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Billet de blog 4 déc. 2021

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Le fascisme est faible quand le mouvement de classe est fort

Paris s’apprête à manifester contre le candidat fasciste Éric Zemmour, dimanche 5 décembre, à l’appel de la CGT, de Solidaires et de la Jeune Garde Paris. Réflexions sur le rôle moteur, essentiel, que doit jouer le mouvement syndical dans la construction d’un front unitaire antifasciste.

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C’est une mobilisation antifasciste inédite qui se construit, depuis le 23 novembre, à Paris. Face à l’annonce de la tenue d’un grand meeting d’Éric Zemmour, un des candidats du fascisme à l’élection présidentielle de 2022, une organisation syndicale, l’Union des syndicats CGT de Paris, et un groupe antifasciste de terrain, la Jeune Garde Paris, ont lancé un appel à bâtir une riposte large et populaire. Ces deux organisations ont été rapidement rejointes par une autre organisation syndicale, Solidaires Paris, et l’initiative a reçu un accueil incroyable : le 4 décembre au matin, 64 structures appelaient à manifester, le lendemain, contre Zemmour et le fascisme. Les signatures sont très diverses : syndicats, associations, partis et organisations politiques ; elles vont d’Europe Écologie-Les Verts à l’Union communiste libertaire, en passant par Act-Up et des organisations de l’immigration, comme l’Assemblée citoyenne des originaires de Turquie. Le pari du rassemblement a donc été remporté haut la main et a fait mentir ceux qui disaient que l’antifascisme était condamné à être une lutte minoritaire, de spécialistes.

Très vite, cette mobilisation historique a connu sa première victoire : le 1er décembre, Éric Zemmour annonçait l’annulation de son meeting au Zénith de Paris pour le délocaliser à Villepinte, à quinze kilomètres de la capitale. Nous disions que Paris allait faire taire Zemmour, en parlant plus fort que lui, plus nombreux et plus unis : objectif atteint. En partie, du moins, car la victoire n’est que partielle : si le fasciste a été écarté de la ville qui symbolise le pouvoir en France, il ira déverser sa haine ailleurs.

Massifier l’antifascisme, préserver le rassemblement 

Les organisations à l’initiative de la manifestation unitaire et populaire ont décidé de maintenir la mobilisation parisienne, le but étant, au-delà du meeting de Zemmour, de faire descendre dans la rue notre classe sociale contre le fascisme, de faire une démonstration de force sur laquelle s’appuyer pour lancer une dynamique de rassemblement antifasciste dans la durée à Paris. Car le fascisme ne s’arrête pas à Zemmour et la campagne pour l’élection présidentielle promet déjà d’autres initiatives de l’extrême droite, qu’il nous faudra faire taire, à nouveau.

Pour combattre efficacement le fascisme, il faudra préserver le rassemblement, et même l’élargir, encore et encore, massifier l’antifascisme. Il est impératif de rompre avec l’imaginaire viriliste et nihiliste d’un certain antifascisme de rue, qui effraie plus qu’il ne rassemble largement. D’où la volonté d’organiser, le 5 décembre, une manifestation de masse, sécurisée, festive et dynamique, où chacun a sa place, qui montre que l’antifascisme n’est pas une affaire de petits groupes spécialisés dépositaires du terme, mais bien l’affaire de toutes et tous.

Pour le mouvement syndical, l’enjeu est aussi de renouer, de façon ambitieuse et enthousiaste, avec sa longue histoire antifasciste, en redevenant le moteur de ces mobilisations, en cessant d’être à la remorque des spécialistes ou des partis politiques, auxquels certaines organisations syndicales n’ont que trop délégué ces questions-là, ces dernières décennies. Reprenons l’initiative, retrouvons notre autonomie, assumons notre héritage et, surtout, notre responsabilité, en tant qu’organisations de classe fortes de plusieurs centaines de milliers d’adhérents. L’objectif n’est pas de faire à la place des autres, mais de faire avec eux, voire de les entraîner, et de ne plus dépendre des agendas dictés par les partis politiques. 

Au-delà de la rue, la formation syndicale

Dans cette dynamique, le rôle des syndicats doit aussi être d’éviter d’enfermer l’antifascisme dans la rue. Si garder le contrôle de nos rues face à l’extrême droite est une nécessité, si les investir massivement chaque fois qu’un fasciste décide de parler publiquement dans notre ville est essentiel, on ne saurait se limiter à cet espace d’intervention. 

Rien n’est étranger au syndicalisme, qui est implanté dans les entreprises, les lieux d’études (sections syndicales) et les lieux de vie (unions locales, départementales). L’antifascisme syndicaliste doit donc se déployer partout, se construire au quotidien, et pas seulement « en réaction à ». En la matière, les organisations syndicales font déjà ce travail-là (certaines plus et mieux que d’autres) : formation syndicale, campagnes intersyndicales contre les idées d’extrême droite, meetings, lutte aux côtés des travailleurs sans papiers et autres victimes du racisme d’État, etc. Il nous faut simplement l’amplifier, le généraliser en le coordonnant et l’inscrire dans la même dynamique que celle du front unitaire antifasciste qui se construit pour les mobilisations de masse dans la rue.

Préservons aussi nos organisations de la présence du fascisme, que ce soit dans les discours ou parmi les forces militantes : aucun·e militant·e d’extrême droite n’a sa place dans un syndicat de classe, aucune idée raciste, sexiste, xénophobe, antisémite, islamophobe, homophobe n’a sa place dans un discours syndical. N’oublions jamais que des syndicalistes révolutionnaires ont participé à la création du mouvement fasciste, en Italie, dans les années 1920 ; si le mouvement syndical a écrit certaines des plus belles pages de l’histoire de l’antifascisme, certaines de ses composantes ont aussi nourri la matrice du fascisme. Nous avons donc un devoir de vigilance et de prévention, et cela passe notamment par l’information, la sensibilisation et la formation. La formation syndicale a donc un rôle central à jouer ; elle doit proposer aux syndiqué·e·s des modules de formation sur ce qu’est l’extrême droite aujourd’hui, pour apprendre à décrypter ses implantations et à différencier les groupes et partis actifs sur la scène politique comme dans la rue. Il s’agit aussi de s’attaquer aux discours qu’ils portent, de les déconstruire politiquement, pour neutraliser la pseudo-rébellion qu’ils prétendent incarner. En cela, certains discours sont à dynamiter en priorité, car les milieux syndicaux semblent parfois y être plus perméables. L’enjeu de ce travail, qu’on peut réaliser avec un réseau comme Visa ou des groupes comme la Jeune Garde antifasciste, c’est de démasquer le fascisme et ses discours.

Des dynamiques intersyndicales à la réunification du syndicalisme de classe ?

La lutte syndicale contre l’extrême droite doit se construire au sein de dynamiques intersyndicales : le mouvement syndical est aujourd’hui trop éclaté, trop divisé, trop morcelé pour qu’une organisation puisse faire face toute seule, ou même s’en croire capable.

Ces derniers mois, le fascisme a gagné un certain nombre de batailles idéologiques dans les médias et au sein des lieux de pouvoir. Si Génération identitaire a été dissous, son agenda politique est en passe de devenir hégémonique dans les débats. C’est un mouvement inquiétant, qui augure du pire pour l’avenir.

Face à cela, des questions importantes vont finir par se poser au syndicalisme de classe en France. Parmi elles, celle de sa réunification, car l’antifascisme exigera sans doute plus que des intersyndicales. Le fascisme est faible quand le mouvement de classe est fort et le mouvement de classe n’a jamais été aussi puissant que quand il était unifié au sein d’une même confédération syndicale. La réunification est ce qui nous permettra d’être plus forts, mieux coordonnés, de construire des perspectives enthousiasmantes, de nouvelles sociabilités, d’offrir des alternatives concrètes au capitalisme et de briser le cercle du désespoir et la culture de la défaite.

Bien sûr, il ne suffit pas de le dire pour le faire… La division syndicale est tellement implantée culturellement dans l’imaginaire collectif que l’idée même d’une réunification exige un travail préalable considérable. À terme, l’enjeu est rien de moins que celui de notre capacité à sortir les fascistes du pouvoir si jamais ils venaient à s’y installer.

Guillaume Goutte

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