Une sortie réelle du nucléaire reste encore à conquérir

La forteresse nucléaire prend l’eau de toute part. On peut même dire qu’une sortie du tout nucléaire est acquise. Pour autant la partie est loin d’être terminée. La filière atomique plus cher et dangereuse que jamais bénéficient encore de soutiens puissants. Le déni du risque n’a pas disparu. Il convient d’y opposer aujourd’hui une action résolue pour gagner enfin une réelle sortie du nucléaire.

Les temps changent. Après cinq années d’action résolue dans la rue comme dans les couloirs des ministères, on peut dire que l’industrie nucléaire ne fait plus consensus. La déroute d’AREVA et les difficultés d’EDF ont facilité cette évolution. Ils ne sont plus guère nombreux ceux qui croient encore dans l’avenir radieux promis par Marcel Boiteux.

Des raisons d’espérer

Que ce soit Boulevard Saint-Germain ou Avenue de Wagram, les mots changent. La fermeture de réacteurs n’est plus un tabou et on entend même le président d’EDF dire qu’il mettra en œuvre la politique énergétique du gouvernement :

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Tout cela peut paraître modeste. Il s'agit en fait d'une petite révolution quarante ans après le démarrage de la centrale de Fessenheim. L'air de rien, l'opérateur énergétique de l'Etat change de stratégie. Si Jean-Bernard Lévy rappelle la foi d'EDF dans l'EPR de Flamanville, il insiste sur l'urgence de lever les freins qui existent encore au développement des énergies renouvelables. Rien à voir avec les outrances couvertes par l'Elysée d'Henri Proglio face à Delphine Batho.

La transition énergétique désormais gravée dans le marbre de la loi n'est plus une lubie d'écolos mais une orientation de l'Etat. Nicolas Hulot l'a dit sans détour en réponse à une question qui lui était adressée par Mathilde Panot :

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Quand un ministre en charge de l'énergie « partage les inquiétudes » des opposants au nucléaire, c'est bien le signe que les choses bougent. Mais il y a un « mais ». Nicolas Hulot ne peut cacher ses inquiétudes sur la possibilité d'atteindre effectivement l'objectif de 50% de nucléaire en 2025. Il reprend sans le dire le discours qu'EDF tenait à l'occasion du débat public sur le projet de réacteur EPR à Penly en 2010. Puisque des "incertitudes" existent, la plus élémentaire prudence invite à maintenir des capacités nucléaires... le temps que les énergies renouvelables montent en puissance.

Pour "éviter la brutalité sociale et l'impasse économique", il conviendrait donc à en croire le nouveau locataire du Boulevard Saint-Germain tout d'abord de réduire notre consommation puis de "diversifier notre bouquet énergétique"... et "mécaniquement la baisse de la part du nucléaire" suivrait. La chose est plaisante à entendre mais ne correspond guère au principe de transition tel qu'il a été pensé par les experts de l'association Negawatt. Au mieux on irait vers une sortie relative du nucléaire.

On ne peut pour autant crier victoire

Cela n'est pas acceptable. Quelle que soit la bonne volonté de Nicolas Hulot, on ne peut que déplorer une aperception des difficultés et autres risques auxquels nous exposent la perpétuation des usages énergétiques et militaires de l'atome. Ces difficultés sont d'abord économiques dans le mesure où les coûts de la maintenance des installations augmentent à mesure qu'elles vieillissent comme l'avait anticipé le rapport Charpin-Dessus-Pellat. Très concrètement EDF est confrontée à un mur d'investissement qui ne pourra être franchi sans concéder à quelques sacrifices.

Persévérer dans le nucléaire c'est l'assurance d'une explosion de la facture d'électricité tant pour les ménages que pour les entreprises. Il ne faudrait pas non plus négliger des difficultés en termes d'approvisionnement à l'heure où les défaillances techniques se multiplient et donnent à voir l'intermittence de la production nucléaire. Reste l'ultime difficulté à laquelle EDF est confrontée : elle est humaine ou plutôt sociale, organisationnelle et humaine. Non seulement l'industrie nucléaire attire de moins en moins mais on est en droit de s'interroger sur les transmissions de connaissances et de savoir-faire dans des centrales où aucune machine ne pourra jamais remplacer l'expérience ouvrière.

Le premier semestre 2017 a clairement montré que ces difficultés ne sont pas théoriques. La France a vécu avec une grosse dizaine de réacteurs à l'arrêt sans s'en rendre compte. Cela rappelle la surcapacité du parc atomique français à l'heure où le développement rapide des énergies renouvelables en Europe ruine l'espérance de certains de faire de la France le "chateau d'eau" électrique du Vieux Continent. Cela confirme dans les faits les calculs de la Direction générale de l'énergie et du climat réalisés lors du Débat national sur la transition énergétique selon lesquels la mise à l'arrêt définitif de quelques 17-20 réacteurs ne se verrait pas...

Ces difficultés sont telles qu'EDF cherche par tous les moyens à déroger à ses responsabilités. La possibilité d'exploiter des réacteurs au-delà des 30 années envisagées lors de leur création a été un premier saut dans l'inconnu. Aujourd'hui l'opérateur énergétique poursuit cette fuite en avant au-delà de 40 ans sans que cela ne lui coute trop cher ni que personne puisse dire si les équipements tiendront. Mais il ne s'arrête pas là. Le rapport Baupin-Brottes comme les dernières analyses de la Cour des Comptes donnent à voir la propension d'EDF à diminuer toutes les charges que la nécessaire protection de l'environnement et de la santé publique lui impose. C’est ainsi que le coût du projet d’enfouissement de l’Andra à Bure a été fixé par décret à 25 Mds €, qu’EDF a renvoyé aux calendes grecques le démantèlement des vieux réacteurs graphite-gaz, que le SEPTEN poursuit ses recherches sur de nouveaux combustibles dans le vain espoir de diminuer les coûts et de systématiser la conduite en suivi de charge.

Le nucléaire représente toujours un risque considérable

Tout est bon pour poursuivre l’exploitation de veilles casseroles obsolètes. Si cet acharnement alimente la rentre nucléaire d’EDF, ce n’en est pas moins un pari risqué. Des incertitudes sur la qualité des équipements installés dans les réacteurs constituent un premier risque . Non seulement le principe de confiance sur lequel reposait la démarche de contrôle des réacteurs vole en éclat mais cette situation laisse présager des faiblesses insoupçonnées jusque-là. Comment dès lors parler de « défense en profondeur » face des falsifications et autres irrégularités sur bon d’équipements importants pour la protection ?

Le manque de robustesse des réacteurs est un risque bien connu. D’autres l’accompagnent : ceux générés par les rejets chimiques et radiologiques des installations dont beaucoup sont suffisamment nocifs pour être traités comme des déchets ; ceux liés à la noria de transports causée par la dispersion inconséquente des sites nucléaires sur tout le territoire ; sans oublier bien évidemment les risques politiques que posent une industrie qui se croit encore au-dessus des lois et bénéficie toujours d’interventions pour le moins musclée des forces de l’ordre…

Mais le nucléaire ne bafoue pas seulement la démocratie, il bafoue surtout l’avenir comme on peut le voir depuis plusieurs décennies autour de Bure. La question des déchets ne saurait en effet être écartée d’un revers de manche. L’industrie nucléaire est tel un avion en flamme pour lequel n’a été prévu aucune piste d’atterrissage. Une montagne de substances radioactives a été accumulée depuis 50 ans sans qu’aucune solution satisfaisante n’ait jamais été mise en œuvre, en particulier parce que personne n’a encore eu le courage de contraindre l’industrie nucléaire à prendre en compte ses « externalités aval ». La prolongation de parc ne fait qu’accroître un problème qui ne pourra jamais être glissé sous le tapis…

Non seulement on s’avance vers une croissance du volume des matières issues de l’exploitation des réacteurs mais le démantèlement inéluctable d’au moins une dizaine de réacteurs au cours de la décennie à venir va compliquer un peu plus l’affaire. On va se retrouver avec des combustibles plus chauds , des équipements irradiés dont on saura que faire et des quantités considérables de métaux et autres bétons irradiés qu’il faudra bien mettre quelque part alors que les sites exploités aujourd’hui débordent déjà.

EDF essaie de faire croire qu’elle a une solution pour gérer tous ces déchets. Rien n’est moins sûr. L’opérateur énergétique faute d’une stratégie robuste expérimente encore des options différentes. Si au Bugey, ICEDA a vocation à accueillir des déchets issus de démantèlement et d’opérations de maintenance , dans d’autres centrales des déchets sont entreposés sur site dans des installations dédiées. Et pendant ce temps-là des déchets qualifiés d’historiques pourrissent sur place à La Hague, à Pierrelatte et à Marcoule non sans poser des problèmes épineux de gestion . Les difficultés qui existent dans les autres secteurs industriels sont dans le nucléaire décuplées compte-tenu de la nocivité des matières accumulées et de « durée d’activité » sans commune mesure avec tout ce qui est connu ailleurs.

Actif aujourd’hui pour ne pas être radioactif demain

Et cela ne va qu’empirer. Persuader de pouvoir exploiter une large partie du parc au-delà de 40 ans et que de de nouveaux réacteurs entreront en service au cours des décennies à venir, EDF cherche dès aujourd’hui de nouveaux sites d’entreposages pour accueillir combustibles et autres ferrailles. On parle de la construction de 4 piscines pour suppléer à celles de La Hague saturée. Et c’est la même chose pour les TFA et FMA que génère l’exploitation courante des réacteurs et autres installations « secrètes » comme celle de Valduc.

Le nucléaire est l’industrie la plus gourmande qui soit. La construction des réacteurs a déjà sacrifié des espaces remarquables sur les littoraux et les fleuves. La gestion des déchets qui sont dans leur grande masse ni recyclable ni « valorisable » étend encore l’emprise d’une industrie absurde. Le bilan est pire encore si l’on prend en compte l’étendue des « zones interdites » qui rappellent à chacun l’ampleur de la catastrophe atomique. En termes d’empreinte écologique le bilan est calamiteux même sur le plan climatique vu les tonnes d’azote que rejette les réacteurs chaque jour. Du reste cette industrie a largement puisé sur les ressources qu’elles dilapident. C’est le cas plus particulièrement du Zirconium qui se fait de plus en plus rare…

Voilà toute une série de raison qui doivent inviter chacun(e) à ne pas délaisser la lutte contre le nucléaire. A Bure, la convergence entre les populations directement impactées par l’Andra et les associations écolo prouve que « l’acceptabilité sociale » du projet n’est pas acquise. Cela a permis d’approfondir le débat technique autour d’un projet qui décidément ne convainc plus grand monde. La mobilisation sert surtout quand elle ne se limite à la seule opposition à un projet délirant mais propose un autre modèle de développement pour le territoire. D’autres foyers de résistance à l’industrie nucléaire existent. En Bretagne et dans le Massif Centrale des collectifs locaux agissent pour contraindre AREVA à gérer enfin correctement d’anciens sites miniers. Dans le Nord Cotentin, la critique du nucléaire n’a pas disparu face à l’EPR, à La Hague et au Centre de stockage qui fuit de toute part.

La défense du territoire et des droits de populations mobilise encore. Et on se trouve aujourd’hui dans une configuration inédite où s’articulent l’indignation d’ingénieurs qui ont cru au « nucléaire sûr », le ras-le-bol des ouvriers épuisés par des conditions de travail de plus en plus dures , l’inquiétude des milieux économiques et la critique écologiste classique. Du local au global, le consensus nucléaire s’effrite voire même s’effondre à mesure que se diversifie les critiques de l’industrie atomique…

La première tâche des antinucléaires est de prendre la mesure de ce nouveau contexte et d’œuvrer à l’association des critiques du nucléaires. Il s’agit non seulement de favoriser la convergence des résistances mais d’articuler des actions spécifiques avec des milieux et des mouvements qui n’appartiennent pas à l’univers militant. Des rapprochements sont déjà en cours entre antinucléaires et ouvriers de la filière atomique. C’est un premier pas. Il faut aujourd’hui envisager de nouvelles pratiques pour constituer ce bloc historique qui permettra de passer de la « sortie du tout nucléaire » à la sortie du nucléaire tout court…

Renouveler ses pratiques

Mais si la chose est facile à concevoir, elle n’est pas aisée à mettre en œuvre. Force est de reconnaître en effet que le mouvement antinucléaire ne se porte guère mieux que l’industrie qu’il combat. Si ce n’est en 2011, les rassemblements antinucléaires n’ont pas retrouvé la puissance qu’ils avaient encore en 2006-2007.

Certains y voient la conséquence des tensions qui ont traversé le Réseau Sortir du nucléaire. Rien n’est moins sûr. Un certain conservatisme militant et une propension consommée à cultiver des débats stériles peuvent expliquer une désaffection de la cause antinucléaire. Désaffection d’autant plus surprenante que la conviction que l’ère nucléaire touche à sa fin n’a jamais été aussi largement partagée…

L’heure est donc à l’intelligence collective. Inventer de nouveaux modes d’action qui associent au-delà des cercles militants. Trouver de nouvelles formes de communication. Libérer la parole de ceux et celles qui éprouvent le risque nucléaire, etc.

En tout cas revenir à pseudo âge d’or ou prôner une pureté doctrinale ne peuvent être d’aucune aide… bien au contraire !

Tou(te)s à Saint-Lô le 30 septembre pour dire non à l’EPR

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