Les PPE se suivent et se ressemblent, épisode 2

Depuis 19 mars 2018, se tient un débat public sur les deux Programmations pluriannuelles de l’énergie (PPE) pour la décennie à venir. Ce débat a commencé avec un mois de retard en raison des réticences du gouvernement. Il se fonde aujourd’hui sur un dossier du maitre d’ouvrage qui mérite qu’on s’y arrête. Le changement n’est pas pour maintenant… surtout si la mobilisation ne vient pas !

L’idée d’organiser un Débat public pour offrir la parole aux acteurs et aux territoires mérite d’être saluée. Le débat national sur la transition énergétique n’avait associé qu’une étroite élite[i] en dépit de quelques déclinaisons en région et de l’organisation de conférences de citoyens[ii]. Il n’a pas débouché sur grand-chose de nouveaux[iii] en dépit de quelques belles paroles :

« Aussi la société française attend-elle une impulsion forte d’un État stratège, qui définit la politique énergétique de la nation. Celui-ci doit fixer une ambition et des perspectives claires qui permettent d’enclencher l’action à tous les échelons. La France doit en effet prendre des décisions indispensables (planification des réseaux, de l’évolution du parc nucléaire, orientations sur les nouveaux vecteurs pour la mobilité). Elle doit surtout le faire sans attendre, même si des incertitudes demeurent, par exemple en matière technologique ou d’évolution des modes de vie et des déterminants sociétaux de la demande d’énergie. Même si certaines divergences persistent sur les points d’arrivée à long terme, le débat a d’ailleurs permis de converger sans ambiguïté sur la nécessaire mise en place d’un grand programme d’efficacité énergétique et des financements associés pour les quinze prochaines années, ce qui constitue une base robuste pour commencer à agir dès 2014. » p 9 Synthèse du Débat

Force en effet de reconnaître que l’Etat stratège n’est pas passer à l’acte. Pris entre des contraintes économiques, l’influence stérilisante d’EDF et le conservatisme de bon nombre d’élus[iv], le changement attendu que ce soit en termes d’investissement et de gouvernance n’a pas eu lieu. Les mêmes acteurs se trouvent au cœur du modèle énergétique et en déterminent l’organisation. Les Collectivités locales soucieuses de reprendre la main[v] doivent ainsi composer avec des « partenaires économiques » omnipotents[vi] et un Etat jaloux de ses prérogatives[vii].

Comment s’étonner dès lors que la transition avance si lentement ?

La France fait figure de cancre de la transition en Europe. Le 28 février 2018, le conseil économique et social a publié un avis au vitriol sur la mise en œuvre d’une politique énergétique moderne[viii]. Il est clair que « la France piétine[ix] » en dépit des lauriers dressés par une certaine presse[x].

« Enfin, la France demeure « un des pays d’Europe les plus en retard » sur les objectifs de déploiement des énergies renouvelables fixés pour 2020 : en 2015, la part des énergies renouvelables dans le bouquet énergétique français (15,2 %) restait très en deçà de la trajectoire prévue (17 % en 2015, 23 % en 2020 et 32 % en 2030).

La faute à un « pilotage national peu lisible et peu efficace », mais aussi peu courageux : « Les premiers exercices de programmation ont laissé de côté des questions qui font dissensus dans la société, comme le nucléaire ou les agrocarburants, bien que celles-ci soient centrales pour la transition énergétique », déplore le Cese qui insiste : sur le nucléaire, « il va falloir faire des choix ».

Le Cese note par ailleurs que la France n’a pas non plus pris les « mesures correctives » rapides qu’elle aurait dû prendre si elle avait voulu se mettre en position d’atteindre ses objectifs, notamment sur les « facteurs clés » que sont « la question de l’emploi, des qualifications professionnelles et de la formation professionnelle »[xi]. »

Somme toute tous les indicateurs sont dans le rouge… non pas tant parce qu’on ne sait pas ou qu’on ne peut pas mais parce que le « pouvoir » ne veut pas. Les moyens financiers[xii], réglementaires et une réelle ambition font défaut quelle que soit la « communication positive » de Nicolas Hulot[xiii]. De la parole aux actes existent un écart confondant.

Le pire survient quand des experts publics viennent justifier le statu quo. Or c’est bien ce qui s’est produit en novembre 2017 quand RTE a publié une étude présentant cinq stratégies différentes pour atteindre les objectifs de la Loi de transition :

« En vertu de ses missions légales, RTE a établi cinq scénarios pour la réussite de la transition énergétique, de l’hiver prochain à 2035. Pour cet hiver, les prévisions conduisent RTE à placer cette période sous surveillance. La situation pourrait perdurer jusqu’en 2020. Les marges de sécurité s’accroissent ensuite, mais ne permettent pas de fermer les centrales à charbon et simultanément les quatre réacteurs nucléaires atteignant 40 ans de fonctionnement. Les scénarios présentent, pour la période 2025- 2035, les conditions du possible pour réussir la transition énergétique[xiv]. »

Une telle aperception de la dégradation de l’état du parc nucléaire et des conséquences de la « crise des équipements sous pression [xv]» a e quoi surprendre. RTE, fort critiqué[xvi], ne prend pas en compte l’essentiel des éléments techniques qui doivent déterminer les modalités de la poursuite d’exploitation d’installations en fin de vie pour justifier un report de la baisse à 50% de la part du nucléaire dans le mix électrique[xvii]. Non seulement une telle approche n’est pas sérieuse mais la démarche ne se distingue guère par sa robustesse comme l’a donné à voir l’association Global Chance[xviii]

Comme ion pouvait s’y attendre le gouvernement s’est empressé de saisir la balle au bond pour revenir sur les engagements de campagne du candidat Macron[xix]. Avant même qu’il est commencé le débat public annoncé est « tué dans l’œuf[xx] ». Même la très prudente fédération de l’énergie éolienne (FEE) exprime sa stupéfaction et demande des orientations plus ambieuses :

« Le probable report de l’objectif de réduction de la part du nucléaire à 50% dans la production électrique d’ici 2025 porte atteinte aux objectifs de transition et d’indépendance énergétique que la France s’était fixés en 2015 avec la loi relative à la transition énergétique pour la croissance verte.

Malgré cette annonce politique, à quelques mois du débat public sur la programmation pluriannuelle de l’énergie, France Energie Eolienne tient à souligner le changement de paradigme historique introduit par le rapport de RTE : ce rapport qui valide la stratégie de forte progression des énergies renouvelables dans le mix électrique[xxi]. »

Non seulement des marges d’économie d’énergie sont négligées mais tout est fait pour pérenniser un système centralisé dont l’incapacité à garantir des approvisionnements sûrs et bon marché est évident[xxii].

L’argument climat a bon dos[xxiii]. Chacun concède qu’une ambition politique solide qui s’appuie sur des objectifs clairs s’impose. Un média pour le moins prudent tel Le Monde de l’énergie ne dit pas autre chose :

« S’engager avec succès dans une transition énergétique exige de fixer un cap et une ambition politique (via des scenarii), de doter le pays d’un cadre règlementaire et législatif régulièrement évalué et ajusté (tout en offrant de la visibilité aux investisseurs), d’une supervision globale de la transition garantissant sans cesse la volonté d’avancer, d’un cadre de concertation adapté à chaque question, d’une coordination efficace de l’ensemble des parties prenantes tenant compte des intérêts et des enjeux de chacun et d’une éducation permanente de l’opinion publique[xxiv]. »

La transition n’est pas une chose aisée, c’est un fait[xxv]. La preuve en est que les résultats en termes de climat ne sont pas honorables en dépit des grands discours de certains[xxvi]. Mais là on est encore une fois en présence d’un gouvernement qui ne redoute rien tant que d’exercer sa mission de stratège[xxvii]… se défaussant habillement sur un débat public[xxviii] dont la fonction n’est pas très claire[xxix].

Un débat verrouillé

Si la presse spécialisée et les « experts » de l’énergie se sont emparés de de ce débat public force est de reconnaître qu’il se passe de manière plutôt furtive. L’ambition est réelle[xxx] mais elle est bien difficile à mettre en œuvre… d’autant plus que tout est fait pour écarter la discussion sur le nucléaire[xxxi] et que cela a plutôt bien fonctionné jusque-là[xxxii] si ce n'est un atelier de controverse de bonne tenue ! Le gouvernement « fait l’Autruche » et cadre les choses de manières à ce que les questions qui fâchent ne soit pas abordées[xxxiii]. En tout cas c’est le point de vue très largement partagé parmi les acteurs associatifs[xxxiv] et économiques[xxxv] de la transition

Afin de mieux comprendre cette étrange configuration[xxxvi], il est utile d’aller faire un tour du côté du document de référence qui oriente le débat produit par la Direction générale de l’énergie et du climat, la fameuse DGEC. Ce dossier du maitre d‘ouvrage (DMO) est un beau bébé de 172 pages qui n’est pas à la portée du commun des mortels[xxxvii]. Le discours est technique mais surtout l’approche très clairement orientée… rien à voir avec le socle de connaissances proposé lors de l’ouverture du Débat national sur la transition énergétique[xxxviii] !

Intéressons-nous donc à la manière dont est abordée la question nucléaire. Le mot est totalement absent de l’introduction du Ministre qui omet d’indiquer la baisse de la part du nucléaire est un objectif à atteindre. La transition énergétique se limiterait à le lire « à réduire nos émissions de gaz à effet de serre, à réduire nos consommations d’énergie et à développer les énergies renouvelables. » Le mot nucléaire ne figure pas non plus dans la longue table des matières qui présente sur 4 pages les 7 chapitres du dossier et les innombrables parties qu’il propose. Néanmoins le nucléaire est un spectre qui hante le DMO. En effet on ne compte pas moins de 84 occurrences contre 77 pour le mot climat. Voilà bien la preuve que le problème est au cœur du débat même si tout est fait pour que cela n’apparaisse pas trop…

Sankey DMO PPE 2018

La présentation de ce diagramme de Sankey sans le moindre commentaire illustre clairement la gêne du « maitre d’ouvrage ». Tout y est mais rien n’est dit pour expliquer comment on passe de 105 Mtep d’Uranium à même pas 40 Mtep avec un apport de quelques 20 Mtep de gaz, d’hydraulique et d’EnR. Le DMO se contente d’indiquer que « La seule production nationale significative est l’électricité » précisant quelques pages plus loin la capacité installée de 63 130 MWe atomique. Une puissance toute théorique puisque « les centrales nucléaires ont été utilisées à 69 % de leur capacité en 2016 » au point que « la production d’origine nucléaire a représenté 72,3 % de la production d’électricité totale en 2016, le plus bas niveau depuis 1992 » sans garantir de quelque manière que ce soit la fameuse indépendance énergétique si chère aux thuriféraires de l’atome.

Mais bon cela n’est pas très important puisque « la France émet peu d’émissions de gaz à effet de serre par habitant relativement aux autres pays. C’est vrai aussi quand on regarde un indicateur d’émissions rapporté au produit intérieur brut. C’est lié au fait que l’essentiel de la production d’électricité provient de centrales nucléaires, et des énergies renouvelables (notamment hydraulique). » C’est un atout non négligeable à en croire la DGEC dans la mesure où « la place prépondérante des consommations d’énergie dans les émissions de gaz à effet de serre souligne l’importance de l’enjeu de décarbonation de l’énergie pour lutte contre le réchauffement climatique : il s’agit d’utiliser des sources d’énergie qui n’émettent pas de CO2. » La belle affaire quand on voit le volume des émissions des transports et de l’industrie manufacturière, c’est à dire la moitié des émissions françaises… S’il y a des problèmes[xxxix], ils ne peuvent être que conjoncturels, « l’indisponibilité de certaines centrales nucléaires, a provoqué un recours accru aux centrales thermiques à énergie fossile pour la production d’électricité. »

Toujours est-il qu’il faut attendre la page 23 pour apprendre que « la loi relative à la transition énergétique pour la croissance verte (LTECV) d’août 2015 a repris les objectifs européens et est allée plus loin en matière d’ambition. Elle a également fixé une limite pour la place de l’énergie nucléaire dans la production d’électricité. Les objectifs sont définis à quatre échéances : 2020, 2025, 2030 et 2050, » une illustration rappelant l’objectif des 50% en 2025 sans le moindre commentaire. Mais quelques pages plus loin on peut tout de même constater la part de plus en plus modeste qu’occupe le nucléaire dans le monde :

illustration

Le gouvernement n’en tire aucune conclusion. Bien au contraire, la thèse officielle est invariable depuis le Plan Mesmer : « Aucune filière renouvelable ne permet à elle seule d'atteindre les objectifs et une combinaison des différentes filières est nécessaire pour tenir compte des caractéristiques et intérêts de chacune. Dans ce contexte, l’enjeu de la PPE est de trouver l’équilibre qui permette un développement harmonieux des énergies renouvelables sur l’ensemble du territoire, équilibre qui doit être régulièrement réexaminé, compte tenu de l’évolution rapide des technologies et de leur coût. » Et si des fermetures d’installation peuvent être envisagées cela concerne prioritairement le thermique… le nucléaire ne viendra que dans un second temps si les conditions le permettent :

« Le Plan climat a annoncé la fermeture des centrales électriques au charbon d’ici la fin du quinquennat actuel. Les objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre ne permettent pas d’envisager d’augmenter les autres productions d’origine fossile. Le gouvernement doit donc organiser la substitution progressive des centrales nucléaires par les filières renouvelables sans remettre en question la continuité de l’approvisionnement en électricité des consommateurs français. » p 70 

Vous l’aurez compris, l’enjeu prioritaire est « la sécurité d’approvisionnement en électricité ». Tout au plus, le texte concède que des incertitudes demeurent sur la disponibilité de centrales[xl] mais le formule d’une manière très curieuse :

« Ainsi que l'a rappelé à plusieurs reprises l'Autorité de Sûreté Nucléaire. Il est en effet important de disposer de marges suffisantes dans le système électrique pour faire face à l’éventualité de suspendre simultanément le fonctionnement de plusieurs réacteurs qui présenteraient un défaut générique grave. Un exemple de tel défaut générique est l’anomalie de concentration en carbone de l’acier qui a affecté les générateurs de vapeur de douze réacteurs à l'hiver 2016. »

Elle a beau dos l’Autorité de sûreté. Comme si l’exploitation des réacteurs dépendait de son bon vouloir… en principe la sûreté est une responsabilité de l’exploitant. Si celle-ci vient à défaillir, il est attendu que les pouvoirs publics en déduisent les mesures qui s’imposent.

La ritournelle classique de l’Etat ne change pas en dépit des années. « C’est pourquoi le mix électrique doit être abordé comme une combinaison de moyens de production en utilisant au mieux les atouts de chaque technologie. » L’urgence est bien de conserver le nucléaire en lui accordant une place centrale dans le mix électrique. C’est pour cela qu’il s’agit de « Maintenir la politique de traitement et de recyclage du combustible nucléaire » voire même de l’étendre comme le donne à voir la proposition tant commentée d’EDF de construire une nouvelle piscine d’entreposage centralisée[xli].

Et l’on en arrive une fois de plus à un constat formulé de telle sorte que les marges de manœuvre semblent bien réduites :

« La nouvelle programmation pluriannuelle de l’énergie a vocation à préciser le chemin vers ces objectifs d’ici 2028. Elle s'appuiera sur des scénarios de référence d'évolution de la consommation d'énergie élaborés par le Ministère de la transition écologique et solidaire. Elle précisera en particulier le cadre de l’évolution du parc nucléaire.

Les enjeux du choix du mix électrique sont notamment les suivants :

- La sûreté nucléaire qui doit rester une priorité absolue, y compris dans la perspective de la prolongation de la durée de vie des réacteurs

- La sécurité d’approvisionnement : pour satisfaire la demande d’électricité de façon pérenne, le rythme de fermeture des réacteurs nucléaires doit être cohérent avec l’évolution de la demande et de la dynamique de progression des EnR et du parc thermique de manière à assurer la sécurité d’approvisionnement ;

- Les impacts économiques : impact sur les prix de l’électricité qui ont un fort enjeu pour la compétitivité des entreprises et le pouvoir d’achat des ménages, effet sur la balance commerciale ;

- L’évolution de l’emploi, dans l’ensemble des filières : énergies renouvelables, mobilité propre et la rénovation énergétique, production fossile et nucléaire ;

- Les émissions de gaz à effet de serre du secteur électrique, dans le contexte global de recherche de la neutralité carbone à l’horizon 2050 ;

- L’impact sur l'activité de traitement-recyclage des combustibles usés dont le gouvernement souhaite le maintien (cet objectif étant au contraire contesté par certains participants à l’atelier) ;

- L’impact sur les territoires où sont localisées les activités de production d’électricité actuelles ou futures ;

- Le risque d’erreur sur les prévisions et d’inadéquation entre les réalisations de production des différentes filières, de consommation et d’exportations, susceptible de dégrader à un titre ou un autre les différents impacts précédents, ainsi que l’incertitude sur la disponibilité des technologies n’ayant pas encore fait leurs preuves. »

Ce serait presque convaincant si le gouvernement n’avait pas pris soin d’écarter la plupart des scénarios de RTE en particuliers ceux qui permettent d’atteindre les objectifs de la loi de transition voire d’aller au-delà[xlii].

« Le Gouvernement a pris acte des études menées par RTE qui montrent que la réduction de la part du nucléaire à 50% à l’échéance de 2025 soulève d’importantes difficultés de mise en œuvre au regard de nos engagements en matière climatique. Malgré le développement volontariste des énergies renouvelables entrepris par le Gouvernement, et du fait de la faible maturité à court terme des solutions de stockage, la France serait contrainte de construire jusqu’à une vingtaine de nouvelles centrales à gaz dans les sept prochaines années pour assurer la sécurité d’approvisionnement lors des pointes de consommation, conduisant à une augmentation forte et durable de nos émissions de gaz à effet de serre.

L'objectif du gouvernement reste d'assurer dès que possible l'atteinte de l'objectif de réduire à 50% la part d'électricité d'origine nucléaire.

Au-delà de la centrale nucléaire de Fessenheim, dont le Gouvernement confirme la fermeture lors de la mise en service de l’EPR de Flamanville, la programmation pluriannuelle de l’énergie fixera les orientations en matière de réduction du parc nucléaire existant, en intégrant l’incertitude sur les avis futurs de l’Autorité de sûreté nucléaire, autorité indépendante, concernant la prolongation de la durée d’exploitation des réacteurs au-delà de leur quatrième visite décennale. La Programmation pluriannuelle de l’énergie définira également les modalités du maintien du recyclage du combustible nucléaire.

Le gouvernement sera à l’écoute des retours du public sur les variantes des scénarios « Volt » et « Ampère » permettant d’assurer qu’aucune nouvelle centrale thermique à combustibles fossiles ne soit construite et que les émissions de gaz à effet de serre de la production électrique française n’augmentent pas. » p 108

L’indignation de la société civile écologiste[xliii] dont beaucoup d’organisation soutiennent le scénario « Watt[xliv] » ne se fait pas attendre. EDF s’en sort bien en revanche[xlv]. Après avoir annoncée publiquement que n’était pas envisagé la mise à l’arrêt de réacteurs avant 2030[xlvi], l’opérateur énergétique de l’Etat apparaît une fois encore comme le grand gagnant[xlvii] d’une procédure de concertation où il n’est pas possible d’aborder les questions de fond…

Au mieux on doit se satisfaire d’un vague engagement de principe qui renvoie à après demain des décisions politiques d’arrêt du nucléaireen fonction de l’évolution de la consommation d’électricité et des exportations, du développement des énergies renouvelables, des décisions de l’ASN et de l’impératif de sécurité d’approvisionnement, pourra être décidé des fermetures et des prolongations de l’exploitation au-delà de leur 4e visite décennale de certains réacteurs au cours de la deuxième période de la PPE (p 115).

Du point de vue de l’Etat, la cause est entendue. Il faut en dernier recours sauver la filière nucléaire[xlviii], qui le 11 janvier 2018 dans les murs du ministère a clairement fait comprendre son influence sociale et économique en particulier dans quelques territoires qu’elle tient dans sa main[xlix] :

« Sur les 2 600 entreprises composant la filière, les PME représentent 65 % des entreprises contre 3,5 % pour les grands groupes et les exploitants (EDF). Ces dernières représentent néanmoins la majorité des emplois de la filière, qui se démarque également par ses emplois qualifiés, la proportion de cadres et d’ETAM (Employés, Techniciens et Agents de Maîtrise) dépassant les deux tiers des effectifs. Il convient également de remarquer le haut niveau de spécialisation des salariés et le fait que les grandes entreprises actives dans la filière sont assez peu dédiées à la filière nucléaire.

EDF et les grandes entreprises réalisent 75 % du chiffre d’affaires :

  • près de 72 % du chiffre d’affaires est réalisé par les activités de maintenance et d’exploitation du parc électronucléaire et 14 % sur les activités du cycle du combustible ;
  • les activités de construction et de fabrication de composants rassemblent 8 % de l’activité de la filière. Il s’agit en particulier des grands projets, notamment l’EPR de Flamanville, ITER (démonstrateur dans le domaine de la fusion) et le réacteur de recherche Jules Horowitz (RJH) à Cadarache ;
  • les activités liées à la gestion des déchets radioactifs et l’assainissement occupent une place de l’ordre de 2,5 %. » p 129

Comme quoi, la dimension énergétique n’est pas déterminante en dernier recours. On nous avait fait le coup du climat. A présent ce sont les enjeux industriels qui sont cités pour justifier la pérennisation de l’option nucléaire. S’il s’agit bien d’un enjeu, il ne faut pas pour autant se laisser abuser. La plupart de ces PME travaillent pour d’autres donneurs d’ordres notamment pour l’éolien ou les EnR thermiques qui demandent des compétences et des savoir-faire éprouvés. Mais cette polyvalence est tue à la plus grande satisfaction d’un lobby nucléaire[l] qui tient à mettre en scène son influence nationale. De la même façon un voile discret est jeté sur les innombrables bévues de cette filière qui n’est pas en capacité de répondre aux exigences des nouveaux référentiels de sureté[li]… sans que rien ne soit dit sur la désaffection profonde dont cette industrie est l’objet[lii].

Et la DGEC est donc de vider les fonds de tiroirs pour justifier en dernier recours que « tout est bon dans le nucléaire ». Ainsi le DMO avance-t-il que le coût de production des centrales existantes est compris entre 32 €/MWh et 60 €/MWh (p 135). Si ce n’était pas si grave, la chose serait presque drôle. Même EDF ne tient plus un tel discours au vu des provisions nécessaires non seulement pour le démantèlement mais pour la gestion des déchets sans oublier le dispendieux « Grand carénage ». La Cour des Comptes ne cesse de le répéter invitant chacun à prendre conscience du glissement des couts de maintenance[liii]. On ne va pas cependant s’arrêter sur des questions d’argent :

« La comparaison du coût des différentes technologies doit prendre en compte le fait qu’elles n’apportent pas les mêmes services au système électrique. Certaines sont pilotables et pas d’autres ; certaines contribuent à la stabilité en tension et en fréquence du réseau. Les technologies sont complémentaires. »

La DGEC clairement inspirée par l’UFE a trouvé là son joker. Le nucléaire serait bon parce qu’il est utile en particulier pour compenser le bazar introduit par les écolos et leurs énergies intermittentes. Peu importe qu’il soit dangereux. Peu importe qu’il pollue. Peu importe les conditions de travail dans les réacteurs en particulier lors des arrêts de tranche. Il faut maintenir l’option nucléaire ouverte ne serait-ce que pour offrir à nos chers voisins une électricité chère et peu sûre, ultime cadeau de la France offert à l’Europe… si tant est qu’ils veuillent encore des kWh radioactifs d’EDF !

Les incertitudes sont en effet immenses[liv] quoi qu’en disent les partisans de l’atome qui multiplient les interventions à l’occasion de ce débat public[lv] :

« Dans les scénarios étudiés, l’électricité produite en France peut être vendue sur le marché européen grâce à ses coûts variables faibles. Ces scénarios résultent en un niveau d’export en forte augmentation par rapport à la situation actuelle. Certains acteurs interrogent la faisabilité de tels niveaux d’export.

Ces flux électriques sont simulés dans les scénarios de RTE, et les résultats en termes de quantités d’électricité exportée dépendent d’un calcul économique. […] En effet, confrontés à de tels niveaux d’importation, les pays voisins pourraient souhaiter engager des constructions de moyens de production dans leur pays supérieurs aux hypothèses de RTE afin de maintenir un niveau d’indépendance énergétique élevé ou d’éviter d’importer autant d’électricité d’origine nucléaire alors qu’ils ont fait le choix d’arrêter leur production nucléaire. Un développement plus rapide que prévu des ENR dans ces pays pourrait les conduire à importer moins. A l’inverse, s’ils n’atteignaient pas totalement leurs objectifs ENR, ils pourraient avoir besoin d’importer davantage. » page 153

Le choix du nucléaire est décidément de l’ordre du pari pascalien… rien ne justifie le recours à cette énergie si ce n’est la protection d’intérêts acquis, un scientisme anachronique et bien évidemment l’opportunité de trouver quelques substances sympathiques pour fabriquer des bombes rigolotes. A part ça, le choix du nucléaire est décidément un fossile encombrant qu’il est grand temps de mettre au musée.

Mais pour cela faut-il encore que les antinucléaires se mobilisent pour transformer l’essai marqué à l’occasion de la votation citoyenne organisée par la France insoumise[lvi]. Parce que jacques Archimbaud a bien raison, la cause antinucléaire n’est pas très audible à l’occasion de ce débat…

 

[i] http://www2.developpement-durable.gouv.fr/Le-debat-national-sur-la.html

[ii] https://www.actu-environnement.com/ae/news/infographie-debat-national-transition-energetique-18406.php4

[iii] https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/sites/default/files/Synth%C3%A8se%20du%20d%C3%A9bat%20national%20sur%20la%20transition%20%C3%A9nerg%C3%A9tique.pdf

[iv] http://www.revuepolitique.fr/la-transition-energetique-oui-la-trahison-energetique-non/

[v] http://www.lemonde.fr/energies-communes/article/2017/12/01/comment-les-collectivites-abordent-elles-la-transition-energetique_5223265_5216000.html

[vi] http://franceurbaine.org/sites/default/files/thematiques/D%C3%A9veloppement%20urbain%20durable/rep_res_et_enjeux_de_la_distribution_d_lectrici_48803.pdf

[vii] http://www.lagazettedescommunes.com/156618/transition-energetique-les-collectivites-veulent-un-vrai-pouvoir/

[viii] http://www.lemonde.fr/planete/article/2018/02/28/la-france-en-retard-dans-sa-transition-energetique_5263577_3244.html

[ix] http://www.lemonde.fr/energies/article/2017/11/09/en-direct-transition-energetique-pourquoi-la-france-pietine-t-elle_5212694_1653054.html

[x] https://www.latribune.fr/economie/international/transition-energetique-la-france-parmi-les-meilleurs-eleves-du-g7-771886.html

[xi] https://www.la-croix.com/Sciences-et-ethique/Environnement/France-tres-mauvais-eleve-transition-energetique-2018-02-28-1200917184

[xii] https://www.actu-environnement.com/ae/news/cese-transition-energetique-objectifs-moyens-30755.php4

[xiii] https://www.usinenouvelle.com/article/la-methode-hulot-pour-accelerer-la-transition-energetique.N641848

[xiv] https://www.rte-france.com/sites/default/files/20171107_cp_rte_5_scenarios_possibles_transition_energetique.pdf

[xv] https://www.asn.fr/Informer/Actualites/Audition-par-l-OPECST-l-ASN-a-fait-le-point-sur-les-anomalies-detectees-sur-les-ESPN

[xvi] https://www.actu-environnement.com/ae/news/rapport-critere-defaillance-securite-defaillance-30886.php4

[xvii] https://www.actu-environnement.com/ae/news/mix-energie-rte-part-nucleaire-renouvelable-scenarios-hiver-2030-29988.php4

[xviii] http://www.global-chance.org/Commentaires-sur-les-scenarios-du-bilan-previsionnel-RTE-2017

[xix] https://reporterre.net/Le-gouvernement-ecarte-le-scenario-d-une-sortie-rapide-du-nucleaire

[xx] https://www.latribune.fr/entreprises-finance/industrie/energie-environnement/transition-energetique-le-debat-tue-dans-l-oeuf-765401.html

[xxi] http://fee.asso.fr/actu/scenarios-rte-report-objectifs-de-baisse-nucleaire-fee-demande-nouvel-objectif-de-45-denr-2030/

[xxii] https://blogs.mediapart.fr/bernard-laponche/blog/040218/la-programmation-pluriannuelle-de-lenergie-prevision-ou-prospective

[xxiii] https://www.novethic.fr/actualite/energie/energie-nucleaire/isr-rse/reduire-de-50-le-nucleaire-d-ici-2025-multiplierait-par-deux-les-emissions-de-co2-selon-rte-144999.html

[xxiv] http://www.lemondedelenergie.com/transition-energetique-scenario-morel/2018/04/01/

[xxv] https://www.sciencesetavenir.fr/nature-environnement/climat/rte-publie-cinq-scenarios-de-la-transition-electrique-vers-plus-de-renouvelable_118090

[xxvi] https://www.actu-environnement.com/ae/news/strategie-bas-carbone-reduction-emissions-investissements-transport-batiment-30508.php4

[xxvii] https://www.actu-environnement.com/ae/news/ppe-reduction-nucleaire-scenarios-30477.php4

[xxviii] http://www.lagazettedescommunes.com/549737/ppe-le-debat-public-sur-lenergie-va-souvrir-dans-une-quarantaine-de-territoires/

[xxix] https://www.actu-environnement.com/ae/news/PPE-programmation-pluriannuelle-energie-debat-public-calendrier-modalites-CNDP-30644.php4

[xxx] http://www.lagazettedescommunes.com/555672/la-crise-democratique-est-une-crise-de-la-decision/

[xxxi] https://www.novethic.fr/actualite/energie/energie-nucleaire/isr-rse/programmation-pluriannuelle-de-l-energie-ppe-le-nucleaire-joue-son-avenir-ou-pas-145576.html

[xxxii] https://www.usinenouvelle.com/article/les-premieres-bonnes-surprises-du-debat-public-sur-la-ppe.N683584

[xxxiii] https://reseauactionclimat.org/transition-energetique-le-gouvernement-fait-lautruche/

[xxxiv] http://www.environnement-magazine.fr/energie/article/2018/03/16/118279/programmation-pluriannuelle-energie-les-ong-craignent-que-question-nucleaire-soit-ecartee-debat-public.php

[xxxv] https://www.greenunivers.com/2017/12/ppe-2028-objectifs-ser-convergent-ong-173567/

[xxxvi] https://www.latribune.fr/economie/france/transition-energetique-le-debat-re-demarre-dans-le-flou-772333.html

[xxxvii] https://ppe.debatpublic.fr/dossier-du-maitre-douvrage-dmo

[xxxviii] Socle de connaissance calaméo

[xxxix] https://www.lexpress.fr/actualite/societe/environnement/la-france-n-a-pas-tenu-ses-objectifs-d-emissions-de-gaz-en-2016_1978429.html

[xl] On peut tout de même constater un éclat de génie dans un texte d’une grande banalité p 102 quand la DGEC reconnait que « D'un autre côté, la baisse de la part du nucléaire dans le mix électrique permet de réduire le risque lié à l’utilisation dominante d’une seule technologie et les conséquences qu’auraient des dysfonctionnements éventuels de cette technologie. »

[xli] https://reporterre.net/EXCLUSIF-EDF-veut-construire-une-piscine-geante-de-dechets-nucleaires-a

[xlii] https://www.actu-environnement.com/ae/news/ppe-debat-public-nucleaire-enr-consommations-30851.php4

[xliii] https://reporterre.net/Le-debat-sur-l-energie-s-ouvre-en-oubliant-le-nucleaire-et-la-baisse-de-la

[xliv] https://www.greenunivers.com/2018/04/ppe-le-scenario-watt-va-t-il-resurgir-179527/

[xlv] https://www.usinenouvelle.com/article/sursis-en-trompe-l-il-pour-le-nucleaire-francais.N611418

[xlvi] https://www.novethic.fr/actualite/infographies/isr-rse/pour-edf-les-reacteurs-nucleaires-ne-doivent-pas-fermer-avant-2029-145376.html

[xlvii] https://www.actu-environnement.com/ae/news/nucleraire-reacteur-fermeture-edf-2029-30554.php4

[xlviii] https://www.entreprises.gouv.fr/conseil-national-industrie/la-filiere-nucleaire

[xlix] https://www.connaissancedesenergies.org/la-filiere-nucleaire-francaise-production-et-emplois-par-region-170623

[l] http://ecologie.blog.lemonde.fr/2012/04/16/facenuke-la-cartographie-du-lobby-nucleaire-francais/

[li] https://www.franceculture.fr/economie/scandale-de-la-forge-du-creusot-areva-et-edf-alertees-des-2005

[lii] https://www.lesechos.fr/15/10/2017/lesechos.fr/030699449957_le-nucleaire-francais-menace-par-la-penurie-de-talents.htm

[liii] http://www.lefigaro.fr/assets/maintenance.pdf

[liv] https://www.alternatives-economiques.fr/anne-bringault/electricite-exporter-davantage-prolonger-nucleaire/00082947

[lv] Il suffit d’aller faire un tour sur le site du Débat public qui est devenu le terrain de jeu favori des amis de l’atome ou de parcourir la presse économique pour se rendre compte de la mobilisation du lobby nucléaire :

https://www.latribune.fr/opinions/tribunes/debat-sur-l-energie-l-avenir-est-au-nucleaire-776126.html

https://www.lopinion.fr/edition/economie/eolien-solaire-doivent-cohabiter-nucleaire-147497

[lvi] http://www.europe1.fr/politique/votation-citoyenne-plus-de-280000-personnes-pour-la-sortie-du-nucleaire-3603713

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