Une commission d'enquête nécessaire qui aboutit à un rapport trop prudent

Le Collectif STOP-EPR ni à Penly ni ailleurs se félicite que la commission d'enquête parlementaire sur les couts du nucléaire ait pu mené son projet à son terme. Nous y avons contribué aux côtés du Réseau Sortir du nucléaire le 11 avril. Et c'est avec beaucoup d'intérêt que nous avons pris connaissance du rapport final.

Le Collectif STOP-EPR ni à Penly ni ailleurs se félicite que la commission d'enquête parlementaire sur les couts du nucléaire ait pu mené son projet à son terme. Nous y avons contribué aux côtés du Réseau Sortir du nucléaire le 11 avril. Et c'est avec beaucoup d'intérêt que nous avons pris connaissance du rapport final.

Nous saluons ce colossal travail d'enquête et d'investigation sur l'économie du nucléaire. Le propos est argumenté et fondé sur de nombreuses auditions. Comme l'ont remarqué les journalistes qui ont étudié ce rapport, les critiques sont à peine voilées[i]. La commission d'enquête parlementaire met clairement en cause :

  • la dérive inexorable des coûts d'exploitation[ii],
  • le mur d'investissements auquel EDF fait face[iii],
  • l'absence de stratégie de l'Etat tant dans le domaine du nucléaire que pour l'ensemble du secteur énergétique,
  • ainsi que de nombreuses impasses technologiques qui n'apportent aucune solution efficiente et pérennes aux innombrables problèmes que rencontre l'industrie nucléaire.

Pour autant, une association antinucléaire ne peut se satisfaire de l'argumentation et des recommandations de ce rapport. En tant que défenseur de la nature ou de ce qu'il en reste, en tant qu'être humain, en tant que citoyen, nous déplorons que la commission d'enquête ne s'interroge jamais sur la pertinence du choix nucléaire.

Ainsi sommes nous choqués par la formulation des titres et de l'argumentation du Chapitre 7, "LE RISQUE NUCLÉAIRE : PASSER DE LA CONCEPTUALISATION À L’ACTION" Pour le Collectif STOP-EPR ni à Penly ni ailleurs, l'accident nucléaire n'est pas une fatalité à laquelle il convient de se préparer. C'est une menace globale qu'il convient d'éviter à tout prix. Voilà pourquoi nous revendiquons l'arrêt des réacteurs de plus de trente ans[1]. Aucune indemnisation fut-elle "juste" ne pourra jamais couvrir le mal profond et durable causé par l'industrie nucléaire.

Nous déplorons la tonalité générale du rapport. si le discours à la rationalité rassurante est juste, il ne signifie pas que sa rationalité soit pour autant rigoureuse. L'ampleur du risque nucléaire et la gabegie que donne à voir la filière nucléaire depuis le Plan Mesmer pouvaient être envisagés de manière différente et novatrice. Ce rapport cède à la célébration d'une industrie qui n'a jamais apporté la prospérité promise et une quelconque indépendance énergétique à la France.

Ce rapport somme toute s'inscrit dans la continuité du rapport Roussely de 2010[2]. Certes plus nuancé, plus ouvert à certaines critiques du nucléaire, ce rapport ne met pas en cause le caractère stratégique de l'industrie nucléaire et la nécessité de la promouvoir.

Or le nucléaire ne peut être résumé à un simple enjeu de politique industriel. C'est un problème global qui pose question pour de multiples raisons (risques de prolifération, gestion des déchets, accidents, manque de fiabilité, défaillance, etc.). Ce problème aurait mérité une approche théorique nouvelle bien plus critique que celle développée dans cette commission. Il convenait d'interroger la démesure du programme nucléaire français. Démesure non seulement économique mais humaine et environnementale. Démesure qui a détruit de sites remarquables et des dizaines de milliers de vie[vi] au prétexte de la grandeur de la France. Démesure qui dérèglent les écosystèmes et réduit la planète dans son potentiel de vie biologique.

Il fallait enfin évaluer le coût humain et écologique du nucléaire !

Force est de reconnaitre que la Commission d'enquête n'a guère été audacieuse dans sa manière d'appréhender les coûts du nucléaire. Elle a repris des thématiques classiques qui font débat depuis des années sans chercher à envisager de nouvelles acceptions des coûts : coûts humains, coûts environnementaux mais aussi des coûts socio-économiques résultants des activités détruites ou pénalisées par l'industrie nucléaire. Le coût écologique du nucléaire est comme celui du pétrole, il signe l'entrée de notre monde dans celui de l'anthropocène.

Ces coûts sont si élevés qu'ils impliquent une sortie urgente du nucléaire

Pour nous il n'y a d'issue au drame nucléaire qu'en admettant une solution radicale et nécessaire, c'est-à-dire l'arrêt des centrales nucléaires, de la fabrication de combustible et du soi-disant retraitement réalisé par AREVA. C'est seulement à ce prix que la France et tout l'ouest du continent européen pourront éviter une catastrophe fatale et durable.

La réduction de la part du nucléaire dans le mix énergétique saluée par ce rapport n'est dès lors qu'une préconisation dérisoire. Au Japon le nucléaire ne couvrait avant Fukushima que 25% de la consommation d'électricité. Cela n'a aucunement empêché une catastrophe dont les conséquences sont un peu plus grave chaque jour. Quel sens cela a t il de réduire la part du nucléaire dans le mix énergétique français de 75 à 50% ?

La seule ambition de l'Etat est-elle de diminuer d'un tiers la probabilité de l'apocalypse ?

Tout cela est bien dérisoire. Les gains comptables escomptés par la prolongation d'installations mortelles n'ont rien à voir avec le coût des pollutions quotidiennes de l'industrie nucléaire. Les gains comptables escomptés par la mise en service de l'EPR n'ont rien à voir avec le coût colossal d'un accident nucléaire[3]. Les gains comptables escomptés par le simple maintien des quelques réacteurs considérés comme sûrs n'ont rien à voir avec la capacité des énergies renouvelables à garantir une énergie sûre et bon marché.

Nous avons affaire à un rapport qui reste prisonnier du court terme oubliant que la transition écologique est la seule possibilité pour relever les défis environnementaux et sociaux du XXIe siècle. Le nucléaire est un puits sans fond qui engloutit les financements, les intelligences et l'environnement. Sans le courage d'arrêter aujourd'hui ce mode de production les possibilités d'adaptation au changement climatique sont compromises. Sans le courage d'arrêter définitivement le nucléaire la nécessité d'atténuer le changement climatique est remise en cause.

*

Mais bon, aussi prudent soit ce rapport, nous reconnaissons l'effort du parlement pour s'emparer des questions énergétique et contribuer au débat sur la transition énergétique. La commission d'enquête quoi qu'en dise le groupe UMP a mené un travail colossal et entendu une grande variété d'acteurs du secteur de l'énergie[4]. Ce n'est pas si fréquent que des associations antinucléaires soient entendues au Palais Bourbon...

Les critiques de l'UMP et de M Accoyer[5] ne sont qu'un vulgaire contrefeu qui ne masque pas l'impasse dans laquelle la droite à entraîner le pays depuis la IVe République. Ce rapport n'est en rien un "manifeste anti-nucléaire[6]" mais une contribution au demeurant très prudente qui place le gouvernement face à ses responsabilités[7].

Responsabilités fortes et urgentes s'il en est. Puisque les coûts d'exploitation s'envolent[8], il est grand temps de mettre un terme à la gabegie nucléaire. L'Etat doit enfin assumer les responsabilités qui sont les siennes et reprendre en main une industrie qui se moque des hommes et de l'environnement.

Ce n'est pas aux usagers de payer la facture comptable du nucléaire. Aussi modestes soient les recommandations du rapport nous considérons qu'il est grand temps que le pouvoir politique assume son rôle vis à vis du lobby nucléaire.

Tel est l'enjeu de la transition. Il faut tourner la page du nucléaire et fermer dans les plus brefs délais les réacteurs les plus anciens et les moins sûrs[9]. Il existe aujourd'hui des technologies performantes qui peuvent apporter au moindre cout le service énergétique auquel chacun à droit. Des énergies renouvelables[10] mais surtout de nouveaux modes de consommation sobres et efficaces qui garantissent le droit de chacun à vivre dans un environnement sain.

JL-GB

 


[1] Prolongation des réacteurs nucléaires : un projet inconscient et irresponsable !http://www.sortirdunucleaire.org/Prolongation-des-reacteurs

[2] En 2010, Nicolas Sarkozy avait chargé François Roussely d'esquisser une stratégie pour favoriser le développement de la production d'électricité nucléaire qui a donné lieu à un rapport dont seule la synthèse a été publiée

http://www.iesf.fr/upload/pdf/rapport_roussely.pdf

http://www.greenpeace.org/france/PageFiles/266521/decryptage-du-rapport-roussely.pdf

[3]Combien coûte un accident nucléaire ? Bien trop cher...

http://www.sortirdunucleaire.org/2013-Cout-d-un-accident-nucleaire

[4] Commission d’enquête relative aux coûts de la filière nucléaire, Contribution des Députés UMP, rapport n°2007, enregistré le 05 juin 2014, p 224-231.

[5]Accoyer juge le rapport sur le coût du nucléaire “partisan”

http://www.ledauphine.com/actualite/2014/06/06/accoyer-juge-le-rapport-sur-le-cout-du-nucleaire-partisan

[6] Commission d’enquête relative aux coûts de la filière nucléaire, Contribution des Députés UMP, op cit, p 225.

[7] Nucléaire : les députés placent le gouvernement face à ses responsabilitéshttp://www.actu-environnement.com/ae/news/rapport-commission-assemblee-nationale-cout-nucleaire-baupin-brottes-21887.php4

[8] Nucléaire : le coût de production a progressé de 20,6 % depuis 2010

http://www.lesechos.fr/industrie-services/energie-environnement/0203525675416-nucleaire-le-cout-de-production-a-progresse-de-20-6-depuis-2010-674005.php

[9] Appel : Nucléaire nous voulons avoir le choix (signé en mars 2011 par 68 organisations en France)

http://www.sortirdunucleaire.org/Appel-solennel-de-revendications

[10]Selon Greenpeace, les énergies renouvelables deviendront plus compétitives que le nucléaire entre 2015 et 2020

http://www.usinenouvelle.com/article/selon-greenpeace-les-energies-renouvelables-deviendront-plus-competitives-que-le-nucleaire-entre-2015-et-2020.N268402

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