans le panneau qui fait hurler les prêcheurs du genre ? Je reprends. Vous pensez peut-être que le plaisir d’un actif ou d’un passif joue une mélodie très ressemblante à celle d’un autre actif ou d’un autre passif, mais en fait vous n’en savez rien (d’ailleurs vous êtes peut-être une femme hétérosexuelle cisgenre). Vos organes se ressemblent mais vous ne saurez jamais jusqu’à quel point les sensations qui irriguent un autre que vous sont les mêmes ou diffèrent. De toute façon nous avons très peu de mots pour exprimer l’émoi, le plaisir, la jouissance : nous avons ceux-là, et quoi d’autre ? Des métaphores ? Pied ? Rideaux ? Septième ciel ? L’expression "prendre son pied" trouve son origine dans une pratique des corsaires, qui se partageaient leur butin en prenant le pied comme unité de mesure. — Il m’arrive de jouir depuis les pieds. Je m’explique : l’onde de plaisir part de mes pieds et remonte le long des jambes jusqu’au ventre. En découvrant les dessins homoérotiques de Wenjie Ding, je me suis demandé si les orteils de son héros récurrent Tony, qui semblent danser en remuant dans tous les sens, signalent le départ de cette onde de plaisir. Mais quand il m’est arrivé de décrire par le menu mes sensations pédestres à un amant, je n'ai jamais eu d’écho.

"Comment vont les affaires ? lui demanda Léon en lui livrant un de ses pieds déjà préalablement lavé par le valet de chambre. [...] Oh ! je ne vous parle pas des affaires pédestres, je vous demande où vous en êtes de vos affaires politiques." (Balzac)

J’écris "onde de plaisir" à cause de l’"onde de vie" dont parle Nathalie Sarraute dans Enfance. "Onde de vie" : parce qu’il n’y avait pas d’autre expression pour qualifier une sensation qui ne ressemblait à rien de connu dans le lexique. Quand Sarraute invente "onde de vie", ça vous comble un vide émotionnel que pourtant vous ignoriez sans doute, mais quand un président invente "Opération Résilience" (ils mettent une majuscule sur le site du ministère de la défense), ça vous fait voir toute la merde qui vous entoure, et pas seulement parce qu’il avait dit, un peu avant, "Nous sommes en guerre". Le covid a fait sa transition de genre pour devenir la covid à cause d’une académicienne qui se fait appeler "Madame le Secrétaire perpétuel" : merde qui nous entoure. Couvre-feu no limit, troisième confinement indicible : merde qui nous entoure. Fermeture des salles de spectacle, des restaurants et des saunas gays : merde qui nous entoure.

 © Wenjie Ding © Wenjie Ding

Nous parlons et nous agissons avec un réservoir de mots plus ou moins important et plus ou moins subtil. Les subtilité de l’entre-genre ou du non-genre sont considérées par beaucoup d’hommes et de femmes nés au siècle précédent comme des inepties ou des grossièretés, des objets d’étude inutiles ou dangereux, pour ne pas dire pervers : alerte, il faut ressouder ! Perte des repères éducatifs et moraux, perte des valeurs fondatrices de la société et du vivre-ensemble : et quoi, l’égalité n’est quand même pas l’indétermination !? Le problème est de taille. Quand on y pense un peu, c’est même révolutionnaire, ça vous casse tous vos repères, tout ce pour quoi "les Français" devraient accepter de mener une copie de vie conforme (acheter une maison et l’isoler inlassablement, planifier ses vacances en croyant que le tourisme c’est les autres, se résigner à faire semblant d’aimer son boulot, manger italien, préférer le vin français). Que feront-ils de leur vie, tous ces jeunes qui préfèrent qu’on les désigne par le pronom "iel" plutôt que "il" ou "elle" ? Comment voteront-ils ? Sauront-ils éduquer leurs enfants si toutefois ils daignent procréer ? Est-ce qu’un patron pourra les prendre au sérieux ? De quoi auront-ils l’air devant leur banquier au moment de négocier un prêt ? Comment appellerons-nous nos plats nationaux quand ils seront tous devenus végés ? Longue vie à la fluidité (ce siècle sera fluide ou ne sera pas).

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