Modi le bien-aimé, maître des horloges

Après un trou d'air consécutif à de mauvais résultats économiques à la fin de l'été, le premier ministre de l'Inde reprend du poil de la bête, au moment où sa région d'origine, le Gujarat, s'apprête à aller aux urnes.

Plusieurs de ses décisions récentes viennent encore de le prouver : Narendra Modi a le sens du timing. Le premier ministre indien a décidé que la session parlementaire d'hiver, qui démarre traditionnellement début décembre à Delhi, ne s'ouvrirait cette année que le 15 du mois. C'est à dire au lendemain du dernier tour de scrutin des élections régionales qui doivent bientôt avoir lieu au Gujarat, l'Etat de 63 millions d'habitants dont il est natif et qu'il a dirigé durant un peu plus de douze ans avant de prendre les rênes du pays.

Dans l'opposition, le Parti du Congrès en déduit que Modi cherche à éviter tout débat dérangeant à la Lok Sabha, la chambre des députés, avant que les électeurs ne se soient prononcés dans sa région d'origine, le scrutin au Gujarat ne pouvant évidemment être perdu par sa formation, le Parti du Peuple Indien (Bharatiya Janata Party, BJP), compte tenu de sa symbolique extrêmement forte.

D'après Rahul Gandhi, il y aurait pourtant de quoi bousculer le pouvoir en place, si celui-ci pouvait être interpelé, dans l'hémicycle, sur l'enrichissement soudain du fils d'Amit Shah, président du BJP, après que son père eut été propulsé à ce poste en 2014. Ou sur les conditions d'attribution du contrat des Rafale au groupe français Dassault en 2016. Ce marché n'aurait pas respecté les procédures légales, il aurait été surpayé et aurait favorisé l'entreprise indienne Reliance ADA, qui a monté un joint-venture avec Dassault pour assembler une partie des Rafale en Inde, alors qu'elle n'a aucune expérience dans l'aéronautique, dixit l'héritier de Nehru.

Autre exemple du talent de Narendra Modi, maître des horloges en son pays : les déclarations que celui-ci a faites dimanche 26 novembre à la radio, lors de sa traditionnelle émission mensuelle, Mann Ki Baat ("La voix de l'esprit"). C'était Samvidhan Divas, le Jour de la Constitution, une fête qui marque l'anniversaire de l'adoption de la loi fondamentale, le 26 novembre 1949. Modi a profité de cette commémoration pour lancer un vibrant plaidoyer en faveur de l'équilibre des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire en démocratie.

"En tant que membres de la même famille, s'est-il interrogé, travaille-t-on ensemble pour se renforcer les uns les autres, pour se soutenir les uns les autres ?" Une façon de dénoncer l'emprise des juges sur la politique, une caractéristique de l'Inde dont nous avions déjà parlé à Mediapart (lire ici). Soixante-dix ans après l'Indépendance, a-t-il ajouté, "nous n'avons malheureusement pas été capables de surmonter nos faiblesses en la matière".

Narendra Modi a beau jeu de taper sur la tête de la magistrature, lui à qui l'on reproche une dérive autocratique et autoritaire. S'il peut se le permettre, c'est que sa popularité n'a jamais été aussi haute chez ses concitoyens. Selon les résultats d'un sondage de l'institut Pew publié mi-novembre, il est apprécié par 88% des Indiens, alors que son rival Rahul Gandhi n'est crédité que de 58% d'opinions favorables. Malgré le ralentissement brutal de la croissance provoqué par la démonétisation des billets de banque il y a un an, les personnes interrogées sont 83% à juger que la situation économique du pays est bonne, un record depuis le début de la législature, en 2014.

Les Indiens sont en cela en phase avec l'agence de notation Moody's, qui a récemment relevé la note de solvabilité de l'Inde en raison d'une amélioration des fondamentaux économiques. Et avec la Banque mondiale, qui vient de remonter l'Inde de la 130e à la 100e place dans son classement annuel de la facilité à faire des affaires dans les différents pays du monde. Rahul Gandhi a donc du souci à se faire. D'autant qu'il a pris le risque de se faire porter à la présidence du Parti du Congrès, dont il est actuellement numéro deux, début décembre. Juste avant les élections au Gujarat, donc. Si par miracle, sa formation remporte le scrutin, on pourra dire qu'il a lui aussi le sens du timing. Si par miracle...

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