Ségolène Royal achève l'espérance antinucléaire de Charlie Hebdo

Il fallait oser. Ils ont invité le président du Niger, le premier ministre d'Israël et une ribambelle de personnalités qui se distinguent par leur fidélité à cet esprit libertaire, écologiste et laïc dont l'équipe de Charlie a été le porte-parole des décennies durant.  La liberté d'expression attaquée méritait bien cet hommage. Mais le temps fait rapidement son oeuvre. A peine la parenthèse commémorative refermée, ceux et celles qui exercent le pouvoir d'Etat retrouvent leurs habitudes.

Il fallait oser. Ils ont invité le président du Niger, le premier ministre d'Israël et une ribambelle de personnalités qui se distinguent par leur fidélité à cet esprit libertaire, écologiste et laïc dont l'équipe de Charlie a été le porte-parole des décennies durant.  La liberté d'expression attaquée méritait bien cet hommage. Mais le temps fait rapidement son oeuvre. A peine la parenthèse commémorative refermée, ceux et celles qui exercent le pouvoir d'Etat retrouvent leurs habitudes.

L'une d'entre elle en France est la promotion irraisonnée de l'industrie nucléaire. Ségolène Royal, 4e ministre de l'écologie de la présidence Hollande, s'est adonnée à cet exercice de style. Elle n'avait pas grand monde à convaincre, sa loi de croissance verte et si indigente que chacun y a vu une volonté forcenée d'enferrer la France dans le nucléaire. C'était probablement déjà trop pour les thuriféraires de l'atome. Il fallait expier sa faute écologisante en communiant sur l'autel de l'atome triomphant.

Sitôt dit, sitôt fait. Une interview opportune au journal l'Usine Nouvelle, le 13 janvier 2015, a décliné une parfaite apologie du nucléaire. Ce discours mérite qu'on s'y arrête un peu. La résolution de la ministre n'a d'égale que l'inconsistance de son discours. Elle dit tout et son contraire et surtout n'importe quoi faute de maitriser un tant soit peu quelques idées sur les enjeux énergétiques et le réel de l'industrie nucléaire.

Regardons les mots de plus près :

«°La ministre regrette cependant que nombre de grandes mesures de la loi de transition énergétique ne soient pas connues du grand public. Elle évoque la possibilité, pour les collectivités et les particuliers, d’autoconsommer leur production d’électricité à partir de panneaux photovoltaïques. La loi prévoit un "développement maîtrisé et sécurisé des installations destinées à consommer tout ou partie de leur production électrique".°»

La loi n'est guère connue parce qu'elle est illisible. Ce n'est qu'une suite de propositions de modifications d'articles en vigueur dont il est bien difficile de saisir le sens à moins de consacrer de longues heures à essayer de reconstituer un puzzle abscons. Il peut y avoir ci et là de bonnes choses comme par exemple sur l'autoconsommation. Mais pourquoi donc avoir attendu si longtemps pour se résoudre à cette évidence qui fait consensus outre-rhin ? Mais surtout, si cette autoconsommation se développe, à cela sert-il de maintenir une surcapacité nucléaire reconnu de tous ? La loi de transition apparait ainsi telle qu'elle est : une loi de demi-mesures qui s'arrête au milieu du gué faute de proposer une stratégie, une voie pour sortir d'u modèle énergétique qui accule des millions de ménages à la précarité.

«°Autre sujet qui lui tient à cœur, le déploiement de la prime de conversion (qui peut aller jusqu’à 10 000 euros) pour remplacer un véhicule diesel de plus de treize ans par un véhicule électrique ou hybride rechargeable.°»

Stéphane Lhomme a déjà beaucoup dit sur la voiture électrique. Les industriels français sont tombés dans ce panneau pensant utiliser un avantage comparatif de la France sur le marché international. Ainsi nos entreprises accusent elles un retard significatif dans le domaine des motorisations hybrides, de l'hydrogène, c'est-à-dire des solutions techniques les plus souples.

«°Si j’ai réussi à faire voter à l’Assemblée la loi de transition énergétique, c’est parce que j’ai choisi trois options. La première a été de ne pas opposer les énergies les unes aux autres et d’affirmer dès le départ, malgré les réticences de certains, que l’histoire et le savoir-faire français dans le nucléaire font partie de nos atouts… Deuxièmement, sans opposer les énergies, il faut malgré tout sortir du "tout nucléaire", car c’est notre intérêt national. La montée en puissance des énergies renouvelables doit s’accélérer et c’est une des missions d’EDF et des grands énergéticiens français. Troisième point, la loi plafonne la puissance nucléaire à 63,2 gigawatts…»

Et oui l'argumentaire de la ministre tourne en rond. Elle n'explique pas, elle assène. La même ritournelle revient sans cesse pour en dernier recours justifier l'exception française. Mais à quoi peuvent donc servir à l'heure où les réseaux européens sont interconnectés 63.2 GWe ? Exporter serait la seule réponse audible. Sarkozy y a pensé. Le problème aujourd'hui est que tous nos partenaires sont sur la voie de l'autonomie grâce à un effort considérable en matière de renouvelables. L'Allemagne nous vend même du kWh éolien à des prix défiant toute concurrence...

«°Oui mais on ne ferme pas pour fermer, ce n’est pas par idéologie. On agit sur une base législative solide. C’est d’ailleurs la première fois que le Parlement a débattu du nucléaire. Avant, les décisions étaient prises dans le secret. Or, c’est un débat démocratique majeur. Le plafonnement de la puissance nucléaire signifie que, lorsque le réacteur EPR de Flamanville dans la Manche va ouvrir, deux autres devront fermer. À ce stade, c’est Fessenheim puisqu’il n’y a pas d’autres propositions sur la table.°»

Je ne peux m'empêcher de repenser au dessin de Cabu publier dans le Canard à l'issue du Grenelle. La transition énergétique moulinée par l'appareil d'Etat c'est les renouvelables et le nucléaire. Point de sortie, point de diminution des capacités mais seulement un recul relatif de l'atome dans le mixe électrique. Le risque demeure. Ou plutot il augmente puisque le vieillissement du parc nous expose à des dangers croissants d'autant plus qu'on ne peut pas dire que la maintenance des installations soient toujours faite dans les règles de l'art. La promesse de quelques fermetures n'est rien au regard de la perpétuation d'une menace dont les conséquences peuvent être fatales. Ce n'est pas une seule centrale qu'il faut fermer mais au moins cinq dans les plus courts délais et plus encore si on veut épargner à la France un drame inéluctable.

«°On fermera les réacteurs dès que l’EPR de Flamanville ouvrira [pas avant 2017 selon le dernier calendrier d’EDF, ndlr]. C’est une opération qu’il faut bien prévoir et organiser car cela ne se fait pas du jour au lendemain. Mon projet de loi définit précisément les étapes : dix-huit mois avant la mise en service de la nouvelle centrale, EDF devra s’engager à en fermer une autre pour respecter le plafonnement, puis cela sera acté par décret.°»

La ministre peut être drole. Est-elle si certaine que l'EPR de Flamanville pourra démarrer un jour ? La stratégie de pénélope développée par EDF n'est-il pas le signe que l'énergéticien ne sait pas comment faire fonctionner une machine à la fois trop complexe et obsolète ? Les soucis récents de TVO ne sont pas là pour nous détromper[1]. L'EPR est une catastrophe industrielle à la mesure du concorde ou. C'est peut être pour cela qu'EDF insiste si lourdement pour prolonger ses vieilles casseroles que de toute manière personne ne sait démonter.

«°Lorsque l’on fait des investissements de cette dimension [55 milliards d’euros selon EDF, ndlr] sur le parc électronucléaire, il faut penser la totalité du modèle énergétique. Il y a la question des centrales en fin de vie. Mais il y a aussi celle de leur durée de vie. Je n’ai pas mis dans la loi sur la transition énergétique une limitation à quarante ans comme le voulaient les écologistes. Ce n’est pas une bonne façon de procéder vis-à-vis de notre industrie. À l’international, ce serait un couperet trop idéologique. Certaines centrales peuvent vivre plus longtemps. Une partie du grand carénage a été adoptée par le conseil d’administration d’EDF avec mon accord. Il faut maintenant programmer les investissements de sécurité des réacteurs existants. »

Ici transparait le réel des objectifs du gouvernement. On est très loin d'une réflexion sur les enjeux énergétiques ou d'une prise en compte des risques technologiques et sanitaires. L'important est de protéger l'industrie. Non seulement cette position est anachronique mais elle est absurde. Si on prend l'exemple d'AREVA, force est de reconnaitre que le nucléaire est un boulet accroché aux pieds de cette entreprise l'entrainant vers les grands fonds. L'arrivée en force de GE sur le marché français après l'abandon d'Alstom ne va pas arranger les choses. La perpétuation de l'option nucléaire ne peut que se faire qu'aux dépends des entreprises du site France pour une simple raison de cout. L'exploitant à présent en quête d'une rentabilité quotidienne est contraint de se tourner vers le moins disant. Demain, voire même aujourd'hui, c'est en chine que sont fabriqués bon nombre d'équipements nucléaires. Je ne sais pas si la sureté va sortir renforcer de tout cela ?

«°Mais il faut aussi programmer la construction d’une nouvelle génération de réacteurs, qui prendront la place des anciennes centrales lorsque celles-ci ne pourront plus être rénovées.°»

ce point spécifique défraie la chronique depuis ce matin. Ce n'est pas le passage le plus révoltant de la prestation de la ministre en charge de l'énergie. Ségolène Royal succombe une fois encore à la vieille ritournelle minarde. Après le salut par l'EPR, on nous rejoue le coup de la IVe génération. Chacun sait que c'est du pipo. ASTRID peine à sortir des cartons d'autant plus que les réserves de l'ASN sont explicites[2]. Pourquoi pas remettre en fonctionnement Super-Phénix ? ce serait un magnifique signal lancé à la planète !

«L’énergie nucléaire est un atout, même si demeurent des questions sur la gestion des déchets et l’approvisionnement en uranium. Elle nous permet de réaliser la transition énergétique, car, comme je l’ai dit à l’Assemblée nationale, elle assure une sécurité énergétique. »

Si le nucléaire est un atout, c'est tout au plus le «°Petit°». En tout cas c'est une «Excuse» commode qui permet à l'Etat de déroger à sa mission de stratège, d'investisseur et de garant de la sureté de chacun. Voilà l'ultime étendard d'un Etat qui préfère regarder derrière lui avec la nostalgie d'une prospérité révolue arrachée à la Terre plutôt que de penser une transition écologique qui adapte nos sociétés à un contexte radicalement nouveau. En persévérant dans le nucléaire, l'Etat se dessaisit de son pouvoir laissant à une entité indépendante le soin de décider pour le pays voire pour l'Europe. C'est bien là le sens du passage le plus surprenant de cette interview :

«En même temps, il serait contre-productif pour EDF de lui laisser croire qu’il y a une situation acquise, qu’elle n’a pas la responsabilité d’imaginer son futur. Quand on est dans une situation de monopole, il est souvent plus difficile d’envisager des mutations… mais aucune entreprise, dans son intérêt, ne peut y échapper. Je sais que la qualité des ingénieurs, des techniciens et des ouvriers d’EDF lui permet de l’imaginer. Ma responsabilité est de pousser EDF à regarder le futur, à continuer à être performante tout en s’ouvrant à de nouveaux secteurs. Depuis Fukushima, la demande mondiale de nucléaire a baissé, même si, dans la construction d’une économie décarbonée, le nucléaire est un atout évident… Il faut penser la demande nucléaire de manière intelligente dans un contexte de mix énergétique. EDF doit se positionner dans une offre énergétique variée. Elle doit être capable de vendre à la Pologne du nucléaire mais aussi du renouvelable. »

La ministre se contente de formuler quelques conseils à EDF et en dernier recours rassure l'énergéticien. Il serait temps de reconnaitre que ce qui est bon pour EDF n'est pas bon pour les millions d'usagers qui vivent ici. Les choix énergétiques ne peuvent plus être le simple fait d'un compromis entre des élus et une technostructure qui cherche à persévérer dans son être. La transition implique d'associer directement les citoyens aux choix technologiques qui sont faits dans le cadre d'une maitrise locale de la production et de la distribution. Cela la ministre l'élude. Elle préfère en rester à des considérations techniques qui ne remettent pas en cause le fond du problème qui se pose aujourd'hui avec insistance.

«°La France était à l’avant-garde du photovoltaïque dès les années 1970 ! À cause du choix du tout nucléaire à cette époque, il n’y a pas eu les investissements nécessaires dans ces secteurs. Nous nous sommes fait dépasser par d’autres pays. Les tenants des énergies renouvelables ont été marginalisés. Il ne faut pas reproduire cette erreur, d’autant plus que nous avons des entreprises, grandes et petites, très performantes dans ces filières d’avenir.°»

En fait, elle est totalement déconnecté de la réalité. Au lieu de promouvoir la création d'autorité locale organisatrice de l'énergie à l'échelle des territoires, elle en reste à un vague discours qui relève de la politique industriel du Grand Charles.«° Il faut des champions industriels pour la France!°» Cela n'a plus aucun sens. Ce dont les régions ont besoin ce sont des industries locales qui aient une connaissance fine du territoire pour proposer des solutions adaptées dont la mise en oeuvre est co-décidée avec les usagers. L'ère des géants est révolu. Ce qu'il faut soutenir aujourd'hui c'est le développement d'un tissus industriel constitué d'une myriade d'acteurs, ultime garantie contre la monoculture de la rue de Wagram.

«°Oui… mais c’est en train de changer, car avec la transition énergétique, EDF a compris qu’elle dispose d’un énorme potentiel. C’est positif qu’elle participe et gagne des appels d’offres sur l’éolien offshore, et l’entreprise peut davantage s’engager. En faisant des partenariats, par exemple, avec GDF Suez. Est-il logique que deux grandes entreprises énergétiques françaises se fassent concurrence sur les grands appels d’offres internationaux ? L’intérêt national veut que nos grands énergéticiens mettent en commun des laboratoires de recherche. La prochaine révolution énergétique concerne le stockage de l’énergie. Il ne faut pas passer à côté. La France doit être la première à inventer ces technologies. Cela requiert de lourds investissements. Les énergéticiens ont tout intérêt à y investir collectivement.°»

Et l'Etat dans tout ça ?Ségolène Royal renvoie la responsabilité de la mise en oeuvre de la transition aux énergéticiens. Elle avait oublié précédemment les collectivités locales. Là c'est l'Etat qu'elle exclut de ce grand chantier... La transition pour elle est une affaire privée !

«°Les engagements des industriels sont très importants. La France joue sa carte et l’Europe aussi. Lors du sommet de New York, en septembre 2014, Barack Obama n’est intervenu que sur la question du "green business". Si les entreprises s’engagent dans la croissance verte et dans la transition énergétique, cela va générer du chiffre d’affaires et des activités supplémentaires, 100 000 emplois en trois ans. Leur mobilisation est déterminante pour que nous tirions parti de la nouvelle économie climatique. Parmi les 34 plans de la Nouvelle France industrielle, mis en place par le président de la République, onze portent sur les industries du futur de la transition énergétique. Il y a des réserves de créativité, d’innovation et de productivité dans le bâtiment, dans les énergies renouvelables, les transports propres et l’économie circulaire. Le lien entre le numérique et l’énergie est également essentiel pour la performance énergétique avec, notamment, les compteurs et les réseaux intelligents. Réconcilier l’économie et l’écologie, c’est tout l’enjeu de la croissance verte.»

Une nouvelle fois, de vagues espérances industrielles l'emportent sur la nécessité de faire face à la crise énergétique que connait la France. Il faut «°tirer parti de la nouvelle économie climatique°», dit-elle. On en reste à la très classique promotion des énergies décarbonnées. Des énergies que l'Etat réduit dans les faits à un nucléaire qui ne se vend pas. Comment compte-t-elle donc «°tirer profit°» de la nouvelle économie climatique ? L'éolien français est atone. Les parcs off-shore ne sortent toujours pas de mer. Le photovoltaïque reste dans la panade. Quant à la maitrise de la demande dans le bâtiment, elle se heurte aux effets de la crise économique. En France la transition est dans les faits au point mort. Rien de très concret se passe. Le gouvernement se contente de quelques déclarations qui au final ne disent qu'une chose... «°Ne vous inquiétez pas on ne changera rien !°»

Somme toute ce texte est un monument de conservatisme énergétique. La ministre se livre à un exercice de procrastination renvoyant à demain ce qui devrait être fait dès aujourd'hui. La seule volonté qu'elle exprime fermement est la pérennisation de l'option nucléaire à rebours de ses déclarations de campagne en 2007. La prose est pathétique. Mais n'oublions jamais que l'on a les gouvernements que l'on mérite.

Un seul mot d'ordre dès lors ! Mobilisons nous. Faisons surgir 1000 Alternatiba qui donnent à voir que l'initiative n'est plus dans les ministères mais dans les territoires, dans la société civile... que là fleurissent des espérances qui se traduisent en acte.

 


[1] http://journaldelenergie.com/nucleaire/le-proprietaire-de-lepr-finlandais-dans-la-tourmente/

[2] http://www.asn.fr/Informer/Actualites/Projet-de-reacteur-ASTRID-l-ASN-demande-un-niveau-de-surete-au-moins-equivalent-a-celui-de-l-EPR

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