La grande arnaque des grands carénages : épisode 5

Début 2011 tout semble aller dans le meilleur des mondes pour la filière nucléaire. Le soutien de l’Etat semble indéfectible. Le mouvement écologiste priorise de nouvelles causes plus « consensuelles » à l’historique lutte contre l’industrie nucléaire. Quant au Réseau Sortir du nucléaire, il est devenu inaudible suite à l’éviction des administrateurs historiques et de son fougueux porte-parole, Stéphane Lhomme.

Début 2011 tout semble aller dans le meilleur des mondes pour la filière nucléaire. Le soutien de l’Etat semble indéfectible. Le mouvement écologiste priorise de nouvelles causes plus « consensuelles » à l’historique lutte contre l’industrie nucléaire. Quant au Réseau Sortir du nucléaire, il est devenu inaudible suite à l’éviction des administrateurs historiques et de son fougueux porte-parole, Stéphane Lhomme.La cause antinucléaire n’est plus qu’une sorte de relique du temps jadis quand les écologistes ne pouvaient pas « mettre les mains dans le cambouis ». Les grandes organisations politiques et associatives préfèrent désormais agir « de manière positive » en faveur du développement des énergies renouvelables et de la réglementation environnementale. La stratégie n’est plus tant de s’opposer que de composer afin de gagner des « acquis » progressivement.

L’arrêt du nucléaire que les organisations  n’osent plus revendiquer se produit pourtant. Un quart de siècle après Tchernobyl, le 11 mars 2011 survient un « accident inédit dans l’histoire du nucléaire » au Nord du Japon[1]. Il ne faut pas être grand clerc pour comprendre que ce qui se passe là-bas et hors-mesure. Moins d’une heure après le séisme, les installations du site ont été submergées par des vagues successives[2]. A l’exception du réacteur n°6, tous les réacteurs du site se retrouvent en situation de perte totale des sources électriques et de perte totale de source froide. Le 12 mars une explosion volatilise le toit du bâtiment du réacteur n°1. La fusion du cœur du réacteur n°2 se produit le 14 mars, entrainant le relâchement d’une quantité importante d’hydrogène et de produits de fission dans la cuve puis dans l’enceinte de confinement. Le même jour une explosion survient dans le bâtiment du réacteur 3. Des débris sont projetés autour du bâtiment, endommageant les circuits d’injection d’eau mis en œuvre sur les tranches 2 et 3. Le 15 mars, des incendies ont lieu sur le réacteur 4. Au total, on estime à une quinzaine le nombre d’épisodes de rejet entre le 12 et 25 mars. En raison de la destruction des installations et de la contamination importante du site nucléaire, rejets atmosphériques et pollutions des eaux se sont poursuivis au cours des mois suivants[3]… pour aboutir à une situation dont on prend encore mal la mesure aujourd’hui[4]. L’âge des réacteurs est clairement en cause. Mitsuo Tanaka, un ingénieur qui a contribué à la fabrication des réacteurs de la centrale Fukushima Daiichi, a déclaré que ces derniers étaient clairement hors d'âge. « Il était grand temps de remplacer le réacteur », a-t-il dit. « Certes, le tsunami l'aurait endommagé de toute façon. Mais les tuyaux, la mécanique, l'informatique et même l'ensemble du réacteur étaient vétustes, cela n'a fait qu'aggraver le risque[5]. »

Difficile dès lors de parier sur le prolongement de la durée d’exploitation des réacteurs nucléaires voire même sur la poursuite du programme nucléaire dans son ensemble. La catastrophe de Fukushima rappelle que le nucléaire est une solution fragile, très fragile. Ni la robustesse des installations, ni les règles de sureté, ni les dispositifs de contrôle, ni l’expérience des équipes n’ont pu garantir la sureté nucléaire. Le 11 mars invalide le discours sur la fiabilité de cette technologie. Les mois qui suivent apportent un autre enseignement. Le Japon prouve que la sortie immédiate du nucléaire est possible[6]. Les efforts réalisés par la population en matière d’efficacité énergétique et d’économies d’énergie se sont traduits par une baisse de la demande en électricité équivalant à la production de 13 réacteurs nucléaires. Contrairement aux idées reçues, les émissions de CO2 n’ont pas explosé à cause de la mise à l’arrêt des réacteurs nucléaires japonais. C’est-à-dire que la courbe ascendante et insoutenable des émissions a continué à se poursuivre, mais cela n’est pas à mettre sur le compte de l’arrêt du nucléaire[7].

En France, la catastrophe provoque un trouble profond. Des doutes sérieux commencent à poindre dans l’opinion publique française pourtant la plus favorable au nucléaire en Europe[8]. Mais cela ne dure pas. L’opinion publique oublie Fukushima[9]. L’acceptabilité sociale du nucléaire demeure alors que l’Etat s’emploie à renforcer sensiblement le droit nucléaire[10]. La tendance est clairement à la légitimation d’un « nucléaire sûr » ne serait-ce que pour accompagner la « transition énergétique » comme le suggère explicitement François Hollande en Novembre 2011[11]

L’Etat a compris la leçon de 1986. Il n’est plus possible de cacher la catastrophe. Il n’est plus possible non plus de rester inactif dans un pays aussi nucléarisé de la France[12]. L’urgence est de rassurer une population qui prend conscience des dangers du nucléaire[13]. « Les pouvoirs publics ont demandé que des leçons de l’accident de Fukushima soient bien sûr tirées : un audit général des installations nucléaires a été demandé par le Premier ministre. Mais ils ont réaffirmé leur confiance dans la sécurité du parc nucléaire français et présenté le choix de cette filière comme un des moyens indispensables pour garantir la compétitivité et l’indépendance du pays en matière énergétique[14]. » Des évaluations complémentaires de sureté (ECS) sont lancées à la demande du Premier Ministre[15]. Cette démarche poursuit le renforcement du droit nucléaire initié par la loi TSN de 2005. Elle met en œuvre des décisions internationale[16] et européennes[17] prises à l’issue de la catastrophe japonaise. Mais il ne faut pas se méprendre. Il n’est nullement question de remettre en cause l’option nucléaire. L’ambition est de répondre aux craintes de l’opinion publique en donnant à voir la solidité de l’industrie nucléaire française.

Force est de reconnaître que le coup est raté. L’Autorité de sureté saisit l’occasion qui lui est offerte pour réaliser des contrôles approfondis qu’elle n’avait pas pu faire jusque-là[18]. Début 2012, le panorama qui apparait est affligeant. Le manque de robustesse des installations apparait au grand jour[19]. Non seulement la nécessité impose de réaliser au plus tôt une « mise à niveau » des installations[20], mais d’aucuns se demandent comment leur exploitation pourra être étendue pour atteindre les 40 ans désormais admis[21].

Les divergences sur le nucléaire changent de nature. Elles ne portent plus tant sur l’opportunité des travaux à réaliser dans les centrales que sur leurs modalités. Plutôt que d’affronter de front le lobby nucléaire, les antinucléaires privilégient le renforcement des exigences de sûreté[22]. La démarche n’est pas vaine. Sous la pression des écologistes, le gouvernement et l’ASN prennent des décisions qui font date. Non seulement des prescriptions sont adressées aux exploitants nucléaires[23] mais l’Etat opère un dépoussiérage réglementaire de grande ampleur[24]. Ce sont autant de concessions faites aux adversaires de l’énergie atomique. Pour autant rien ne change vraiment. L’idée de fermer un réacteur nucléaire reste taboue.

« A l’issue des évaluations complémentaires de sûreté des installations nucléaires prioritaires, l’ASN considère que les installations examinées présentent un niveau de sûreté suffisant pour qu’elle ne demande l’arrêt immédiat d’aucune d’entre elles. Dans le même temps, l’ASN considère que la poursuite de leur exploitation nécessite d’augmenter dans les meilleurs délais, au-delà des marges de sûreté dont elles disposent déjà, leur robustesse face à des situations extrêmes. »

Reste à déterminer combien cela va couter. Le rapport de la Cour des comptes présenté le 31 janvier 2012 apporte un éclairage saisissant à cette question[25]. « Le programme d’investissements de maintenance d’EDF, pour les années 2011 – 2025, préparé en 2010, s’élevait à 50 Md€, soit une moyenne annuelle d’environ 3,3 Md€, ce qui correspond presque au double des investissements réalisés en 2010 (1,7 Md€), eux-mêmes déjà en hausse par rapport aux années antérieures. Les investissements à réaliser pour satisfaire aux demandes de l’ASN dans le cadre des évaluations complémentaires de sûreté après Fukushima sont aujourd’hui estimés à une dizaine de milliards, dont la moitié serait déjà prévue dans le programme initial de 50 Md€. Le montant des investissements de maintenance annuel moyen devrait donc être de 3,7 Md€ pour un programme d’environ 55 Md€2010, à réaliser entre 2011 et 2025. » A titre de comparaison cette somme correspond au montant total des recherches réalisés dans le domaine de l’électricité nucléaire depuis les années 1950[26]

Le Rapport sur les couts de la filière électronucléaire est salué par tous[27] même si quelques réserves s’expriment ci et là[28]. Pour autant la démarche n’est pas neutre, loin s’en faut. La Cour des Comptes prend clairement position en faveur de la prolongation de la durée d’exploitation des réacteurs en service. « La Cour constate que, d’ici une dizaine d’années (fin 2020), 22 réacteurs sur 58 atteindront leur quarantième année de fonctionnement. Par conséquent, dans l’hypothèse d’une durée de vie de 40 ans et d’un maintien de la production électronucléaire à son niveau actuel, il faudrait construire 11 EPR d’ici la fin de 2022, ce qui paraît très peu probable, voire impossible, y compris pour des considérations industrielles. » Ainsi, le prolongement de l’autorisation de fonctionnement jusqu’à 40 ans, la prise en compte des conséquences des évaluations de sûreté faites à la suite de Fukushima) et le maintien d’un fort taux de disponibilité des centrales nécessitent un « doublement du rythme actuel d’investissement de maintenance, ce qui représente une augmentation d’environ + 10 % des coûts de production. »

Le Ministre de l’énergie, Eric Besson, saisit la balle au bond. La publication du rapport de la commission Energie 2050 confirme l’orientation proposée par la Cour des Comptes[29]. La prolongation de la durée de fonctionnement des centrales impliquerait des coûts de l’ordre de 680 à 860 millions d’euros par réacteur, en prenant en compte les mises à niveau de sureté post-Fukushima. Si bien que, selon les auteurs du rapport, « cette option de prolongation s’avère de loin la moins coûteuse en termes d’investissements jusqu’à 2035-2040, quel que soit le scénario alternatif où il y aurait remplacement de réacteurs par un quelconque autre moyen de production[30]. » A peine un an après la catastrophe de Fukushima, la filière nucléaire bénéficie d’un soutien puissant de l’Etat. Henri Proglio peut pavoiser en assurant que « la capacité d’investissement d’EDF sera au rendez-vous[31] » Bien rares sont les voix qui s’élèvent contre ce marché de dupe. La prolongation des centrales est une menace sérieuse en termes de risques[32] mais aussi de coûts[33]… mais peu l’entendent.

L’heure est à la controffensive nucléophile. Les partisans de l’industrie nucléaire n’hésitent devant aucun argument pour gagner le soutien de l’opinion. Le premier est de brandir la menace d’une hausse du cout de l’énergie[34]. Mais ils ne s’arrêtent pas en si bon chemin. La pire catastrophe pour ces gens-là ne serait pas l’accident nucléaire mais l’arrêt de cette industrie. Les chiffres les plus farfelus sont avancés pour justifier la poursuite du programme nucléaire. En septembre 2011, le patron du CEA annonçait que la sortie du nucléaire couterait 750 Milliards €[35]. Quelques mois plus tard Remy Prud’homme ajuste le calcul. « Comme un réacteur produit en moyenne 7 TWh par an, le coût de l'abandon d'un réacteur s'élève à 735 millions d'euros. Il s'agit d'un coût annuel, à supporter pendant toute la durée de vie de la centrale nucléaire fermée[36]. » Peu importe si tout cela repose sur des calculs au mieux fantaisistes[37]. Peu importe si cela esquive le problème majeur du démantèlement que personne ne sait vraiment chiffrer[38]. Peu importe si tout cela s’appuie sur des extrapolations qu’il est aisé d’invalider[39]. L’important est de ne pas perdre la bataille de l’opinion[40]… pour ne pas perdre la bataille économique.

Le maintien de l’hégémonie culturelle du nucléaire est une nécessité pour qui veut persévérer dans cette voie. Les nucléocrates l’ont parfaitement compris alors que les énergies renouvelables sont à présents en capacité de répondre aux besoins énergétiques[41]. Leur ambition n’est autre que d’éviter ce qui s’est produit en Allemagne, c’est-à-dire d’éviter que les intérêts économiques fassent le choix de soutenir prioritairement le secteur des renouvelables. Peu importe si la France est en retard dans ce domaine au regard de ce qui se passe dans les autres pays d’Europe[42]. L’important pour la filière nucléaire est de rester le principal fournisseur d’énergie national quitte à admettre un développement mesuré des renouvelables.

Gérard Mestrallet défend cette thèse début 2012. « Privilégier les énergies renouvelables pénaliserait notre compétitivité », déclare-t-il dans une interview au Monde. « Alors que les Vingt-Sept tentent de régler les problèmes économiques et de sortir de la crise de l'euro, ils ne doivent pas alourdir exagérément les coûts de l'énergie en privilégiant uniquement les modes de production les plus coûteux qui pénaliseraient notre compétitivité[43]. » Son principal concurrent, Henri Proglio, ne dit pas autre chose. « Aujourd'hui, il nous apparaît économiquement justifié, mais aussi prudent, de préserver le parc existant et de mettre à profit cette période pour mieux préparer, de façon industrielle, l'avenir énergétique avec le mix que choisira la France. C'est ce que nous faisons pour le nucléaire, l'hydraulique, le thermique et les énergies nouvelles, avec Alstom par exemple sur l'éolien offshore[44]. »

Somme toute, les industriels du nucléaire mettent tout en œuvre pour convaincre l’Etat et l’opinion qu’un développement rapide et massif des renouvelables serait préjudiciable au système électrique français. A cela ils opposent la pérennisation de l’option atomique. Telle est la proposition que développe Henri Proglio devant la commission d’enquête parlementaire sur le cout réel de l’électricité en mars 2012[45]. « Le nucléaire existant est le moyen de production le plus compétitif. En tirer le meilleur parti représente la meilleure stratégie économique et industrielle pour le pays. EDF a donc pour ambition de porter la durée de fonctionnement de l'ensemble des centrales nucléaires à soixante ans. »

Le discours d’Henri Proglio ne varie pas et son ambition est inchangée. Il veut défendre coute que coute le nucléaire face aux renouvelables, décidément hors de prix à ses yeux[46], mais aussi aux fossiles[47]. Invariablement, il reprend les mêmes arguments. La France doit « s’interdire toute fermeture administrative d’une centrale nucléaire » qui n’aurait pas été décidée pour des raisons de sûreté, puisque des fermetures prématurées feraient grimper les prix de l’électricité et les émissions de CO2, et détruiraient jusqu’à 150 000 emplois. La conclusion est claire : l’urgence est de prolonger la durée d’exploitation…

« Une limitation à quarante ans de la durée de fonctionnement du parc serait très difficile d'un point de vue industriel et financier. Comme l'ont souligné la Cour des comptes et la commission Énergies 2050, le renouvellement du parc à quarante ans supposerait de mettre en service cinquante gigawatts, soit, par exemple, l'équivalent de trente EPR sur une période courte - une dizaine d'années -, en commençant dès 2020 : le rythme semble industriellement difficile à soutenir, quel que soit le mix énergétique choisi. De ce point de vue, un allongement de la durée de fonctionnement du parc existant permettrait de se donner du temps et des marges de manœuvre afin de préparer et de programmer au mieux son renouvellement.

Ce projet industriel suppose la réalisation d'environ 55 milliards d'euros d'investissements dans les quinze ans à venir. Ce montant peut certes apparaître considérable, mais il est bien moindre que celui qui serait nécessaire en cas de renouvellement du parc, quelle que soit la technologie utilisée.

Dans ces conditions, le parc existant restera largement compétitif : la Cour des comptes a estimé à 54 euros le mégawattheure le coût du parc intégrant ce programme dans les années à venir. Encore une fois, ce coût est très inférieur à celui de tout autre moyen, qu'il s'agisse du nouveau nucléaire, du thermique à flamme ou des énergies renouvelables.

Ces investissements comprennent une large rénovation, sorte de « grand carénage », indispensable à l'approche des trente ans de fonctionnement. Une fois cette rénovation réalisée, les centrales pourront fonctionner pendant trente nouvelles années, sans préjuger, bien sûr, des avis qui nous sont délivrés tous les dix ans par l'ASN.

L'ensemble de nos investissements contribuent à trois objectifs indissociables : l'amélioration en continu de la sûreté, la performance de notre parc au quotidien, en particulier sa disponibilité, que nous avons déjà très fortement redressée en 2011 - peut-être l'avez-vous constaté -, et sa durée de fonctionnement.

Ces investissements visent à augmenter de manière significative la sûreté, conformément à la démarche d'amélioration continue qui est la nôtre depuis le début du programme nucléaire, tant à la conception qu'en exploitation[48]. »

C’est là la première occurrence de l’expression « Grand carénage ». Une expression qui sonne comme un slogan. L’ambition pour EDF est de donner à voir ses ambitions pour « garantir un nucléaire sûr » et surtout sa capacité à porter un vaste plan d’investissement porteur d’emplois et d’activité. Le « Grand carénage » vise à la fois le grand public mais aussi les personnels de l’industrie nucléaire[49]. Faut dire que l’ampleur de la tâche n’est pas négligeable de l’aveu même de l’inspecteur général pour la sureté nucléaire et la radioprotection d’EDF[50]. Quel que soit le cout de ce programme de maintenance[51], il doit être mené à son terme. « Une manière de dire qu’en 2012 EDF va garder le cap: les investissements opérationnels, qui se sont élevés à 11,3 milliards d’euros l’année dernière, suivront un rythme annuel d’environ 13 milliards jusqu’en 2015, a insisté Henri Proglio[52]. »

Chacun est mis devant le fait accompli. Peu importe l’opinion des experts officiels sur le vieillissement des centrales et les opérations qui s’imposent[53], EDF fort du soutien de l’Etat impose l’irréversibilité de la poursuite d’exploitation du parc nucléaire. « Le président de la République a demandé à tous les opérateurs de se mettre en situation de pouvoir prolonger la durée de vie de nos réacteurs et de nos centrales nucléaires au-delà de 40 ans », déclare Éric Bessonle 12 février 2012. Pour le ministre de l'Industrie, la politique énergétique de la France doit bien être de continuer à miser sur le nucléaire. Et la prolongation de l'exploitation du parc existant est dans ce cadre l'option la plus efficace[54]

Personne ne met fondamentalement en cause cette orientation. Tout au plus, quelques-uns s’emploient à charger la barque. Si l’ASN intègre certaines idées, elle met tout en œuvre pour justifier la possibilité de la prolongation des installations nucléaire. Elle se contente de rappeler que « la poursuite de leur exploitation nécessite d'augmenter dans les meilleurs délais, au-delà des marges de sûreté dont elles disposent déjà, leur robustesse face à des situations extrêmes[55]» Les marges de manœuvres de cette autorité si peu indépendante sont en fait très faibles. André-Claude Lacoste, fort de sa longue expérience, sait parfaitement que s’il va plus loin ni les exploitants ni l’Etat ne le suivront. Et donc, il joue le rôle qu’on attend de lui. Si le « Grand carénage » est une nécessité c’est aussi une opportunité en termes d’emplois et d’activité industrielle. « Ce que nous imposons aux exploitants est massif. C'est aussi un investissement considérable en moyens humains et en compétences. Un seul exemple: un diesel d'ultime secours coûte entre 30 et 50 millions d'euros. Il en faudra un pour chaque réacteur, soit un coût total de l'ordre de 2 milliards d'euros. C'est un équipement qu'il faudra commander et on ne peut pas imaginer que les DUS soient partout en place avant 2018[56]. » Le rafistolage d’installations obsolètes et dangereuses devient par la magie du verbe un investissement d’avenir…

Reste que cela va couter très cher. Mais ce n’est pas un problème puisqu’en dernier recours ce sera l’usager qui paiera. Ainsi le 18 janvier 2012, la Commission de régulation de l’énergie (CRE) annonce que « les tarifs de l'électricité en France pourraient bondir de 30 % d'ici à 2016 étant donné les investissements prévus[57]. » Cette évolution conséquente est liée à trois facteurs, selon Philippe de Ladoucette, président de la CRE[58] :

  • le doublement de la contribution au service public de l'électricité (CSPE), qui sert notamment à financer le développement des énergies renouvelables. De 9 euros le mégawattheure (MWh) en 2012, elle devrait mécaniquement atteindre de 19 à 20 euros en 2016.
  • l'augmentation de 4 % par an, inflation comprise, du tarif d'utilisation des réseaux publics d'électricité (Turpe). Les réseaux nécessitent de lourds investissements, notamment dans la basse tension.
  • le prix du nucléaire historique (Arenh) devrait suivre le rythme de l'inflation, soit 2 % par an. Il passerait ainsi de 42 euros le mégawattheure en 2012 à près de 46 euros en 2016. Pour la CRE, cette augmentation inclut les 10 à 15 milliards d'euros de travaux exigés sur les centrales par l'Autorité de sûreté nucléaire pour tenir compte de la catastrophe de Fukushima.

Henri Proglio est comblé. Lui qui revendique depuis longtemps une hausse des tarifs pour pérenniser l’option nucléaire ne pouvait rêver mieux[59]. « EDF a gagné le droit de nous ruiner » comme le reconnait très justement un blogueur[60] à l’époque. Tel est le prix de l'inadaptation du système électrique français aux besoins effectifs des usagers[61]. Mais plutôt que d’envisager une transition écologique, sociale et solidaire, l’heure est au conservatisme énergétique…

 


[1] http://www.lemonde.fr/planete/article/2011/03/13/fukushima-un-accident-inedit-dans-l-histoire-du-nucleaire_1492565_3244.html

[2] http://www.irsn.fr/FR/connaissances/Installations_nucleaires/Les-accidents-nucleaires/accident-fukushima-2011/crise-2011/Pages/sommaire-crise-fukushima-2011.aspx

[3] http://www.irsn.fr/FR/connaissances/Installations_nucleaires/Les-accidents-nucleaires/accident-fukushima-2011/fukushima-1-an/Pages/sommaire-un-an.aspx#.VYLOa_ntmko

[4] http://fukushima.eu.org/

[5] http://www.lemonde.fr/planete/article/2011/03/22/nucleaire-le-japon-avait-ete-alerte-d-irregularites-a-fukushima_1496991_3244.html#

[6] http://www.slate.fr/story/51323/sortir-nucleaire-possible-fukushima

[7] http://energie-climat.greenpeace.fr/le-japon-fete-ses-un-an-sans-nucleaire

[8] http://www.ifop.com/media/pressdocument/355-1-document_file.pdf

[9] https://sites.google.com/a/iepg.fr/trielec/resultats-analyses/enquetes-pre-electorales/vague-4---fevrier-2012/lesfrancaislenucleaireetlacampagnepresidentielle2012

[10] http://www.lefigaro.fr/environnement/2011/03/30/01029-20110330ARTFIG00709-les-cinq-lecons-francaises-de-fukushima.php ; http://www.developpement-durable.gouv.fr/IMG/pdf/Declaration_finale_-_7_juin_2011.pdf ; http://www.sciencesetavenir.fr/fondamental/20110711.OBS6871/surete-nucleaire-il-faut-rendre-plus-insistant-le-regard-des-autres.html

[11] http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/11/28/reussir-la-transition-energetique-par-francois-hollande_1609899_3232.html

[12] http://www.telerama.fr/idees/pourquoi-la-question-du-nucleaire-a-t-elle-ete-occultee-en-france,67040.php

[13] http://www.ifop.com/?option=com_publication&type=poll&id=1439

[14] http://www.vie-publique.fr/actualite/dossier/securite-nucleaire/securite-nucleaire-france-dispositif-actuel-interrogations-apres-accident-fukushima.html

[15] http://www.actu-environnement.com/ae/news/nucleaire-securite-stress-test-france-12526.php4

[16] http://www.developpement-durable.gouv.fr/De-nouvelles-pistes-pour-ameliorer,23087.html

[17] http://www.lemonde.fr/europe/article/2011/05/12/crispations-europeennes-sur-les-stress-tests-nucleaires_1520653_3214.html

[18] http://www.asn.fr/Controler/Evaluations-complementaires-de-surete

[19] http://www.lemonde.fr/planete/article/2012/01/03/l-asn-demande-de-renforcer-la-surete-du-parc-nucleaire-francais_1625044_3244.html ; http://www.actu-environnement.com/ae/news/audit-surete-fukushima-14544.php4

http://www.global-chance.org/Surete-nucleaire-en-France-post-Fukushima

[20] http://www.smartplanet.fr/smart-technology/lautorite-de-surete-nucleaire-demande-un-investissement-massif-dans-la-securite-des-centrales-francaises-9654/

[21] http://www.actu-environnement.com/ae/dossiers/nucleaire/viellissement-parc-centrales-nucleaire-prolongation.php4

[22] http://www.global-chance.org/Surete-nucleaire-en-France-post-Fukushima

[23] http://www.asn.fr/Controler/Evaluations-complementaires-de-surete/Decisions-de-l-ASN/Decisions-2012-de-l-ASN

[24] http://www.actu-environnement.com/ae/news/INB-arrete-regles-generales-14910.php4

[25] https://www.ccomptes.fr/Publications/Publications/Les-couts-de-la-filiere-electro-nucleaire

[26] L’étude de l’évolution de la recherche depuis le milieu des années 50 jusqu’à aujourd’hui montre qu’on peut estimer à 55 Md€2010 les dépenses totales de recherche faites dans le domaine de l’électricité nucléaire, soit environ 1 Md€2010 par an.

[27] http://www.lemonde.fr/planete/article/2012/01/04/securite-et-cout-du-nucleaire-enfin-le-debat_1625388_3244.html

[28] http://www.global-chance.org/IMG/pdf/GC31p23-35.pdf

[29] http://archives.strategie.gouv.fr/cas/content/rapport-energies-2050.html

[30] http://www.mediapart.fr/journal/france/290112/le-rapport-besson-sur-l-energie-plaide-pour-une-prolongation-du-nucleaire?page_article=1

[31] http://www.lemonde.fr/planete/article/2012/03/26/henri-proglio-la-capacite-d-investissement-d-edf-sera-au-rendez-vous_1625462_3244.html  

[32] http://blogs.mediapart.fr/edition/les-invites-de-mediapart/article/200212/nucleaire-les-dangers-inacceptables-du-prolonge

[33] http://www.novethic.fr/lapres-petrole/energie-nucleaire/isr-rse/le-vrai-cout-du-nucleaire-selon-la-cour-des-comptes-136635.html

[34] http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2011/09/21/04016-20110921ARTFIG00652-sans-le-nucleaire-la-facture-energetique-de-la-france-exploserait.php

[35] http://www.lefigaro.fr/societes/2011/09/21/04015-20110921ARTFIG00678-la-sortie-du-nucleaire-couterait-750milliards.php

[36] http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/01/04/l-arret-du-nucleaire-couterait-cher-aux-francais-en-emplois-ainsi-qu-en-pouvoir-d-achat_1625545_3232.html

[37] http://blogs.mediapart.fr/edition/sociologie-politique-des-elections/article/140312/combien-coute-le-nucleaire-l-avantage

[38] http://www.bastamag.net/EDF-sait-elle-vraiment-demanteler

[39] http://rue89.nouvelobs.com/rue89-planete/2012/01/05/sur-pas-cher-et-createur-demplois-les-trois-mensonges-du-nucleaire-228089

[40] http://www.challenges.fr/entreprise/20111117.CHA7088/les-vrais-chiffres-du-nucleaire.html

[41] http://www.actu-environnement.com/ae/news/cout-energies-renouvelables-competitivite-electricite-15874.php4

[42] http://www.alternatives-economiques.fr/energies-renouvelables--le-retard-francais_fr_art_1134_57748.html

[43] http://www.lemonde.fr/economie/article/2012/02/06/privilegier-les-energies-renouvelables-penaliserait-notre-competitivite_1639429_3234.html

[44] http://www.enerzine.com/15/13786+cout-reel-de-lelectricite---laudition-dhenri-proglio-ii+.html

[45] http://videos.senat.fr/video/videos/2012/video12288.html

[46] http://fr.reuters.com/article/idFRL5E8EE78X20120314

[47] http://www.gdfsuez.com/analystes-rse/actions/axe-1-solutions-energetiques-durables/gaz-naturel/

[48] http://www.senat.fr/compte-rendu-commissions/20120312/ce_electricite.html

[49] http://finance.edf.com/fichiers/fckeditor/Commun/Finance/Investisseurs/Annee/2012/EDF_CycleRH-Natixis_201203_vf.pdf

[50] http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2012/02/21/20002-20120221ARTFIG00469-edf-doit-faire-des-progres-dans-la-maintenance.php

[51] http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2012/01/03/04016-20120103ARTFIG00532-50-milliards-pour-prolonger-les-centrales-jusqu-a-60-ans.php

[52] http://bourse.lefigaro.fr/indices-actions/actu-conseils/nucleaire-edf-doit-investir-pour-preserver-sa-performance-76292

[53] http://www.asn.fr/Informer/Publications/La-revue-Controle/Controle-n-184-la-poursuite-d-exploitation-des-centrales-nucleaires

[54] http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2012/02/12/20002-20120212ARTFIG00239-l-etat-reaffirme-son-credo-nucleaire.php

[55] http://lci.tf1.fr/science/environnement/l-asn-veut-une-meilleure-robustesse-des-centrales-6914298.html

[56] http://www.lemonde.fr/planete/article/2012/01/04/andre-claude-lacoste-il-faut-un-investissement-massif_1625034_3244.html

[57] http://www.lemonde.fr/economie/article/2012/01/18/les-tarifs-de-l-electricite-en-france-pourraient-bondir-de-30-d-ici-a-2016_1630970_3234.html

[58] http://www.lesechos.fr/18/01/2012/LesEchos/21104-084-ECH_les-tarifs-d-edf-risquent-de-bondir-de-30---d-ici-a-2016.htm

[59] http://www.leparisien.fr/economie/sortie-du-nucleaire-un-million-d-emplois-mis-en-peril-selon-le-pdg-d-edf-08-11-2011-1709010.php

[60] http://archives-lepost.huffingtonpost.fr/article/2011/04/19/2470978_victoire-pour-edf-defaite-pour-les-menages-francais.html

[61] http://www.actu-environnement.com/ae/news/pointe-electrique-production-importations-co2-prix-14895.php4

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