M. Tomsin : « Composer, mettre en page, imprimer et éditer de merveilleux livres »

Marc Tomsin nous a quittés aujourd’hui. Il a rendu son dernier souffle à La Canée, en Crète. Cet infatigable militant libertaire, correcteur de presse, tout entier engagé dans la solidarité internationale, était connu et apprécié de beaucoup. En 2011, je m’étais entretenu avec lui, pour « Le Monde libertaire », au sujet de ses activités d’éditeur. Voici l’entretien, tel qu’il a été publié.

Guillaume Goutte : Comment ton aventure éditoriale a-t-elle commencé ? Quand t’est venue l’idée de publier des livres ?

Marc Tomsin : Ma première tentative remonte à la fin des années soixante-dix. Je vivais alors à Barcelone où deux anciens du MIL [Mouvement ibérique de libération – NDLR] avaient monté une imprimerie dans le quartier populaire de Gracia avec un de mes amis, qui avait une formation de typographe. Fort de ces amitiés, j’ai édité un premier petit livre, en 1978. C’était un court texte introuvable de Raoul Vaneigem sur Isidore Ducasse et le comte de Lautréamont dans les Poésies. Tiré à moins de mille exemplaires, j’ai pu le diffuser facilement moi-même, grâce au nom de l’auteur et au thème de l’essai. Sept ans plus tard, j’ai recommencé, cette fois à Paris où j’étais devenu correcteur dans l’imprimerie. Profitant d’une période de chômage, j’ai déposé les statuts d’une maison d’édition avec une amie, Angèle Soyaux. Cela s’appelait Ludd, en référence au héros des briseurs de machines anglais (les luddites). C’était en 1985 et cela va durer jusqu’en 1998. Au total, nous avons publié une trentaine de livres dont bon nombre d’auteurs germaniques, comme Karl Kraus, Oskar Panizza, Franz Jung, Frank Wedekind ou Christian Dietrich Grabbe. Pierre Gallissaires, qui collaborait aux éditions Nautilus à Hambourg, a assuré une bonne partie de ces traductions. Tous ces livres, comme le premier, avaient la particularité d’être fabriqués en typographie, composés en linotype et imprimés, au plomb, pour la plupart en banlieue parisienne, à la SAIG, qui existe toujours à L’Haÿ-les-Roses. C’était pour nous deux une activité qui relevait de l’artisanat : des petits tirages (mille exemplaires en moyenne), peu de titres (vingt-huit exactement en douze ans) et nous faisions cela en plus de notre travail salarié ; c’était une activité parallèle.

En 1993, je me suis mis en retrait de cette expérience et, cinq ans plus tard, Angèle a dû arrêter : faillites successives des distributeurs, toutes sortes de difficultés, la tâche devenait trop lourde. Les éditions Ludd ont donc fermé. J’ai cessé pendant une dizaine d’années de publier des livres. En 2007, je me suis retrouvé en préretraite et j’ai monté un nouveau projet sans but lucratif, sous le nom de Rue des Cascades, cette fois seul pour les choix éditoriaux mais Angèle réalise les couvertures. J’ai choisi un petit format et les ouvrages sont maintenant imprimés en offset, chez Lussaud en Vendée, mais toujours en cahiers cousus collés avec couverture à rabats.

Rue des Cascades a commencé de façon assez différente de l’aventure de Ludd (qui restait circonscrite à un domaine littéraire) puisque les premiers textes édités sont liés à la lutte et à l’histoire des peuples indiens du Mexique. À cette époque, j’étais moi-même engagé dans un réseau de solidarité internationale constitué à partir de 1994 autour de la rébellion zapatiste au Chiapas. Les premiers livres traitaient donc de ce sujet : une analyse de la rébellion – L’Autonomie, axe de la résistance zapatiste – écrite par un ami mexicain, Raúl Ornelas Bernal, et un livre du sous-commandant Marcos – Mexique, calendrier de la résistance – qui est une sorte d’état des lieux et de description des mouvements sociaux qui traversent le Mexique entre 2001 et 2003. Il s’agissait du début d’une série que j’ai appelée « Les livres de la jungle », en référence au Chiapas et à la jungle – selva en espagnol – Lacandone. Y prendra place également le livre La Commune d’Oaxaca, qui se rapporte au soulèvement des peuples de la région d’Oaxaca en 2006. C’est le témoignage d’un auteur et ami, Georges Lapierre, qui a assisté de près au développement de l’Assemblée populaire des peuples d’Oaxaca ; à la fois chronique et analyse de ce qui s’est passé en 2006 et des perspectives ouvertes par la création en 2007 de Voix d’Oaxaca construisant l’autonomie et la liberté (Vocal), réseau animé par de jeunes libertaires.

« La pratique de l’autonomie à travers la démocratie directe inspire tous les mouvements indiens »

Guillaume : Comment s’est déroulé le travail autour du livre de Marcos ? Pourquoi as-tu choisi ce texte en particulier ? Marcos était-il au courant ?

Marc : Marcos a reçu une lettre que j’ai écrite et qui lui a été remise en main propre pour lui faire savoir que son texte allait paraître en français. Évidemment, il n’y a pas eu de réponse de sa part, mais on sait qu’il est partisan de la piraterie et qu’il ne cherche pas à obtenir des droits pour lui-même. Il était précisé dans cette lettre que les bénéfices de la vente de ce livre seraient reversés aux communes autonomes zapatistes. Concernant le choix, je pense qu’avec le Calendrier de la résistance, il y a un effort de Marcos – qui écrit facilement en ce temps-là de nombreux communiqués – pour construire un vrai livre. J’ai aussi choisi ce texte en particulier pour la troisième partie, qui explique la constitution des caracoles (escargots en espagnol, évoquant la symbolique de la spirale) et des conseils de bon gouvernement, c’est-à-dire la coordination et l’articulation des communes autonomes entre elles, formant cinq régions dans la zone d’influence zapatiste au Chiapas. Cela se passe en août 2003, c’est la réponse des peuples et villages indiens zapatistes aux accords de février 1996 sur l’autonomie et la culture indigènes. Après des mois de dialogue incluant les mouvements indigènes de tout le Mexique et la société civile, ces accords ont été signés par les délégués de l’EZLN et les représentants du gouvernement fédéral mexicain, mais ce dernier ne les a jamais appliqués, contrairement à l’EZLN qui les met en pratique à travers la création des caracoles et des conseils de bon gouvernement. Je pense que les explications données dans ce livre sont vraiment les plus claires et permettent de comprendre les moyens et les buts de ce mouvement zapatiste, beaucoup plus en tout cas que l’aspect spectaculaire retenu par les médias et souvent favorisé par Marcos lui-même. Cette pratique de l’autonomie à travers la démocratie directe inspire tous les mouvements indiens, ce qui met bien en valeur le livre de Joani Hocquenghem sur la rencontre de délégations indiennes de toute l’Amérique à Vícam, dans le nord du Mexique, en octobre 2007.

Guillaume : Tu publies aussi des livres sur d’autres sujets.

Marc : Oui, bien sûr, car je ne perds pas de vue les textes concernant directement l’anarchisme. Fin 2007, j’ai réédité un livre passionné sur Jules Bonnot, En Exil chez les hommes, de l’écrivain britannique Malcolm Menzies. Ce texte sur Bonnot s’appuie sur des années de recherche pour décrire et retracer très intelligemment le milieu anarchiste individualiste du début du XXe siècle, avant la Première Guerre mondiale. Par la suite, la thématique libertaire revient avec les écrits d’un compagnon espagnol, Tomas Ibáñez, Fragments épars pour un anarchisme sans dogmes. J’ai aussi fait traduire et édité sous le titre Têtes d’orage les Essais sur l’ingouvernable d’un auteur anarchiste argentin à découvrir, Christian Ferrer. À côté de ces deux axes éditoriaux, il y a des livres qui me tiennent particulièrement à cœur, comme Les Jeux de l’amour et du langage, de Jérôme Peignot, ou les Écrits du surréaliste Adrien Dax et, tout récemment, La Geste des irréguliers, de Métie Navajo, qui relate la marche d’une centaine de sans-papiers à travers la France en mai 2010. Sans oublier un court texte de Raoul Vaneigem, L’État n’est plus rien, soyons tout, écrit en septembre 2010 pour la rencontre internationale de Thessalonique, en Grèce.

Guillaume : D’où vient le nom de la maison d’édition ?

Marc : Je vis rue des Cascades, à Ménilmontant qui est aussi mon quartier d’enfance. Dans cette rue se côtoient l’Espace Louise-Michel de Lucio Urtubia – qui évoque aussi bien la Commune de Paris que la révolution libertaire en Espagne – et l’Atelier pour l’estampe et l’art populaire de l’artiste mexicain Raoul Velasco qui, chaque année, au début du mois de novembre, à l’occasion de la fête des morts au Mexique, expose jusque sur les murs des squelettes rigolards – les calaveras. Belleville et Ménilmontant étaient le quartier des « apaches » il y a un siècle et la rue des Cascades a servi de décor aux scènes d’extérieur du film Casque d’or. Le minuscule troquet de Zoubir, au milieu de la rue, accueille encore une faune nocturne, bohème et prolétaire. Plus récemment, Caroline et Wael ont repris le bar Les Cascades, devenu un lieu de rendez-vous des plus sympathiques figures du quartier. Caroline y anime des ateliers d’écriture et les livres y trouvent leur place. Je n’aime pas l’idée de donner le nom de l’éditeur à une maison d’édition. Je préfère une signature quelque peu énigmatique mais incitant à chercher l’histoire ou les histoires qui se cachent derrière.

Guillaume : D’un point de vue économique, ou contre-économique, comment ça se passe au niveau des rémunérations des auteurs ou des traducteurs éventuels, de la confection des ouvrages, de leur impression et de leur distribution ?

Marc : C’est extrêmement précaire, mais pour l’instant, depuis bientôt cinq ans, j’arrive à sortir deux à trois livres chaque année. Les auteurs publiés par Rue des Cascades n’ont pas demandé de droits, solidaires et même complices de cette fragile expérience éditoriale. Les traducteurs sont rémunérés en fonction des critères en usage. Idem pour les imprimeurs. Je n’ai pas de local, les frais principaux sont donc les frais de fabrication et de traduction quand il y a lieu. Il n’y a que deux livres – ceux de Raoul Vaneigem et de Georges Lapierre – qui ont dépassé les mille exemplaires diffusés et qui permettent de continuer. Les ventes des autres ne parviennent pas toujours à rembourser les coûts de fabrication.

Guillaume : Par qui est assurée la distribution ?

Marc : Par Court-Circuit, une petite structure créée il y a six ou sept ans et qui diffuse une trentaine d’éditeurs, pour la plupart d’inspiration libertaire [structure aujourd’hui disparue, remplacée par Hobo Diffusion – NDLR]. Cela m’arrive également, à l’occasion, de proposer à des libraires une rencontre avec un auteur ou autour d’un livre. La vie des livres dépend essentiellement de ces contacts avec les libraires, mais je ne vais pas personnellement les voir pour présenter les nouveautés et susciter leurs commandes. Je l’ai fait pendant quelques années du temps de Ludd, mais c’est l’existence de Court-Circuit qui m’a permis de me remettre à l’édition en sachant que je n’aurais plus à m’occuper de la diffusion.

Guillaume : Et au niveau de la promotion ? As-tu des retours dans la presse, etc. ?

Marc : L’écho médiatique est pratiquement inexistant, à part de temps à autre dans la presse libertaire, surtout dans le bulletin bibliographique À contretemps qui a recensé la plupart des livres parus Rue des Cascades. Au début, j’ai fait quelques services de presse. Devant la quasi-absence de résultats, j’ai arrêté. Il y a des exceptions, quand on me les demande ou pour des journaux comme CQFD. Ce qui est important pour moi, c’est la présence dans les nombreuses manifestations autour des livres de petits éditeurs indépendants et libertaires, comme les divers salons du livre anarchiste. Cela permet d’établir un contact direct avec les lecteurs. C’est vraiment important pour une petite structure. En cette fin d’année 2011, par exemple, il y a une librairie éphémère qui s’installe pour trois semaines à Paris, à la Halle Saint-Pierre, où sont exposés les ouvrages d’une cinquantaine de petits éditeurs.

« Les livres peuvent ouvrir des horizons plus larges que les activités militantes et organisationnelles »

Guillaume : Pourquoi éditer ?

Marc : Je suis un ouvrier du Livre. J’ai d’abord travaillé dans l’imprimerie. La première raison qui m’a poussé à éditer, c’est d’établir ce lien entre les textes et la fabrication des livres. Les deux premiers textes – celui de 1978 et le premier des éditions Ludd en 1985 – n’avaient pas d’existence comme livre ou projet de livre. Dans les deux cas, je souhaitais donner forme à ces écrits, à travers la typographie, la composition et la mise en page, la fabrication artisanale. J’ai toujours eu à l’esprit l’œuvre de Guy Levis Mano, typographe, poète et traducteur qui, pendant un demi-siècle, a composé, mis en page, imprimé et édité de merveilleux petits livres dans son atelier parisien. Bien sûr joue aussi l’envie d’explorer des domaines peu connus, comme ce domaine allemand, reliant la littérature au mouvement social et à l’émancipation des mœurs, de la vie amoureuse, que nous avons essayé de faire connaître davantage avec les éditions Ludd. Tout cela reste peu connu même parmi les libertaires, cela m’intéressait vraiment d’explorer ce domaine dont deux guerres mondiales ont presque complètement effacé les traces. C’est d’ailleurs une même perspective qui m’a poussé à publier des essais autour des peuples indiens d’Amérique : les livres permettant de comprendre ces mouvements aujourd’hui, leur façon de s’organiser, leur vision du monde et ce qu’ils cherchent à atteindre, sont très rares, à part les communiqués de Marcos et des recherches universitaires. J’ai cherché à publier des textes d’auteurs qui sont à la fois des témoins et des acteurs accompagnant véritablement ces mouvements. On pouvait trouver par-ci, par-là un livre, mais il n’y avait pas de tentative de former un ensemble d’ouvrages pour une compréhension des mouvements indiens contemporains. C’est ce que je tente de faire avec la collection « Les livres de la jungle ».

Guillaume : Quel est ton rapport au livre et à l’écrit en général ?

Marc : Paradoxalement, je me sens proche de la transmission orale, j’écris moi-même très peu, mais j’aime l’idée de faire sortir le livre de ses lieux officiels et surtout de l’université. J’ai grandi entouré de livres, dans la bibliothèque de mon père. L’anarchisme est aussi né dans les imprimeries, parmi les ouvriers typographes. Les librairies et les éditions libertaires ont toujours été les meilleurs outils de ce mouvement. À côté de nombreuses petites structures éditoriales naissent aujourd’hui des bibliothèques, parfois nomades (bibliobus), redonnant vie aux « causeries populaires », à la façon des athénées libertaires en Espagne. Les livres peuvent ouvrir des horizons plus larges que les activités militantes et organisationnelles. Je cherche des textes qui allient le fond et la forme, l’imagination, la poésie et la critique sociale.

Guillaume : Allemagne-Mexique, Mexique-Allemagne, mouvements sociaux et littérature, il faudrait que tu publies du B. Traven !

Marc : Oui, Traven fait la jonction entre ce domaine allemand et les peuples indiens du Chiapas. C’est vrai que Traven est un véritable pont entre ces deux univers. Mais je ne suis pas encore parvenu à obtenir des droits de traduction.

Guillaume : Quels liens établis-tu entre engagement libertaire et activité éditoriale ?

Marc : Le milieu libertaire permet la multiplicité et la diversité des initiatives. Il est réfractaire à l’uniformité. Je suis un anarchiste qui édite des livres mais je ne définirais pas Rue des Cascades comme maison d’édition libertaire. En revanche, je m’adresse d’abord à des lectrices et lecteurs qui se reconnaissent dans ce courant de pensée et dans son histoire. J’y ai été encouragé lors des deux années que j’ai passées à Barcelone par mon vieil ami Diego Camacho (Abel Paz), pour qui l’écriture, la publication et la diffusion des livres étaient essentielles à la survie du mouvement.

Guillaume : Quels sont les projets à venir ? Quel avenir pour Rue des Cascades ?

Marc : Passer le cap des cinq ans. Le premier livre qui paraîtra en 2012 sera Femmes de maïs, une suite d’entretiens avec des femmes zapatistes, dans la série des « Livres de la jungle ». Mais je prévois également d’éditer le premier récit de Georg Glaser, auteur allemand de Secret et violence (Agone, 2005), proche des libertaires et ami d’André Prudhommeaux, qui vivait comme artisan dinandier à Paris. Il s’agit aussi d’un témoignage, écrit très jeune, inspiré par la vie de vagabond qu’il a menée à l’adolescence. Ce livre paru en 1930 en Allemagne – Glaser avait juste vingt ans – n’a jamais été traduit en français. Enfin, j’envisage aussi de rééditer une brève et intense réflexion philosophique de Georges Bataille sur l’amour, qui tiendra compagnie à l’essai de Jérôme Peignot.

Enfin, au nom d’une longue amitié, d’une conversation qui s’étend sur trois décennies à Barcelone comme à Paris et qui m’a tant apporté, j’aimerais mettre en route la traduction des trois volumes de Mémoires d’Abel Paz encore inédits en français. Cela occuperait Rue des Cascades pour quelques années encore. [Le premier tome de ces Mémoires a paru en 2020, sous le titre Scorpions et figues de Barbarie – NDLR]

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