L'Andra persiste et signe

Tout est affaire de sémantique dès qu'on aborde des dossiers sensibles. Or s'il en est un, c'est bien de celui de l'enfouissement des déchets nucléaires. Il faut dire que les communiquants sont à l'oeuvre depuis des années. De l'enfouissement on est passé au stockage en couche géologique profonde puis au stockage réversible. Les mots se sont accumulés, le discours a été lissé pour garantir l'acceptabilité sociale d'un projet complétement fou. Si les mots changeaient la réalité demeurait. L'Andra envers est contre tout a continué de creuser, histoire de prouver à la planète entière qu'elle serait en mesure de réaliser une solution pérenne pour la gestion à long terme des matières radioactives les plus dangereuses, les fameux MA-VL et HA-VL.

Le débat public qui s'est tenu l'an dernier a été l'occasion aux oppositions à Bure qu'elles participent ou non à cette procédure de dénoncer non seulement des incertitudes mais une stratégie globale totalement absurde. Rien ne garantit que la fameuse barrière géologique soit opérante ne serait-ce qu'à l'échelle d'une décennie. Rien ne ganrantit qu'un Tchernobyl souterrain ne se produise pas compte tenu de l'accumulation sans précédent de radioéleménts et autres matières dangereuses à quelques 500 mètres sous le plancher des vaches. Et je ne parle pas des installations d'entreposage en surface au sujet desquelles l'Andra a été bien peu diserte au cours des 8 mois de débat.

Aujourd'hui chacun sait que Cigéo tient plus du pari pascalien que de la certitude scientifique. Personne ne peut maitriser un tel projet. N'est-ce pas ce qu'avait reconnu la ministre de l'écologie quand elle était candidate à la candidature pour l'élection présidentielle en 2007 puis en 2012 ? Et il faut dire qu'elle sait de quoi elle parle, elle qui s'était opposé à un site d'étude dans le granit en Vendée.

Toujours est-il qu'aujourd'hui, en dépit des avertissements lancés par les écologistes depuis deux décennies mais aussi des claires réserves formulées par l'ASN, l'ANDRA a annoncé qu'elle donnait suite au projet Cigéo. L'agence nationale n'a manifestement pas entendu l'avis pourtant très raisonnable d'une conférence de citoyens constituée par la Commission nationale du débat public pour palier les défaillances d'un débat public raté. L'Andra comme le veut l'expression est restée "droit dans ses bottes".

"Dans une délibération adoptée lundi par son conseil d'administration, selon l'Agence France Presse, l'Andra prévoit désormais une demande d'autorisation en deux temps, en 2015 et 2017, et "vise une autorisation" à l'horizon 2020. Cette autorisation de l'ASN est indispensable pour démarrer la construction du site de stockage lui-même." Tout au plus l'agence concède que le projet n'est pas mure dans l'état et elle s'accorde quelques délais avant de passer à ce qu'elle appelle la phase industrielle.

Il faut dire que l'Etat l'a bien aidé. La loi de finance rectificative 2013 votée en décembre dernier lui a apporté une copieuse ralonge pour parfaire études et recherches en vue du dépot de demande d'autorisation de création. Une contribution spéciale destinée à financer les études nécessaires à la conception de Cigéo a été accordée au profit de l'Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs . La contribution est due par les exploitants des installations nucléaires de base (INB). Son montant est égal au produit d'une somme forfaitaire fixée à 1 million d'euros, par un coefficient multiplicateur fixé par arrêté et compris entre 1 et 3. Pour 2014, ce coefficient est compris entre 1,38 et 1,72 selon les installations. L'article 25 précise que cette "contribution spéciale est exigible jusqu’à la date d’autorisation de création du centre de stockage en couche géologique profonde mentionné au 2° de l’article 3 de la loi n° 2006-739 du 28 juin 2006 de programme relative à la gestion durable des matières et déchets radioactifs, et au plus tard jusqu’au 31 décembre 2021."

Et après que l'on ne vienne pas nous dire que le nucléaire n'est pas une charge économique. La gestion à long terme de la montagne de déchets que nous laisse le parc nucléaire depuis les années soixante est le tonneau des danaïdes d'une industrie qui se croit éternelle mais dont les installations sont périssables. L'Andra va toucher plus d'un milliard pour finaliser un projet encore à l'état d'ébauche. Andra qui dispose déjà de quelques 230 millions d'euros par an pour l'ensemble de ses activités... c'est certainement un des seuls établissements publics qui voit ainsi ses ressources augmenter autant dans cette période de vaches maigres.

Que ne ferait pas l'industrie nucléaire pour mettre ses déchets sous le tapis ? Que ne dit-elle pas ? Les mots magiques invoqués pour justifier ce surcoût sont "pilote" et "démonstrateur". Il serait en effet honteux pour cette honorable institution issue du CEA de demander des sous pour compléter des études qu'elle a déjà eu loisir de mener depuis le siècle dernier. Aujourd'hui, elle nous explique qu'elle doit expérimenter...

Mais elle détourne le sens même de ce mot. Plutôt que d'envisager une nouvelle phase détudes et de recherches avant de passer à l'exploitation du site, l'Andra invente la notion de "période pilote". En d'autres termes, l'agence nationale veut poursuivre l'expérimentation après que l'autorisation lui aura été accordée histoire de ne pas remettre en cause la fameuse date prévue par la loi de 2006, 2025 !

Somme toute l'Andra persiste et signe. Tout ce qu'elle a annoncé ce jour figure déjà dans le dossier du maitre d'ouvrage soumis au débat public. L'Andra n'a pas modifié d'un iota ses objectifs et son planing. Tout au plus elle concède quelques aménagements sémantiques de pure forme.

La question qui se pose donc aujourd'hui est de savoir si le Parlement va rester inactif face à ce coup d'éclat de l'Agence nationale. Chacun sait que la politique énergétique du pays pour les cinquante années à venir est conditionnée par les choix en matière de nucléaire et donc de gestion des déchets. Si la représentation nationale veut une authentique transition, il conviendrait qu'elle admette que l'enfouissement est trop cher, trop incertain et qu'il est urgent d'attendre. Ce n'est pas à une Agence même nationale d'imposer une irréversibilité des choix en matière énergétique. Plutôt que d'engouffrer des milliards dans le trou de Bure, regardons d'abord comment sécuriser les entreposages qui existent aujourd'hui et surtout arrêtons de produire des déchets dont on ne sait que faire.

 

 

 

 

 

 

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