Notre-Dame-des-Landes sur Seine

Le 16 novembre 2017 en toute discrétion a été publié le décret déclarant d’utilité publique le Contournement Est de Rouen. Quarante années de résistance écolo ont été rayées d’un trait de plume par Nicolas Hulot, Edouard Philippe et Elisabeth Borne qui avait juré lors des ouvertures des Assises de la mobilité que tous les projets étaient gelés...

« Les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent »

Chacun connaît cette formule. Elle s’applique très bien aux revirements successifs du pouvoir macronien sur la question des transports. Après avoir promis monts et merveilles cet été[i] et organisé des Assises de la mobilité[ii], la ministre en charge des transports, Elisabeth Borne, n’a pas tardé à revenir sur ses engagements[iii]. Il faut dire que les grands intérêts économiques n’y sont pas allés de main morte avec le prompt renfort d’élus locaux soucieux de livrer à la postérité quelques grands projets inutiles[iv]...

Ainsi le 10 novembre dernier, Elisabeth Borne s’est-elle livrée à un formidable exercice d’équilibriste pour annoncer que la « pause » promise en Juillet est révolue :

« Ce n'est pas par plaisir que le président de la République a annoncé, le 1er juillet dernier, une pause sur les grands projets d'infrastructures. Quand nous sommes arrivés aux responsabilités, nous avons été confrontés à une situation très difficile liée aux nombreuses promesses faites partout par le passé mais non financées. Pour honorer tous ces engagements, il manque 10 milliards d'euros sur la durée du quinquennat. Il était impossible de continuer comme ça, d'autant que dans le même temps, nous devions aussi faire face à un sous-investissement depuis des années dans l'entretien et la modernisation des réseaux existant. Ce sous-investissement a des conséquences fortes sur les transports du quotidien pour nos concitoyens : des ralentissements sur des lignes TER en raison d'un manque d'entretien des voies, des embouteillages aux abords des métropoles […] La pause n'est pas une fin en soi, ni une remise en cause des projets. Elle doit nous permettre d'entrer dans une nouvelle approche où nous savons financer ce que nous promettons et nous ne promettons que ce que nous savons financer. Pour tenir cet engagement, dont l'objectif est aussi de redonner de la crédibilité à la parole de l'État, nous allons préparer une loi de programmation des infrastructures qui sera équilibrée en dépenses et en recettes. C'est donc le Parlement qui définira quels sont les projets, les dépenses et les financements. Nous voulons ainsi que nos choix d'investissement soient sincères et démocratiques puisque ce sont les parlementaires qui vont décider des infrastructures que nous réaliserons dans les prochaines années, et en sachant comment on va les financer[v]. »

Reste que ce n’est pas le parlement qui décide de l’utilité publique de tel ou tel projet. Ce n’est pas lui non plus qui oriente vers tel ou tel projet les investissements publics. Elus et citoyens n’ont finalement que peu à dire quand « l’intérêt supérieur de l’Etat » est en jeu. Cela reste la prérogative du gouvernement... même quand ce gouvernement à quelques mois d’écart dit tout et son contraire[vi] !

En Macronie, les transports sont un privilège de l’Etat. Peu importe ce que demandent les territoires[vii] et le constat établi par le mouvement écologiste[viii], l’heure est au macadam. Comment s’étonner dès lors que les premières décisions soient tombées avant même que le conseil d’orientation des infrastructures[ix] se réunisse ?

Le 03 octobre 2017, « Les ministres de la Transition Ecologique et Solidaire et des Transports confirment que l’Etat respectera les termes du contrat relatif au Contournement Ouest de Strasbourg conclu en 2016, avec le concessionnaire ARCOS.[x] » concédant tout au plus que « de nouvelles mesures compensatoires pour la biodiversité soient intégrées au dossier et ensuite validées par le Conseil national de la nature[xi]. » A croire que d’aucuns n’ont d’autre souci que de favoriser des acteurs économiques déjà copieusement servis au cours des dernières années[xii]

La Normandie face au péril autoroutier

Le 14 novembre 2017, c’est au tour des Plateaux Est de la Métropole Rouen Normandie d’être livrés aux appétits des rois du bitume[xiii]. En dépit de quarante années de résistance locale, d’un débat public, d’une concertation puis d’une enquête publique tumultueuse qui a donné lieu à un rapport saignant des commissaires enquêteurs, l’Etat a décidé de déclarer d’utilité publique 41 km de macadam sur le « château d’eau » de l’agglomération de Rouen détruisant aux passages quelques zones naturelles protégées, des terres agricoles et des paysages exceptionnels[xiv].

Niquons la planète, avec le contournement Est de Rouen © Saintpierre-Express, l'intérêt général et ma pomme

Tant bien que mal écologistes et habitants des Plateaux Est directement impactés avait réussi au fil des années à bloquer un projet cher et complexe[xv]. Mais c’était sans compter la résolution de certains qui sont allés jusqu’à pousser un préfet à se rendre à Bruxelles pour demander le « déclassement » Natura 2000 des coteaux de Belbeuf dans l’espoir de faire passer coute que coute un tunnel qui s’est ensuite avéré impossible à réaliser[xvi]

contournement

Et il a donc fallu attendre la COP23[xvii], pour que le Ministre de transition écologique et solidaire signe en toute discrétion un décret léonin alors que les yeux du plus grand nombre étaient tournés vers Bonn...où finalement pas grand-chose a eu lieu[xviii].

Si là-bas les énergies fossiles ont pollué les débats[xix], ici la passion pour le tout routier a fini par emporter les illusions de ceux et celles qui pensaient encore que Nicolas Hulot pouvait atténuer les choix économiques d’un président décidément hermétique aux questions écologiques.

Un grand projet inutile imposé

Toujours est-il qu’aujourd’hui, on se retrouve ici avec un projet totalement farfelu qui ne résoudra en rien les problèmes de circulation qui existent au sein de la Métropole Rouen Normandie[xx]. Bien au contraire, cette immense rocade va aggraver des problèmes structurels à en croire l’Autorité environnementale[xxi] qui une fois encore n’a guère été écoutée pour un coût global exorbitant au vu de l’avis tout aussi accablant du Commissariat général à l’investissement qui n’a guère été convaincu par les calculs du maitre d’ouvrage[xxii]

En dépit du soutien des grands élus du territoire qui ont répondu à l’appel de l’Etat pour financer cette saignée de 41 km à l’Est de Rouen[xxiii], on ne peut pas dire que ce projet fait consensus. Si beaucoup croient encore que le Contournement-Est résoudra les difficultés de circulation dans la métropole, la plupart ne connaissent pas les détails du projet et ne savent même pas le localiser. En fait il n’y a guère que quelques intérêts économiques qui savent exactement de quoi il s’agit persuadés que la nouvelle infrastructure facilitera l’accès à la zone industrialo-portuaire…

Mais il ne faut pas se tromper. Si le Contournement projeté se situe à l’Est de la Métropole, le port qu’il prétend desservir se situe lui pour l’essentiel à l’Ouest de l’agglomération et se développe de plus en plus vers l’estuaire de la Seine.

 

carte-contournement-est

C’est pour cette raison que depuis environ 40 ans, les écologistes expliquent que ce projet est inutile. Dans la mesure où l’activité se localise de plus en plus vers l’Ouest, c’est là qu’il faut orienter les flux. La chose est d’autant plus facile qu’ici les infrastructures existent déjà, que le raccordement sud du Pont Flaubert va améliorer le passage de l’A 150 à la Sud III[xxiv] et qu’une fois la « tête nord » aménagée les effets de saturation encore trop fréquents aujourd’hui disparaîtront. Ce schéma a permis pendant des mois de compenser l’accident du Pont Mathilde[xxv]. Il peut devenir pérenne au prix de quelques investissements dont le montant n’a rien à voir avec le milliard que l’Etat s’apprête à concéder aux sociétés d’autoroute après la publication de la déclaration d’utilité publique.

 Rien ne justifie de sacrifier l'Est de la Métropole à la route

L'Est de la Métropole Rouen Normandie n'a pas vocation à devenir un couloir à camion pour garantir la continuité du trafic routier de Copenhague à Lisbonne. Les Plateaux Est de l'agglomération rouennaise constituent en effet un formidable patrimoine naturel et agricole que l'Etat et les collectivités locales devraient protéger plutôt que les artificialiser.

Ce secteur est déjà depuis des décennies livré à une extension urbaine non maîtrisée qui a rogné terres agricoles, zones humides et forêts. Construire ici une gigantesque rocade reviendrait à sceller le destin d'une "réserve foncière" en oubliant trois données pourtant fondamentales :

  1. le projet de liaison A28-A13 ne va faciliter d'aucune manière l'accès au coeur de métropoles des habitants des Plateaux qui font face à des difficultés quotidiennes de circulation faute d'un développement proportionné des transports en commun ;
  2. ce projet menace directement des captages et des zones d'alimentation de captages indispensables pour répondre au besoin d'une agglomération de près de 500 000 habitants ;
  3. ce projet va accélérer la destruction d'une agriculture locale pourtant indispensable pour répondre non seulement aux engagements prise dans le cadre du Projet alimentaire territorial mais surtout aux besoins d'une population qui se tourne de plus en plus vers les circuits courts.

A croire que l'Etat veut apporter en 2017 une réponse à des questions qui se posaient en 1970 sans comprendre que depuis le Monde et les besoins ont considérablement changé...

Et l'on ne peut que s'étonner qu'au moment même où la Métropole Rouen Normandie s'engage vers une COP21 locale pour accompagner la mise en oeuvre du Plan Climat air énergie territorial défini par la Loi de transition énergétique on se retrouve avec un tel projet !

Comment atteindre les objectifs qui figurent cette loi avec le surcroît de trafic que va immanquablement amener cette nouvelle infrastructure ?

Ca ne va pas être des plus faciles. Toutes les données produites par le maître d'ouvrage au fil des différentes étapes d'un processus décisionnel pour le moins fermé donnent à voir qu'avec le Contournement-Est le territoire ne sera pas dans les clous. Que ce soit en termes de qualité de l'air, de consommation d'énergie et de trafic routier, tous les compteurs seront au rouge si jamais cette infrastructure vient à fonctionner. dans une des agglomération de France les plus touchées par la pollution atmosphérique, il y a de quoi pâlir... 

Urgence d'une mobilisation pour dire non au tout routier

Le problème est d'autant plus grave que ce projet va rabattre l'essentiel du trafic sur les secteurs les moins favorisés de la Métropole, dans les Communes de Saint-Etienne-du-Rouvray et d'Oissel. Au delà des enjeux écologiques classiques se posent donc la question de la Justice environnementale.

Est-ce que ceux et celles qui subissent déjà les conséquences sociales d'un modèle de développement absurde doivent de surcroît subir les conséquences sanitaires et environnementales de ce système ?

La question mérite d'être posée alors que la plupart des partisans du Contournement-Est se trouvent dans les beaux quartiers des Plateaux Nord, bien loin des espaces qui seront directement impactés par les flux générés par la nouvelle autoroute. 

Mais si certains seront plus exposés que d'autres reste que l'ensemble du territoire subira une pollution dont on connait de mieux en mieux les impacts sur la santé. Et l'on peut se demander si Rouen deviendra un jour une "ville respirable" avec un flux ininterrompu de camions roulant vers la zone industrialo-portuaire ?

C'est d'autant plus révoltant qu'ici beaucoup d'alternatives existent et permettraient de se diminuer de manière conséquente les flux routiers de marchandises si tant est qu'une réelle volonté politique existe :

  1. La Seine est encore sous-utilisée alors que l'essentiel des marchandises qui arrivent au Havre et à Rouen par bateau repartent par camion ;
  2. Rouen dispose d'infrastructures ferroviaires de grande ampleur qui sont aujourd'hui sous-utilisées voire délaissées ;
  3. il existe autour de la métropole un réseau ferré de forte capacité qui peut accueillir des flux de voyageurs et de marchandises en quantité si tant est que les investissements nécessaires soient réalisés.

Rouen n'a pas besoin de routes supplémentaires dans un département où la densité autoroutière est parmi les plus forte d'Europe. Ce qui fait défaut ici, c'est une modernisation du réseau ferré pourtant plébiscité à l'occasion du Débat public sur le projet de Ligne nouvelle Paris-Normandie en 2012... en particulier pour relier au Sud Rouen à Evreux via Louviers et le Val-de-Reuil. Ce qui fait défaut ici ce sont des infrastructures portuaires qui privilégient le fleuve à la route. Ce qui fait défaut, notamment sur les Plateaux-Est, c'est la mise ne oeuvre d'un système de transport collectif à haut niveau de service associé à des parkings relais et à des aménagements propice à l'usage des mobilités douces.

Il existe sur notre territoire mille et une possibilité d'investir durablement dans le souci du bien commun un milliard d'euros. Beaucoup le savent et se mobilisent pour dire NON A L'AUTOROUTE. Le Collectif constitué à l'occasion de l'enquête publique en 2016 reste actif et ne lâchera rien. des actions en justice sont dès aujourd'hui envisagées mais elles pourront seules interrompre la machine administrative.

D'autres moyens seront sans doute nécessaires...

En espérant qu'on en arrive pas là et que l'Etat reviennent à la raison en soutenant ici des projets porteurs d'avenir comme la nouvelle ligne T4, le tram-train Rouen-Elbeuf, l'opération "ville respirable", etc. plutôt qu'un vieux projet climaticide qui ne répond absolument pas aux besoins du territoire.

Si vous doutez encore de l'absurdité de ce projet, je vous invite à visionner cette vidéo réalisée par Arnaud Levitre, Maire d'Alizay, dont la commune est directement menacée par ce grand projet inutile qui bien évidemment sera à la charge des plus modestes...

L'Avenir En Partage - Non au contournement Est de Rouen © Arnaud Levitre

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[i] https://www.la-croix.com/Economie/France/Transports-grands-chantiers-pause-2017-07-24-1200865146

[ii] https://www.lesechos.fr/industrie-services/tourisme-transport/030589222927-pause-dans-les-infrastructures-elisabeth-borne-enfonce-le-clou-2115722.php

http://www.gouvernement.fr/argumentaire/assises-de-la-mobilite-construire-ensemble-les-transports-du-quotidien-de-demain

[iii] http://www.lagazettedescommunes.com/528795/elisabeth-borne-annonce-la-fin-de-la-pause-dans-les-grands-projets-et-une-prime-velo-revisitee/

[iv] http://www.lagazettedescommunes.com/524599/aux-assises-de-la-mobilite-les-grands-projets-font-de-la-resistance/

[v] https://www.ladepeche.fr/article/2017/11/10/2682049-elisabeth-borne-pause-signifie-remise-cause-projets.html

[vi] http://www.lemonde.fr/economie/article/2017/11/16/elisabeth-borne-un-reseau-de-transport-a-deux-vitesses-c-est-une-france-a-deux-vitesses_5215802_3234.html

[vii] http://www.lagazettedescommunes.com/535855/mobilites-infrastructures-les-regions-reclament-un-role-accru-et-des-ressources-dediees/

[viii] https://reseauactionclimat.org/thematiques/transports/

[ix] https://www.assisesdelamobilite.gouv.fr/assises-nationales-de-la-mobilite-installation-du-conseil-dorientation-des-infrastructures ; http://www.lemoniteur.fr/article/les-membres-du-conseil-d-orientation-des-infrastructures-se-mettent-au-travail-maj-34916629

[x] http://www.lalsace.fr/actualite/2017/10/03/hulot-confirme-que-le-gco-sera-construit

[xi] http://www.20minutes.fr/strasbourg/2144115-20171003-strasbourg-projet-autoroutier-gco-fera-selon-ministres-nicolas-hulot-elisabeth-borne

[xii] https://www.franceinter.fr/societe/la-tres-rentable-privatisation-des-societes-d-autoroutes ; https://www.franceinter.fr/emissions/l-enquete-de-secrets-d-info/l-enquete-de-secrets-d-info-14-octobre-2016

[xiii] https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do;jsessionid=093EF5D9F92DA4269864DC29E61437B8.tplgfr21s_1?cidTexte=JORFTEXT000036026952&dateTexte&oldAction=rechJO&categorieLien=id&idJO=JORFCONT000036026548

[xiv] https://www.filfax.com/2017/11/16/contournement-de-rouen-declare-dutilite-publique-gens-rient-gens-pleurent/

[xv] http://www.effetdeserretoimeme.fr/effet-de-serre-toi-meme-reaffirme-son-opposition-resolue-au-projet-de-contournement-est-de-rouen/

[xvi] http://www.effetdeserretoimeme.fr/il-faut-purger-lhypotheque-environnementale/

[xvii] http://www.francetvinfo.fr/politique/conference-environnementale/climat-ce-qu-il-faut-retenir-de-la-cop23-la-conference-de-l-onu-qui-vient-de-s-achever-en-allemagne_2474132.html

[xviii] https://reporterre.net/Fin-de-la-COP-23-la-planete-brule-les-diplomates-tournent-en-rond

[xix] http://www.lemonde.fr/planete/article/2017/11/18/les-energies-fossiles-ont-pollue-la-cop23_5216923_3244.html

[xx] http://www.effetdeserretoimeme.fr/contribution-a-lenquete-publique-sur-le-projet-de-contournement-est-de-rouen-liaison-a28-a13/

[xxi] http://cdn.ville-saintetiennedurouvray.fr/pdf_attachments/pdfs/1170/original/Avisautoenvironnementale160203_-_Contournement_Est_de_Rouen_76_-_delibere_cle03cd9b.pdf

[xxii] http://www.liaisona28a13.com/wp-content/files/Piece_K_Avis_CGI-A28-A13_DEUP.pdf

[xxiii] http://www.effetdeserretoimeme.fr/contournement-est-de-rouen-un-grand-projet-inutile-et-hors-de-prix/

[xxiv] http://www.effetdeserretoimeme.fr/contribution-a-lenquete-publique-raltive-aux-amenagements-des-acces-definitifs-du-pont-flaubert-en-rive-gauche-de-la-seine/

[xxv] https://www.seinemaritime.fr/nos-actions/transport/routes-1/pont-mathilde/fermeture-du-pont-mathilde-plan-de-circulation-exceptionnel.html

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