L'hiver vient? Agitons-nous, on est de moins en moins nombreux!

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Mediapart est sans conteste un média formidable par la qualité de ses articles et par sa manière particulièrement originale de communiquer réellement avec ses lecteurs et de faire remonter leurs voix, notamment au moyen des blogs de lecteurs, dont les billets sont régulièrement choisis pour figurer à la une, à côté des articles de journalistes professionnels.

Il existe cependant une contradiction fondamentale en son sein, qui refait régulièrement surface : Mediapart voudrait à la fois être le journal du pluralisme à gauche mais ne peut s'empêcher en même temps d'adopter, ici et là, une ligne politique univoque. Cette tension, tous les lecteurs l'ont remarqué, est particulièrement prononcée sur les questions internationales, les problèmes sociétaux et éducatifs.

J'avais été déjà particulièrement chiffonné par les choix éditoriaux de la rédaction sur l'Ukraine et le Venezuela. Les journalistes de la rubrique internationale ont un point de vue respectable et défendable, là n'est pas le sujet. Le problème serait plutôt de continuer à se présenter en journal pluraliste tout en étouffant des voix différentes à gauche sur ces questions.

Sur les questions éducatives, Mediapart s'acharne à ne mettre à la une que les mêmes billets, des mêmes personnes, avec la même vision, du reste très souvent (et cela ne manque pas de sel) la vision d'inspecteurs de l'Education Nationale. Je suis moi-même enseignant d'histoire-géographie en Seine-Saint-Denis (département symptomatique s'il en est) et je constate sur le terrain que mes collègues (et moi-même) n'avons pas du tout la même perception des problèmes de l'Education Nationale par rapport à celle d'inspecteurs qui n'enseignent plus depuis parfois très longtemps. Une enquête récente (PIRLS 2016) vient encore de démontrer ce que nous constatons chaque jour avec nos élèves : le niveau de maîtrise du français s'effondre à une vitesse inimaginable et rend concrètement très difficile, voire impossible, la poursuite des exigences pédagogiques propres à chaque niveau. Les enseignants du secondaire ont de plus en plus l'impression de devoir mettre un toit ou des murs sur une maison qui n'a pas de fondations, nourrissant en fait de plus en plus dans la profession un certain sentiment d'absurdité.

Le traitement récent par Mediapart d'un dernier sujet, cette fois-ci essentiel aux conditions de possibilité de notre démocratie et à la possibilité de voir un jour la gauche reprendre le dessus dans ce pays, me convainc de demander mon désabonnement. Les polémiques folles des dernières semaines sur Tariq Ramadan et sur les ateliers non-mixtes ont entraîné une crispation politique évidente de la rédaction. Je respecte et j'admire le talent et la sincérité d'Edwy Plenel. Pris comme cible des milieux néo-conservateurs dans l'affaire Ramadan et visé par des accusations ignominieuses, Edwy Plenel, on le sait, a fait un pas de trop, il a "dérapé", comme disent les chèvres qu'on appelle par abus journalistes. Il a eu ensuite l'honnêteté et le courage (c'est tellement rare) de reconnaître que ses mots avaient dépassé sa pensée. C'est tout à son honneur. Mais une énième affaire, celle des ateliers non-mixtes, a montré que, décidément, la pilule n'était pas passée. Dans un réflexe obsidional, la rédaction a choisi de ne relayer à sa une, aussi bien dans ses articles que dans les billets sélectionnés, qu'une seule position, la seule, pense-t-on, qu'il est possible d'opposer à Blanquer. De très nombreux billets de lecteurs anonymes ou d'universitaires connus ont envahi la une pour défendre une méthode (les ateliers non-mixtes) et une notion (le racisme d'Etat) qui sont non seulement contestables mais surtout suscitent des divisions insurmontables à gauche. Face à un tel problème, un journal pluraliste aurait dû organiser la confrontation des points de vue : il n'en manquait pas d'ailleurs des voix différentes, fermes mais apaisées, à l'instar du billet de Loïc Céry.

Au regard des différends qui ont pu surgir sur les questions internationales, il y a là quelque chose de nouveau et de particulièrement choquant à ne pas relayer des avis qui ne font que rappeler un principe éminemment respectable et essentiel dans notre république : le principe de non-discrimination sur des critères de race. Ne pas le voir, tenter de faire comme si "nous" étions tous unis face à Blanquer, essayer de mettre sous le (petit) tapis une (grosse) poussière qui ne cessera de resurgir, ce n'est pas seulement de la malhonnêteté, c'est surtout une énorme erreur stratégique, une manière, ni plus ni moins, de retarder cette fameuse clarification politique dont on se repaît dans les mots mais qu'on ne parvient décidément pas à mettre en oeuvre réellement. Les rencontres "live" de Mediapart qui réunissent des intellectuels et des militants sur la question, devenue creuse et lassante à force d'être assénée sans résultat, de la "refondation à gauche", des "alternatives", de "l'autre avenir", ressemblent alors de plus en plus à une sorte de rituel logomachique d'une gauche qui aime disserter mais ne sait pas agir.

Il y a deux lourds problèmes enchevêtrés dans l'affaire des "ateliers non-mixtes". Le premier concerne le fond du débat. Sans en reprendre les arguments qui ont été maintes fois échangés, malheureusement souvent dans la plus grande violence verbale, j'ajouterai un dernier mot avant de me taire. Que les luttes politiques s’expriment de fait sous la forme d’identités singulières n’est pas nouveau, depuis les manifestations de femmes à Versailles en octobre 1789 à la Marche pour l'égalité et contre le racisme en 1983. Le problème est de présenter la séparation identitaire comme une condition préalable, parfois même déconnectée des attentes réelles, à toute lutte. Portées le plus souvent par une authentique sincérité, des initiatives telles que les ateliers « non mixtes » attisent des divisions insurmontables à gauche et heurtent un attachement tout aussi sincère au principe, profondément ancré et conquis de haute lutte, de non-discrimination. Des méthodes d’action s’interdisant de créer un consensus minimal en son sein exposent la gauche au risque de la réduction dissensuelle et sectaire, donnant aux voix du néolibéralisme le champ libre et à celles du néo-conservatisme et de l’extrême-droite une aubaine pour valider leurs conceptions martiales d’un « conflit de civilisation ». Et enfin (surtout), en s'enfermant dans une position qui n'est défendable qu'au prix de contorsions et de divisions, on ne voit pas qu'on entretient la confusion de la gauche avec une pensée insidieusement raciste et antisémite, celle du Parti des Indigènes de la République et de sa porte-parole, Houria Bouteldja. Et là, on ne fait pas seulement que s'enfoncer, on se noie aussi tranquillement dans la boue.

Et puis il y a le second problème, générique et fondamental, de la manière dont la gauche, et en particulier ses intellectuels, conçoivent aujourd'hui la politique. On ne compte plus aujourd'hui les textes plus ou moins brillants et les grandes pétitions d'intellectuels "engagés" contre le "camp d'en-face", Valls, Blanquer, la droite, le "néolibéralisme", la "fachosphère" ou l'extrême-droite ; un "camp d'en face" qu'on se lamente de voir tous les jours progresser sans se rendre compte que c'est aussi (et peut-être surtout) notre propre inconséquence politique qui le renforce.

D'où vient cette impuissance si on y réfléchit ? Elle ne tient pas à la volonté des personnes ni à leur intelligence. Elle a des raisons fondamentalement historiques : l'effondrement du phénomène communiste, la méfiance des générations nouvelles à l'égard de l'organisation politique et l'impuissance politique née paradoxalement de la constitution inédite dans l'histoire d'une couche moyenne diplômée qui s'est confondue, jusqu'à la saturer, avec la composition sociologique de la gauche, en particulier la gauche radicale. Et à cet égard il y a quelque chose de très juste dans le constat d'Emmanuel Todd d'une fracture éducative grandissante dans nos sociétés : d'une lutte de classes l'autre, pourrait-on dire. Plus que jamais, dans sa conformation, la gauche est prisonnière d'une conception qui confond la politique avec les "bonnes idées", le militantisme avec la pétition savante, l'engagement avec l'entre-soi d'une réunion "alternative", sans voir que la politique constitue en fait par définition un niveau de réalité différent de celui de la science et de la "bonne idée". La gauche est devenue platonicienne sans le savoir, abandonnant la leçon de Machiavel : elle croit que la politique, c'est l'idée juste, née de la réflexion savante/universitaire sur l'histoire et la société ; elle ne comprend pas que si la politique se fonde en effet sur des principes d’action, elle n'a rien de "juste", qu'elle n'est seulement, en tant que telle, qu'un jeu de rapport de forces où il faut à la fois savoir s'allier et se séparer, rassembler et tracer des lignes politiques claires. Les intellectuels "engagés" croient s'engager mais ne saisissent pas ce que signifie l'engagement politique : une prise de risque, un positionnement, une pensée de l'organisation et de la stratégie, bref, se salir un peu les mains. L'intelligentsia "indignée" préfère agiter des idées et s'agiter autour, les lancer en l'air ou y mettre parfois quelque réalité en s'enthousiasmant pour des rassemblements éphémères ou le carnaval des "ateliers", et elle croit ainsi sincèrement qu'ayant raison, les bonnes fées du débat d'idées lui ouvriront un avenir...

Et c'est bien pour cela, par oubli du politique et en l'absence de toute volonté stratégique, qu'il n'est plus possible en son sein d'organiser sereinement le débat sur les ateliers "non-mixtes" et surtout de surmonter ses différences. Cette gauche-là est condamnée à se monter sans cesse le bourrichon. L'impasse pratique des "ateliers non-mixtes", qui seraient nécessaires pour "libérer la parole", ou des assemblées interminables de Nuit Debout qui auraient remué des idées, est aussi là : la gauche veut "parler" pour mieux oublier qu'elle doit surtout agir efficacement, s'organiser et se rassembler - faire de la politique - précisément pour pouvoir se parler. La bataille picrocholine de "l'écriture inclusive" est un autre épisode clinique de cette gauche qui imagine inclure quelque chose mais qui en fait exclut l'essentiel et se construit en une nouvelle langue des classes moyennes "éclairées" : on s'accroche à cette question aux enjeux mineurs sans percevoir qu'elle suit la même pente de la distinction culturelle, avec des conséquences politiques bien plus lourdes. 

Il y a une époque où Aragon disait vouloir tirer sur "les ours savants". Mais chaque époque a sa grandeur et la nôtre en manque un peu : aujourd'hui, il n'y aurait plus guère de sens à vouloir faire feu sur "l'ours savant" ; dans la forêt sans cesse rétrécie et refroidie de la gauche, il n'y a plus d'"ours savant", mais seulement des "oursons savants" qui se tiennent chaud autour d'un feu et autour duquel ils dansent, chantent et se chamaillent jusqu'à l'épuisement. On peut déplorer la victoire de "l'intellectuel spécifique" de Foucault sur "l'intellectuel universel" de Sartre, mais en réalité cette victoire n'eut rien d'idéologique ou de volontaire, elle était inéluctable. Au sein d'une université dont les effectifs étudiants et enseignants ont grossi de manière spectaculaire depuis cinquante ans (suivant une évolution nécessaire et souhaitable) et où se forment, quoiqu'on en dise, les 20-30 %  supérieurs de la population, les questions se sont éparpillées, spécifiées et elles ont tout doucement refroidi le sens du politique sous les apparences de l'échauffement des idées. La gauche s'est enfermée, sans s'en rendre compte et avec délice, dans un enclos où elle continuera à s'agiter longtemps.

Voilà, au terme de ces réflexions que je me fais depuis longtemps mais qui ne m'ont jamais paru si claires aujourd'hui, je dois bien me rendre à l'évidence. La gauche mettra beaucoup de temps à "se reconstruire". Un journal comme Mediapart, malgré toutes ses qualités, n'y aide pas quoiqu'il ait l'impression du contraire. Le minimum, pour moi, est de me désabonner. Quant au choix qu'il faut faire régulièrement devant les urnes, je n'ai jamais autant ressenti mon incapacité à choisir, même par défaut, un bulletin de vote au sein d'une gauche avec laquelle j'ai milité et pour laquelle j'ai toujours voté, mais qui s'enfonce chaque jour un peu plus dans la confusion et la marginalité. Il y a une organisation, France Insoumise, qui avait recueilli mon suffrage (et pas seulement), mais dont le mouvementisme désormais assumé et la revendication d'un symbole savant (la lettre phi) comme drapeau démontrent, s'il en était besoin, qu'elle est davantage le symptôme, plus qu'une solution, du lent déclin de la démocratie dans ce pays et de l'incapacité socio-culturelle de la gauche à inverser le cours de l'histoire. Il ne me reste plus que l'abstention. Pas le choix.

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