L’écologie institutionnelle n’est pas un adversaire

L’affaire de Rugy amène à s’interroger non pas tant sur des faits problématiques mais sur une certaine propension à viser ceux qui ont choisi de porter le combat écologiste au cœur de la sphère institutionnelle. Ce n’est déjà pas si facile de porter des revendications écolo dans les hautes sphère de l’Etat. Quel est donc l'intérêt à flinguer ceux et celles qui se tapent ce travail ingrat ?

Tout le monde en convient, les faits révélés sur Médiapart ne sont guère honorables et peuvent susciter des réactions sévères. L’écart est flagrant entre le faste assumé et le sort des milliers de bénévoles qui font vivre l’écologie dans les territoires aux dépends de leurs famille, de leur carrière sacrifiant leur temps et leurs revenus à une cause qui n’apporte guère de reconnaissance.

On est en droit néanmoins de s’interroger sur cette tendance à viser des écolos qui ont fait le choix d’agir au cœur de l’appareil d’Etat. Choix qui n’est pas forcément facile alors qu’au mieux les écolos ont toujours été minoritaires dans les majorités auxquelles ils participaient…

On retrouve là cette propension toute « écolo » à flinguer ceux et celles qui réussissent à porter le combat écologiste au cœur de l’appareil d’Etat. Moi-même jeune militant, il y a une quinzaine d’année, je participai à ce mouvement qui consistait à viser les copain(e)s qui avaient réussi à accrocher des positions de pouvoir influentes. L’anti-voynetisme était à la mode à « la gauche des verts » et les débats endiablés sur Alphavert en particulier au moment de la crise du TCE.

Il y avait là comme une lutte homérique entre les « pures » et des « traitres » qui auraient tout sacrifié à leur carrière voire à des intérêts inavouables. On ne peut pas dire que le mouvement écologiste ait gagné grand-chose à cela. Ce climat de défiance interne caricaturé avec beaucoup de justesse par les Guignols de l’info au début des années 2000 marque encore aujourd’hui l’image de l’écologie politique aux yeux de beaucoup… Les « verts » apparaissant comme incapable d’assumer collectivement l’ambition de participer au gouvernement de la cité.

Il a fallu attendre le succès de 2009 puis la fondation d’EELV pour que le parti écologiste fasse collectivement le choix d’accéder au pouvoir d’Etat à la faveur de l’alternance inéluctable de 2012. On crut un temps que l’âge de la « maturité » était enfin advenu. Les associations qui s’étaient engagées dans le processus du Grenelle accédait enfin au statut d’interlocuteur responsable des pouvoirs publics alors que dans les collectivités locales, des élu(e)s écolos donnaient à voir leur capacité à s’inscrire dans des majorités de gauche. Les résultats effectifs ne furent pas forcément au rendez-vous mais d’aucuns pouvaient reconnaître que le mouvement dans sa globalité gagnait en épaisseur et en crédibilité.

Chacun connaît la suite. La défaite de Martine Aubry à la primaire du PS puis la « prudence » de François Hollande donnèrent à voir qu’une page se tournait. Pour autant le parti continua de négocier un accord de mandature avec le PS désormais aux mains des Hollandistes. Ce ne fut pas simple comme le donne à voir la triste séquence de novembre 2011. Mais au printemps 2012, le parti écologiste put enfin disposer du groupe parlementaire attendu depuis tant d’années. D’aucuns voulurent même « transformer l’essai » en accédant à des responsabilités ministérielles… avec l’assentiment du plus grand nombre !

La plus élémentaire prudence pouvait alors recommander un « soutien sans participation ». Les militant(e)s en décidèrent autrement. Emmené par l’ancienne secrétaire nationale, le parti écologiste voulait apparaître comme une force active de la nouvelle majorité alors qu’il fallut très tôt avaler des « couleuvres à neutrons ». Les deux années qui suivirent n’ont pas été facile tant pour le groupe parlementaire que pour les deux ministres en atteste le report continuel de la fameuse loi de transition énergétique promise par le Candidat Hollande. Le bilan de la séquence est à la mesure des difficultés et des obstacles quotidiens rencontrés pour porter l’écologie politique au cœur des politiques publiques.

On ne peut pas dire qu’il reste grand-chose aujourd’hui de la participation au gouvernement Ayrault. L’essentiel s’est passé ailleurs, à l’Assemblée où un travail de fond a été mené sur une grande diversité de sujets tant sur la biodiversité, que sur l’énergie, les ondes électromagnétiques, les questions sociétales, les mobilités, etc. Le groupe était au travail et n’a pas démérité.

Comment s’étonner dès lors que la démission de 2014 ait entraîné une rupture au sein de la famille écologiste ? Est-il si incompréhensible que certain(e)s aient voulu continuer leur tâche dans le cadre de l’accord de 2011… renvoyant en fin de mandature la nécessité de tirer un bilan.

Toujours est-il que l’on est alors passé de la querelle politique au règlement de compte. L’écologie politique entra dans la phase la plus sordide de son histoire, les deux camps en présence s’efforçant de survivre dans un contexte pour le moins difficiles. On connaît les événements les plus marquants de cette période : le scandale Baupin, la disparition du groupe, la quasi-faillite d’EELV, l’érosion militante, etc.

L’écologie politique était frappée à mort au point d’amener le parti à renoncer à présenter un(e) candidat(e) à l’élection présidentielle. Joli Bilan qui aurait mérité quelques réflexions avant de vider les écuries d’Augias sur la scène publique…. Alors que Cigéo était à l’agenda parlementaire et que le débat sur la cuve de l’EPR battait son plein !

Très concrètement de mon point de vue de militant antinucléaire, on s’est retrouvé non seulement en short mais privé des maigres positions d’influence gagnées depuis 2011 et je passe sur la dose de « détails techniques » relatifs à la mise en œuvre incomplète de la loi de transition énergétique.

D’aucuns n’ont pas renoncé pour autant et conçu le projet de poursuivre le travail entamé à la faveur de la nouvelle mandature. Fallait-il encore pour se faire se positionner du bon côté pour avoir une petite chance d’être élu. Les élections ont en effet été un carnage pour les sortant(e)s en dépit de tout le travail accompli. Seul(e)s s’en sont sorti(e)s ceux et celles qui ont pu rallier la LREM. Chose pas forcément évidente pour un(e) écolo…

En tout cas le mouvement écologiste se trouve maintenant dans une configuration pour le moins complexe _ pour ne pas dire absurde. Un courant radical a émergé avec la percée de la FI qui notamment a permis  l’élection de Mathilde Panot. Les écolos « orthodoxes » sont privés de tribune institutionnelle nationale en dépit du beau succès aux européennes. Et une troisième composante agit à la faveur des rapports de force au sommet de l’Etat[i]. Tâche qui est loin d’être facile[ii] comme l’ont donné à voir les démissions de Nicolas Hulot[iii] puis de Matthieu Orphelin[iv] et quelques désagréments sur tout un tas de sujets pour le moins urgents…

Mais en définitive, il n’y a rien de très nouveau sous le soleil. Les écolos se distinguent toujours par un art consommé de se foutre sur la gueule entre eux au grand plaisir des productivistes et autres climato-sceptiques. Et c’est bien l’efficience collective qui s’en ressent puisque d’aucuns préfèrent alimenter des querelles internes plutôt que de contribuer à un efficient travail d’équipe avec « un pied dans la rue et un pied dans les institutions ». Le bordel l’emporte et ceux et celles qui sont les plus proches du pouvoir s’en prennent plein la tête comme si ne suffisaient pas les coups des adversaires de l’écologie…

Aujourd’hui c’est au tour de François de Rugy qui est pris la main dans le pot de confiture. Comme par hasard ça arrive à un moment crucial puisque la PPE est en cours de finalisation[v]. Et bien évidemment c’est la curée, des écolos tombant à bras raccourcis sur leur ancien ami…

Tout ça pour ça… alors qu’une information essentielle est passée sous les radars[vi]. Pour une fois que Bercy et Roquelaure parlent d’une même voix[vii] _ ce qui est un événement historique _ personne n’en parle… d’aucuns préférant commenter les maladresses d’un ministre écolo plutôt que d’évoquer les problèmes de fond !

On n’en serait pas là si des copains et des copines n’étaient pas présentes à des niveaux où peu peuvent intervenir. C’est toujours un atout d’avoir un écolo à Roquelaure et quelques parlementaires à l’écoute même si chacun sait que chacun(e) est pris dans un complexe jeu de contraintes qui empêchent de faire tout ce qui est nécessaire.

Ce sera peut-être le cas un jour… quand les écolos ne serviront plus de Monsieur Malaussène pour une bonne partie de la gôche 

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