La grande arnaque des grands carénages : épisode 2

La volonté d’EDF de prolonger la durée d’exploitation de ses réacteurs nucléaires coute que coute n’est pas la résultante d’une quelconque nécessité. C’est un choix politique sans nuance qui part d'un postulat fragile : le maintien de l'option nucléaire couterait moins cher qu'une transition énergétique vers les gaz et les énergies renouvelables. Les grands carénages qui commencent aujourd'hui concrétisent une inertie de l’Etat en matière énergétique. Faute d’avoir anticipé le vieillissement du parc et les conséquences de la libéralisation du marché de l’énergie[1], la France s’est enfermée dans le nucléaire. Aujourd’hui arrive l’heure de payer la facture.

La volonté d’EDF de prolonger la durée d’exploitation de ses réacteurs nucléaires coute que coute n’est pas la résultante d’une quelconque nécessité. C’est un choix politique sans nuance qui part d'un postulat fragile : le maintien de l'option nucléaire couterait moins cher qu'une transition énergétique vers les gaz et les énergies renouvelables. Les grands carénages qui commencent aujourd'hui concrétisent une inertie de l’Etat en matière énergétique. Faute d’avoir anticipé le vieillissement du parc et les conséquences de la libéralisation du marché de l’énergie[1], la France s’est enfermée dans le nucléaire. Aujourd’hui arrive l’heure de payer la facture.

Dès le milieu des années 1990, de sérieux doutes apparaissent sur le nucléaire. Tchernobyl est dans toutes les mémoires. L’échec de Superphénix brise l’image d’une industrie exemplaire[2]. Et surtout les problèmes des réacteurs du palier N4 inquiètent même la DGEMP, ancêtre de la DGEC[3]. Avant même que « l’hiver nucléaire[4] » ne commence, la nuit tombe sur l’industrie de l’atome. Le très nucléophile Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPESCT) commencent à s’inquiéter. Le Rapport Galley-Bataille de 1998 peine à cacher les doutes de la nucléocratie d’Etat[5]. La surcapacité du parc nucléaire est admise du bout des doigts[6]. D’aucuns pensent alors que la seule stratégie viable est de saisir l’opportunité du grand marché européen de l’électricité pour exporter massivement une production nucléaire excédentaire.

Reste à savoir quel sera le cout d’une telle orientation. Pour Galley et Bataille la réponse ne fait aucun doute. « L’électronucléaire en assurant 37,7 % de l’approvisionnement de l’énergie primaire a amélioré l’indépendance énergétique française[7]. » Ce parti pris ne convainc que ceux qui sont déjà acquis à l’atome.

Alors que l’Allemagne a fait le choix de la Sortie du nucléaire[8], en France commencent à poindre des voix dissonantes[9]. Le débat fait rage. Désormais la sortie du nucléaire n’est plus taboue. Un Rapport officiel envisage même un arrêt progressif de la production électronucléaire[10]. Le scénario B4 envisagé par MM Charpin, Dessus et Pellat repose sur l’hypothèse d’une fermeture des réacteurs exploités pendant trois décennies. D’autres admettent une poursuite d’exploitation au-delà et surtout un renouvellement. « Les scénarios H2, H3, B2 et B3 impliquent un renouvellement partiel ou total du parc nucléaire actuel et, pour certains d’entre eux, l’installation de capacités nucléaires supplémentaires : en effet, dans les scénarios faisant appel à long terme au nucléaire, la capacité nécessaire en 2050 se situe entre 33 et 85 GWe, à comparer avec une puissance disponible en l’an 2000 de 63 GWe. »

Bien évidemment ces scénarios obtiennent un large soutien dans la sphère institutionnelle. En 2001, la Direction de la prévision de Bercy publie un document édifiant qui clôt le débat. « L’abandon du nucléaire diminuerait donc la valeur de ce producteur, et pénaliserait son actionnaire, l’Etat. Au niveau macroéconomique, l’impact d’un abandon du nucléaire, qui équivaut à une hausse du coût de l’électricité, se traduirait par une réduction du potentiel d’offre de l’économie française d’un demi à un point de PIB (selon les hypothèses) et par une hausse du chômage structurel de l’ordre de 0,3 à 0,6 point[11]. » La messe est dite. Même si l’inspection des finances reconnait que le cout des déchets et plus encore celui de l’accident ne sont pas pris en compte, elle préconise un maintien de l’option nucléaire.

Non seulement les investissements dans des installations thermiques nécessaires pour faire face aux pointes de consommation sont disqualifiés mais l’objectif est de prolonger la production au-delà de 2020, c’est-à-dire au-delà de la durée théorique d’exploitation des centrales. A la différence du Rapport Charpin-Dessus-Pellat, le Rapport Carnot-Gallon n’envisage même pas la possibilité de développer des offres alternatives d’électricité…

Toujours est-il que le débat évolue sensiblement. Alors que l’hypothèque écologiste est levée à la faveur de la victoire inopinée du 21 avril, deux options s’affrontent : d’une part, le renouvellement du parc par le déploiement de réacteurs dits de 3e génération ; d’autres part, la prolongation du parc en exploitation. En 2003, Birraux et Bataille commettent ainsi un nouveau Rapport sur « la durée de vie des centrales nucléaire et les nouveaux types de réacteurs[12] ». Nos deux duettistes concluent bien évidemment sur l’opportunité de concilier les deux options. « S’agissant du parc électronucléaire d’EDF, le présent rapport conclut à la complémentarité de l’objectif d’extension de la durée de vie des centrales en service et de la préparation d’une solution de remplacement. Pour tirer tout le parti possible des réacteurs actuels, il est indispensable d’avoir la garantie de pouvoir les remplacer si cela s’avère nécessaire, tout en continuant de respecter les impératifs de sécurité d’approvisionnement et des engagements internationaux de la France. » Les premiers réacteurs du parc EDF devront donc, à partir de 2009, être autorisés à fonctionner 10 ans de plus pour atteindre 40 ans en 2020.

On a affaire à un programme en bonne et due forme de transition nucléaire. L’OPESCT, au vu des auditions réalisées par Birraux et Bataille, considère qu’une marge de dix années est nécessaire pour permettre l’entrée en service de quelques EPR venant remplacer les réacteurs qui ne pourront plus être exploités. « Même si son parc électronucléaire est homogène du fait de sa standardisation, EDF devra pouvoir à l’avenir mettre en oeuvre dans le domaine de la durée de vie une gestion différentielle de ses réacteurs, l’autorité de sûreté étant appelée à jouer tout son rôle pour contribuer à sélectionner les tranches dont l’exploitation sera étendue au maximum dans le temps et celles qu’il conviendra d’arrêter plus rapidement. » D’autres recommandations sont avancées. « Afin de permettre la diminution des coûts de production et des prix de vente de l’électricité ainsi que l’amélioration de son compte d’exploitation, l’amélioration des performances d’exploitation de ses réacteurs, en particulier par une réduction de la durée des arrêts de tranche, doit constituer pour EDF une priorité encore plus affirmée, au moment où ses perspectives à l’exportation pourraient s’améliorer encore du fait de tensions probables sur les capacités de production dans l’Union européenne. » Le projet est bien de faire du nucléaire un atout économique alors que beaucoup doutent que l’Allemagne réussisse sa transition énergétique.

EDF saisit la balle au bond. Alors que la situation économique du groupe est plus que tendue[13], la direction financière sort de son chapeau 1,8 milliard d’euros de bénéfice (et 5,4 milliards de capitaux propres tout frais), grâce au rallongement de 30 à 40 ans, de la durée de vie des 58 réacteurs nucléaires. La démarche est audacieuse et met chacun devant le fait accompli. « En rallongeant la vie des centrales de dix ans et donc leur durée d’amortissement, EDF gagne du temps et peut récupérer un joli petit paquet d’argent. Habile. Sauf qu’EDF n’est absolument pas habilité à décider si oui ou non ses centrales nucléaires peuvent durer 30 ou 40 ans. Seule, l’Autorité de sûreté nucléaire, placée sous la coupe du ministère de l’Industrie, a le pouvoir de décerner un certificat de longévité à l’issue de ses visites décennales. Hier, François Roussely a d’ailleurs reconnu que cette décision ne “préemptait pas le jugement de l’Autorité de sûreté”. Mais d’ajouter illico, “il est légitime en tant qu’exploitant de donner notre vision de l’évolution du parc nucléaire”[14]. » Le Réseau Sortir du nucléaire s’indigne mais rien n’y fait[15]. Par un coup de baguette magique, EDF obtient la possibilité d’exploiter plus longtemps ses installations nucléaires. Personne n’est dupe. Le Magazine Sciences & Vie se permet d’intituler un dossier consacré au nucléaire en mars 2004, « Quand EDF prend ses désirs pour des réalités.[16] »

Le directeur général adjoint de l’ASN, Alain Schmitt, ne décolère pas. « Nous pensons qu’au-delà de 30 ans, nous ne savons rien sur la tenue d’une installation nucléaire. Pour nous, ce sera à la fin des troisièmes visites décennales, et au cas par cas, que nous prendrons une décision pour les dix années suivantes, voire seulement pour cinq ans… » En Belgique, où le parc nucléaire a sensiblement le même âge qu'en France, le problème se pose dans les mêmes termes. A l’issue de longs débats, le gouvernement fédéral décide en effet de porter la durée d’exploitation à quarante années suscitant une vive indignation. Le jugement des ONG belges est sans appel. « Une fois que les réacteurs ont atteint le cap d’une vingtaine d’années de fonctionnement, le risque d’accident nucléaire augmente chaque année de manière significative. Si une prolongation de la durée de fonctionnement des réacteurs apparaît comme une perspective financière très intéressante pour l’opérateur nucléaire, les risques pour l’ensemble de la population deviennent tels que cette option n’est pas acceptable pour la société[17]. »

Un sujet nouveau vient alors occulter le débat nucléaire dans l'hexagone. La privatisation de l’énergéticien nationale suscite un puissant mouvement d'indignation... tout du moins verbal La gauche met en cause de la liquidation d’un « bien national »[18]. Rares sont ceux s’inquiètent alors des conséquences du changement de statut sur la sureté nucléaire[19]. Toujours est-il qu’une chose est sûre : EDF est alors plus soucieuse de « croissance externe » que de veiller à l’état de son parc nucléaire[20]. Peu importe.

Le débat national sur l’énergie organisée par Nicole Fontaine propose une solution toute-trouvée pour garantir la pérennité de l’option nucléaire[21] et accéssoirement calmer la CGT. Puisque le parc vieillit, il convient dès à présent d’initier son renouvellement[22].

« Le parc nucléaire actuel représente une puissance de 63 000 MWe répartis en 58 unités. Intervenant dans un contexte de crise énergétique, sa mise en service a été effectuée dans un délai très court : 50 000 MWe en 10 ans environ (1977-1990) puis 10 000 MWe au cours de la période 1990-2000. Un remplacement au fur et à mesure du retrait des réacteurs au bout d'une durée de vie de 40 ans conduirait à la même marche forcée, c'est-à-dire à remplacer 13 réacteurs d'ici fin 2020 puis 24 supplémentaires d'ici fin 2025 (soit 35 GWe en tout). Ce rythme parait difficilement soutenable à la fois pour des raisons financières, stratégiques (un parc électrique plus diversifié sera sans doute recherche) et industrielles (éviter à l’outil industriel nucléaire un tel mouvement formé de 15 années d’activités intenses suivies de 20 à 25 ans de période creuse). C'est pourquoi un lissage de la période de renouvellement sur 20 ou 30 ans parait probable[23]. »

Les écologistes s’indignent de cette fuite en avant. « Il apparaît alors, pour Bernard Laponche, de plus en plus nettement que toute cette affaire de « débat » n’a été montée que pour aboutir à la décision de construire un réacteur de puissance EPR en France, sans d’ailleurs qu’aucun document émanant du gouvernement ne présente les éléments et la nécessité de ce choix[24]. » Mais la question nucléaire se saurait se limiter à l'EPR. Le problème est de savoir comment le groupe privatisé va pouvoir entretenir son parc nucléaire en exploitation alors que ses finances sont au plus mal[25]

Le débat public sur le projet Flamanville III permet aux adversaires et aux partisants du renouvellement du parc nucléaire de développer leurs arguments[26]. La poursuite de l'exploitation des vieux réacteurs et leur prolongation semblent faire l'objet d'un vaste consensus. Tout au plus, il est admis que la part du nucléaire dans le mixe énergétique doit décroitre à terme. Ainsi la  CFDT soutient-elle le projet EPR se contentant d'émettre quelques réserves sur le suivi de charge. «  En conséquence, sans remettre en cause la filière, une utilisation du nucléaire en base (la puissance nécessaire en continu, soit environ les deux tiers de la puissance maximum appelée) nous parait être la bonne option pour une utilisation optimale du nucléaire.[27] »

Les critiques classiques du nucléaire laissent la place à une argumentation plus prudente qui renvoie à demain la nécessité de l'arrêt des installations. Seuls quelques spécialistes s'inquiètent de l'état effectif des centrales en exploitatation et émettent des doutes sur la capacité de l'exploitant à garantir la maintenance de ces machines vieillissantes[28]. Tout comme la sortie du nucléaire, l'entretien des centrales n'est plus un enjeu immédiat....

 


[1] http://www.developpement-durable.gouv.fr/Les-etapes-de-l-ouverture-a-la.html ; http://www.lemonde.fr/economie/article/2012/07/02/pourquoi-l-ouverture-du-marche-de-l-energie-a-t-elle-echoue_1728165_3234.html

[2] http://www.editionsladecouverte.fr/catalogue/index-Superphenix__deconstruction_d_un_mythe-9782359250374.html

[3] http://www.dissident-media.org/infonucleaire/surte_reac.html

[4] http://www.lemonde.fr/economie/visuel/2015/06/03/nucleaire-les-raisons-d-une-crise_4645949_3234.html

[5] http://www.assemblee-nationale.fr/11/rap-off/r1359-00.asp

[6] http://www.assemblee-nationale.fr/11/rap-off/r1359-02.asp

[7] http://www.assemblee-nationale.fr/11/rap-off/r1359-03.asp

[8] http://www.lexpress.fr/informations/allemagne-comment-sortir-du-nucleaire_632366.html

[9] http://www.liberation.fr/economie/1999/01/22/en-plein-debat-sur-la-politique-energetique-liberation-propose-un-scenario-fiction_261762

[10] http://www.ladocumentationfrancaise.fr/rapports-publics/004001472/index.shtml

[11] https://www.tresor.economie.gouv.fr/File/354451

[12] http://www.assemblee-nationale.fr/12/pdf/rap-oecst/i0832.pdf

[13] http://lexpansion.lexpress.fr/actualite-economique/edf-dans-un-champ-de-mines_1346551.html

[14] http://www.liberation.fr/economie/2003/10/03/edf-sauve-ses-comptes-par-magie-nucleaire_446883

[15] http://www.sortirdunucleaire.org/Duree-de-vie-des-centrales-l-EPR-l

[16] http://www.dissident-media.org/infonucleaire/SV_n1038_mars2004.pdf

[17] http://www.amisdelaterre.be/IMG/pdf/Dossier_Vieillissement_des_centrales_nucleaires_et_securite.pdf

[18] https://france.attac.org/archives/spip.php?article1839 ; http://www.fondation-copernic.org/spip.php?article40

[19] http://www.sortirdunucleaire.org/Quel-avenir-pour-EDF

[20] http://www.ladocumentationfrancaise.fr/var/storage/rapports-publics/044000593.pdf

[21] http://www.actu-environnement.com/ae/news/78.php4

[22] http://www.vie-publique.fr/documents-vp/besson_offre_energie.pdf

[23] http://www.vie-publique.fr/documents-vp/livre_blanc_energies.pdf, p 32

[24] http://www.constructif.fr/bibliotheque/2004-11/risques-et-contradictions-de-la-politique-energetique-francaise.html?item_id=2581

[25] Article du magazine the economist conservé sur le site Le Grand Soir : http://www.legrandsoir.info/Privatisation-d-EDF-Les-investisseurs-acheteront-ils-The.html

[26] http://cpdp.debatpublic.fr/cpdp-epr/

[27] http://cpdp.debatpublic.fr/cpdp-epr/docs/pdf/cahiers_acteurs/cfdt-vf-4p-261005.pdf

[28] http://www.lemonde.fr/economie/article/2006/01/04/la-privatisation-partielle-d-edf-relance-le-debat-sur-la-surete-des-centrales-nucleaires_727202_3234.html

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