Jules Bergeret, le correcteur qui devint général de la Commune

Cet enfant des Hautes-Alpes n’a été correcteur d’imprimerie que pendant quelques années, très vite happé par les turbulences de l’histoire. Voltigeur de la Garde impériale, membre de la 1re Internationale, général insurgé, éditeur de journal, Jules Bergeret, républicain et socialiste, a une vie plutôt atypique, que les quelques mois de la Commune de Paris bouleversent pour toujours.

Jules Bergeret est né le 14 juin 1830, à Gap, dans les Hautes-Alpes, quelques semaines avant que Paris ne se soulève contre le roi Charles X, les 27, 28 et 29 juillet. Pour celui qui sera appelé à jouer un rôle important lors d’un autre soulèvement parisien, celui du 1871, c’est une coïncidence séduisante.

Issu d’une famille riche, il rejoint l’armée impériale en 1850, où il intègre le 1er régiment des voltigeurs de la Garde impériale, rattaché à la Jeune Garde, avec le grade de sergent. Il y reste jusqu’en 1864, date à laquelle il quitte l’armée et devient garçon d’écurie avant de rejoindre le monde des livres, d’abord comme commis en librairie, puis comme correcteur d’imprimerie et typographe.

À cette date, il n’y a pas de syndicat pour les correcteurs, les travailleurs et travailleuses de France étant toujours sous le coup de la loi le Chapelier de 1791, qui interdit les associations professionnelles, en particulier les groupements ouvriers. Néanmoins, il semble que Jules Bergeret adhère à l’Association internationale des travailleurs, créée le 28 septembre de cette même année, à Londres, et qu’il suit ses travaux, sans pour autant s’y impliquer, en tout cas y être remarqué.

Jules Bergeret retrouve des fonctions militaires pendant le siège de la ville de Paris par les armées allemandes, à partir du 17 septembre 1870, dans le cadre de la guerre franco-allemande déclenchée le 19 juillet. D’abord sergent instructeur, il est ensuite nommé capitaine du 8e bataillon de la Garde nationale, laquelle est alors sollicitée pour la défense nationale depuis son intégration dans l’armée active au mois d’août.

Le siège de Paris prend fin le 26 janvier 1871, quand le gouvernement de la défense nationale, installé après la chute de Napoléon III, signe un armistice. Validé le 8 février 1871 par une Assemblée nationale élue dans la confusion et alors sous la coupe des monarchistes, cet accord est massivement rejeté par les Parisiens et les Parisiennes, qui refusent autant la défaite que les mesures économiques que le gouvernement entend prendre pour financer les énormes indemnités de guerre que le pays doit verser à l’Allemagne.

Jules Bergeret, le fédéré

Le 18 mars 1871, quand le gouvernement d’Adolphe Thiers, élu le 13 février, envoie l’armée récupérer les quelque 300 canons stockés dans Paris, essentiellement à Montmartre, Belleville et La Villette, la capitale se soulève. Au grand dam de Thiers, la troupe, plutôt que d’ouvrir le feu, fraternise avec les insurgés et l’opération de désarmement de Paris échoue. Acculé, le gouvernement est obligé de fuir et se réfugie à Versailles, où il va préparer un nouveau siège de Paris.

Ce 18 mars, Jules Bergeret est aux premières loges. Membre du Comité central de la Garde nationale, au sein duquel il représente le XXe arrondissement – aux côtés de deux autres travailleurs du livre : Eugène Varlin et Louis Maljournal (tous deux ouvriers relieurs) –, il est à la tête du 128e bataillon qui, boulevard de Courcelles, reprend des canons aux gendarmes.

Jules Bergeret, cet « officier » qui ne sait pas monter à cheval (on dit qu’il dirigeait ses unités depuis une voiture tirée par des chevaux !), intègre, peu après, l’état-major de la Garde nationale et s’installe place Vendôme, d’où il est chargé de diriger l’ensemble des services militaires. Hostile aux discussions avec Thiers, persuadé que les négociations ne pourront pas aboutir à des décisions acceptables, refusant le compromis, Jules Bergeret veut faire la guerre aux versaillais. En cela, il est un des grands partisans, et artisans, de l’idée d’une offensive sur Versailles.

Le 22 mars 1871, c’est lui qui organise la répression de la manifestation organisée par les Amis de l’ordre, sous l’étendard desquels se regroupent les Parisiens ennemis des insurgés et partisans du gouvernement de Thiers – essentiellement des habitants des quartiers bourgeois de l’ouest et du centre de Paris. Ces « amis de l’ordre » appellent au boycott des élections organisées pour élire les membres du Conseil de la Commune et défilent pendant deux jours dans Paris, les 21 et 22 mars. Le 22 mars, alors qu’ils arrivent place Vendôme, Bergeret les somme de se disperser et, devant leur refus, des combats s’engagent, qui se soldent par deux morts chez les fédérés et quinze dans les rangs des Amis de l’ordre.

Le 26 mars, les élections au Conseil de la Commune, déjà repoussées une première fois, se tiennent enfin et portent une majorité de républicains et socialistes au pouvoir. Jules Bergeret est élu par le XXe arrondissement, avec 15 290 voix sur 16 792 votants. Membre du Conseil de la Commune, il intègre, sans surprise, la commission de la guerre.

Deux jours après l’élection, le 28 mars, Paris fête la proclamation de la Commune, qui va rester dans l’histoire comme un épisode à la fois tragique et porteur de mille promesses. Car la Commune de Paris, on le sait, n’est pas qu’une histoire militaire, c’est aussi la construction d’un ordre social et politique nouveau, qui a commencé à se dessiner à travers le vote de quelques grandes mesures phares : la réquisition des ateliers abandonnés pour lutter contre le chômage, l’interdiction du travail de nuit des boulangers, la suppression des amendes et retenues sur salaires, l’école obligatoire, gratuite et laïque, la gratuité des loyers pendant plusieurs mois et la réquisition des appartements abandonnés, la séparation de l’Église et de l’État, etc.  

Portrait de Jules Bergeret. Portrait de Jules Bergeret.

Le tragique assaut du 3 avril contre Versailles

Le 2 avril, Jules Bergeret est désigné commandant en chef de la place de Paris. Le matin, vers 2 heures, les versaillais ont lancé une première offensive d’ampleur contre la Commune. Ils parviennent à prendre Courbevoie, mais pour peu de temps : le soir même, les fédérés, soutenus par des francs-tireurs garibaldiens, les en chassent. Pour Jules Bergeret, la Commune de Paris n’a que trop tarder : il faut attaquer Thiers, passer à l’offensive. Le lendemain, le 3 avril, à 4 heures du matin, trois colonnes de la Garde nationale partent de Paris pour aller marcher sur Versailles. Elles se composent d’environ 40 000 hommes, dirigés par Jules Bergeret : une première colonne, sous son propre commandement, passe par la droite, par Nanterre ; une deuxième, commandée par Émile Eudes, passe par le centre, par Meudon ; une troisième par la gauche, par Clamart, dirigée par l’ouvrier fondeur Émile Duval.

L’entreprise est ambitieuse, mais c’est un échec total et sans appel. Impréparation, fatigue, désorganisation, communication défaillante : la progression des trois colonnes est arrêtée assez vite, et loin de Versailles. Les plus efficaces, les francs-tireurs de La Marseillaise, parviennent jusqu’à Bougival, où ils hissent le drapeau rouge – qui n’y restera que… deux heures. Les versaillais engagent peu d’hommes et leurs pertes sont maigres. « [Les fédérés] s’attendaient à marcher sur Versailles mais n’étaient en aucune manière prêts ou capables de livrer une bataille », écrit Robert Tombs dans Paris, bivouac des révolutions (éditions Libertalia). Les fédérés sont nombreux à tomber. Contrairement à ce dont Jules Bergeret était persuadé, le Mont-Valérien n’est pas neutre et mitraille la colonne. Émile Duval, contraint de se rendre avec ses troupes, est capturé, puis fusillé.

À la suite de ce retentissant échec militaire, Jules Bergeret est destitué. Le 6 avril, la commission exécutive de la Garde nationale donne le commandement en chef de la place de Paris à Jaroslaw Dombrowski, un ex-militaire polonais insurgé, et, le 8 avril, Jules Bergeret est arrêté et incarcéré. Le 12 avril, lors de la séance du Conseil de la Commune, il doit répondre de plusieurs chefs d’accusation portés contre lui par Gustave Cluseret, alors délégué à la Guerre. Au cœur de ceux-ci figure, bien sûr, l’attaque ratée du 3 avril, Cluseret lui reprochant « d’avoir contribué, pour la plus grande part, à un mouvement de troupes de la Commune dans des conditions désastreuses, de les avoir conduites sous le feu du Mont-Valérien et, comme résultat de cette attaque, d’avoir rendu les opérations militaires odieuses et ridicules et contribué largement à la désorganisation de la Garde nationale ». En outre, il l’accuse d’avoir organisé les troubles qui ont suivi son remplacement au commandement de la place de Paris par Dombrowski, le 6 avril. Pour toutes ces raisons, il affirme qu’il lui « paraît dangereux que le citoyen Bergeret puisse retourner à son bataillon, où sa présence ne ferait que reconstituer le noyau d’insurrection morale et matérielle ».

Jules Bergeret se défend. Il rappelle devant le Conseil de la Commune que l’attaque a été décidée en conseil de guerre, avec les généraux Émile Eudes et Émile Duval, et qu’il ne peut donc être tenu pour seul responsable ni être accusé d’avoir agi seul. Quant à la nomination de Dombrowski, il affirme avoir « au contraire invité ses officiers, au nom de la patrie et de la Commune, à ne pas hésiter à lui obéir ». Des accusations de faste lui sont également portées, notamment sur des dîners de l’état-major, mais Jules Bergeret les rejette en bloc.

À la fin de la séance, plusieurs propositions sont mises au vote. Celle demandant que Jules Bergeret soit remis en liberté jusqu’à l’enquête est rejetée par vingt et une voix contre quinze ; celle demandant sa détention jusqu’à l’enquête est acceptée à vingt-trois voix contre cinq. Jules Bergeret reste donc en prison.

D’un Paris en flammes à la misère new-yorkaise

Le 20 avril, il est libéré et, le 28, il retrouve la commission de guerre, dont il démissionne le 1er mai. Le 5 mai, il est néanmoins nommé commandant de la 1re brigade de réserve et, le 15, il réintègre la commission de la guerre. Il faut dire que, à cette date, les lendemains ne sont pas très prometteurs pour la Commune, dont la fin approche. Le 21 mai, les versaillais, forts d’une armée de près de 130 000 hommes, entrent dans Paris, événement qui marque le début de la Semaine sanglante. Pendant sept jours, du 22 au 29 mai, le gouvernement de Thiers massacre près de 30 000 communards dans Paris, mettant fin à la Commune et enterrant les espoirs de liberté et de justice sociale qu’avaient nourris ses combattants.

Mais Jules Bergeret n’a pas dit son dernier mot. Les 22 et 23 mai, il est de ceux qui organisent l’incendie du palais des Tuileries, une décision qui semble être à la fois un acte désespéré et une ultime tentative de stopper la progression des versaillais dans Paris. Ainsi, le 22 mai, avec Victor Bénot et Étienne Boudin, il introduit dans le pavillon central du palais pas moins de cinq chariots remplis de barils de poudre, de pétrole et de goudron liquide. Le lendemain, avec une trentaine de fédérés, il passe dans les différents appartements du palais, dont il recouvre les murs et les sols de pétrole. Puis Victor Bénot allume le feu et les Tuileries s’embrasent. L’incendie durera trois jours.

Jules Bergeret parvient à échapper aux versaillais et à leur folie sanguinaire. Il gagne la Belgique, puis l’Angleterre. Tandis qu’à Paris le conseil de guerre le condamne à mort par contumace, il se lance, à Londres, dans une nouvelle aventure : la publication d’un journal hebdomadaire, Le 18 Mars. Mais le projet est de courte durée : trois numéros seulement sortiront des presses. Le 20 août, il gagne New York, puis retourne en Angleterre, d’abord à Londres, ensuite à Jersey, où il intègre, en 1872, la Société des républicains-socialistes réfugiés à Jersey, tout juste créée – ce qui semble être l’un des derniers actes de son engagement politique. En 1877, en effet, il retourne à New York, où il s’installe, cette fois pour de bon. Il y trouve un travail de veilleur de nuit et plonge dans une existence solitaire et misérable, coupée y compris des autres fédérés exilés. Il meurt en 1905.

Guillaume Goutte

Sur la Commune de Paris, il existe bien des ouvrages… Deux, toutefois, me semblent incontournables : 

– Robert Tombs, Paris, bivouac des révolutions : la Commune de 1871, éditions Libertalia, 2014. 

– Prosper-Olivier Lissagaray, Histoire de la Commune de 1871, éditions La Découverte, 2004 (1876) . 

– Retrouvez l’intégralité des retranscriptions des séances du Conseil de la Commune de Paris de mars à mai 1871, ici

– On pourra aussi consulter la fiche que le Maitron consacre à Jules Bergeret, ici

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