La première jacquerie de la crise écologique

Le surgissement du peuple ce week-end ne finit pas de surprendre. 10 ans après le début de la crise de 2008, l'explosion sociale survient avec une puissance qui interroge. On a affaire à quelque chose de radicalement nouveau qui rompt avec tout ce que l'on a connu au XXe siècle en Europe... quelque chose qui rappelle des événements plus anciens.

D'aucuns peuvent être choqués par le titre de ce billet d'humeur. Jacquerie a en effet un sens pour le moins péjoratif en ce début de XXIe siècle. Mais si on prend les lunettes de l'historien et plus particulièrement du médiéviste, le mot prend un tout autre sens. Les jacqueries étaient des révoltes des campagnes exposées aux terribles crise d'Ancien Régime, ces crises qui acculaient la paysannerie à la disette et à la famine. A chaque fois le dérèglement du climat entraînait de mauvaises récoltes mettant en péril la captation de la rente par la noblesse. La fronde ne tardait pas à partir pour le seul motif de garder le peu que la nature voulait bien encore accorder en ces temps de crise.

Ne serions nous pas en présence d'une configuration comparable face à la crise écologique globale qui ruine à la base les sociétés industrielles ?

Ce mouvement peut choquer au vu de certaines outrances et de l'absence de discours structuré. Mais parfois il faut plus s'attacher aux signes et aux paroles éparses qu'aux grandes tirades de quelques porte-parole autoproclamé. Le malaise est palpable. La souffrance ne l'est pas moins. On a clairement affaire à une indignation sociale face au monde confortable et prospère mis en scène par les médias de masse. Ces gens là en ont marre. Et ça devait bien finir par exploser.

Après dix années de lente macération, l'accumulation des coups finit par pousser hors de chez elle une multitude qui jusque là avait bien pris garde de se tenir à l'écart du jeu politique. Chômage, précarité, stagnation voire baisse des revenus alors que les charges fixes ne cessent de croître ont eu raison de la résignation des plus prudents. Ce week-end ils ont passé le pas en recourant à une forme d'action qu'ils pouvaient dénoncer hier, le blocage.

Mais un blocage qui n'a rien à voir avec ce que les mouvements sociaux pouvaient mettre en oeuvre. Tous les codes ont en effet volé en éclat emporté par une rage qu'atteste le maintien encore ce soir d'un nombre conséquent de rassemblements. Même si les participants sont moins nombreux, ce ne sont pas les soutiens politiques mis en scène qui galvanisent le peuple du 17 novembre mais quelque chose d'autre. Quelque chose qui laisse penser que la vague n'est pas prête de retomber.

Les réformes déjà annoncées (retraites, prélèvements à la source, etc.) par un gouvernement aux abois n'ont rien de d'enthousiasmant, il faut l'avouer. Ce sont bien des nuages noirs qui arrivent sur la France périphérique qui n'en peut déjà plus et qui n'a donc plus grand chose à perdre...

Le paradoxe dans tout ça est que la fronde survient lorsque le pouvoir propose pour la première fois une mesure qui n'est pas trop déconante. Taxer l'essence à l'heure où la France ne tient ni ses objectifs de qualité de l'air ni ses objectifs climatiques n'est pas totalement absurde. Pour la première fois depuis le vote de la Loi de transition, on a même un gouvernement qui ose aborder la question épineuse du financement de la transition énergétique. Transition que bien évidemment aucune entreprise ne veut financer. Au mieux elles pensent pouvoir en profiter. Mais d'ici à rogner sur leurs profits pour contribuer à l'adaptation au changement climatique, vous pensez bien qu'il y a un monde !

Parce que c'est bien là à mon sens que se niche le cœur du problème. On en peut pas comprendre ce qui se passe sans avoir en tête que la crise écologique ne se mesure en tonnes de CO2 ou en millions d'ha artificialisés. Cette crise a des conséquences immédiatement sociales et économiques dont bien peu parlent depuis trois décennies. Non seulement elle a entraîné une baisse tendancielle des taux de profits mais elle a plongé dans une chute vertigineuse les sociétés qui n'ont pas accès directement à des ressources de plus en plus rares. La casse des services publics et la liquidation des droits sociaux ont pu un temps servir d'expédients pour cacher la crise. Reste qu'aujourd'hui elle éclate à la face de tous, pauvres et puissants.

Il n'y a plus de grain à moudre et c'est insupportable de le constater

La multitude du 17 novembre tels les Jacques des campagnes du XIVe siècle se prennent cette crise de plein fouet alors que toutes les protections dressées tout au long des 30 Glorieuses ont fondu comme neige au soleil. Faute d'avoir été entendus, ils s'emparent à présent de l'espace publique pour se rappeler au bon souvenir de ceux qui gouvernent. 

Vaut mieux ça que de porter au pouvoir un Trump ou un Bolsonaro. En tout cas une chose est certaine, nous ne sommes pas là en face d'un surgissement conjoncturel. La colère des Gilets jaune touche à quelque chose de structurel. Ils éclairent de leur émotion le crépuscule de la société industrielle fondée sur le mythe de la croissance et du confort bourgeois.

La réponse ne peut tenir dans un simple appel au financement d'une transition écologique qui s'impose. Ce sont des mesures d'une toute autre ampleur qui s'imposent non pas tant pour "redonner" du pouvoir d'achat mais pour permettre aux gens de retrouver une dignité que 40 ans de libéralisme leur a retiré. 

Cela ne se fera pas sans grincements de dents parce que le problème est que pour entamer la transformation qui s'impose, il va falloir désapprendre. Désapprendre la voiture individuelle, désapprendre la grande distribution, désapprendre à vivre séparé d'une nature qui est notre ultime alliée face à la catastrophe qu'on construit les fanatiques de la puissance et de la richesse.

Face au vertige d'une décroissance subie, l'issue ne serait-elle pas d'avancer ensemble vers une décroissance choisie ?

#Ilestencoretemps

 

 

 

 

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