Pierre Monatte, un correcteur dans les tranchées

Opposant à la guerre, Pierre Monatte, correcteur et syndicaliste révolutionnaire, fut envoyé au front dès 1915. De cette parenthèse tragique, il reste de nombreuses lettres, réunies par les éditions Smolny… en 2018.

Hélas, le nom de Pierre Monatte ne parle plus à grand monde. Pourtant, ce correcteur d’imprimerie et syndicaliste CGT a été l’une des figures centrales du mouvement ouvrier français et l’un des principaux animateurs du courant syndicaliste révolutionnaire, qui, au début du xxe siècle (1902-1909), détermina les grandes orientations de la CGT.

Militant infatigable et exigeant, Pierre Monatte était persuadé que les luttes revendicatives quotidiennes des travailleurs étaient le creuset d’un changement social beaucoup plus important, celui d’une révolution qui jetterait à terre la société de classes. Dans cette perspective, il avait pleine confiance dans les capacités politiques des travailleurs pour penser l’avenir par eux-mêmes, en dehors du carcan de ces partis politiques que certains, y compris des syndicalistes, voulaient pourtant voir diriger le mouvement syndical. Au contraire farouche partisan de l’indépendance absolue du syndicalisme, il plaçait la confédération syndicale au cœur des processus de transformation sociale, organisation unitaire, non sectaire, apte à embrasser l’ensemble des questions sociales que posait – et pose encore – la domination capitaliste.

Homme de plume et de plomb, Pierre Monatte était attaché à la presse comme vecteur essentiel et incontournable des idées et, outre les journaux pour lesquels il a été amené à travailler en tant que correcteur (il a fini sa carrière au cassetin de France-Soir), il collabora à plusieurs grands titres de la presse syndicaliste française, impulsant même la création de trois des plus importants : La Vie ouvrière en 1909 (ancêtre de l’actuelle NVO, mensuel de la CGT), La Bataille syndicaliste en 1911 et La Révolution prolétarienne en 1925.

Syndicaliste internationaliste, chauvin pour rien au monde, Pierre Monatte fut aussi l’un des grands artisans de la lutte contre la guerre quand, en 1914, sonna la première heure de la grande boucherie mondiale. Refusant de céder aux sirènes du nationalisme guerrier, il aurait aimé que la CGT organisât alors une riposte sociale et syndicale contre la guerre, convaincu que les antagonismes nationaux ne faisaient que cacher les antagonismes de classe pour éloigner toute perspective de renversement de l’ordre capitaliste. Hélas, la direction de la CGT opta, à cette époque, pour un ralliement à l’Union sacrée et Pierre Monatte fut mis en minorité. Pis, en réponse à la lettre de démission du comité confédéral de la CGT qu’il avait largement diffusée – un brûlot contre la guerre et pour l’internationalisme ouvrier –, le gouvernement le mobilisa en 1915 et l’envoya… au front. Il y restera jusqu’en 1918.

Pierre Monatte, à la sortie de « France-Soir », lors de son dernier jour de travail, avant la retraite, en 1952. © Gilbert Walusinski Pierre Monatte, à la sortie de « France-Soir », lors de son dernier jour de travail, avant la retraite, en 1952. © Gilbert Walusinski

Condamné à un quotidien de caserne puis à l’enfer des tranchées, Pierre Monatte n’avait pour seuls refuges que la presse et ses correspondances épistolaires, à propos desquelles il écrivait à sa femme, en juin 1916 : « Sans elles, je me demande ce qui nous rappellerait que nous sommes des hommes. » La presse, les camarades restés à l’arrière la lui envoyaient presque tous les jours (essentiellement L’Humanité, La Bataille syndicaliste et La Guerre sociale) depuis Paris, ou bien il essayait lui-même de se la procurer, de passage dans une gare lors d’un transport de troupes. Quant aux lettres, il en envoya beaucoup, à Léo Monatte d’abord, sa femme, et à ces mêmes camarades qui lui envoyaient les journaux : Marcel Martinet, Fritz Brupbacher, Alfred Rosmer, Alphonse Merrheim. Pour lui, c’était une façon de rester connecté avec la vie à l’arrière de la ligne de front, en particulier avec les efforts que quelques militants syndicalistes, socialistes et anarchistes déployaient pour construire une résistance de classe à cette guerre mondiale qui n’en finissait plus de broyer les vies de milliers de travailleurs. Une résistance qui se cristallisait alors autour des jalons jetés par la Conférence internationale contre la guerre de Zimmerwald (Suisse) de 1915 puis de l’activité du Comité pour la reprise des relations internationales qui en résultait.

Réunie pour partie dans Lettres d’un syndicaliste sous l’uniforme (éditions Smolny…, septembre 2018), cette correspondance nous donne aujourd’hui à voir aussi bien le quotidien d’un poilu déterminé à ne tirer aucune balle que la laborieuse expression des militants internationalistes, qui peinent à s’organiser et essuient sans arrêt la censure et la répression d’État, quand ce n’est pas l’ostracisme de compagnons de route auxquels la guerre semble avoir fait oublier les valeurs internationalistes qu’ils avaient pu défendre jadis. En somme, ces lettres sont une chronique de deux guerres, l’une entre nations, l’autre entre classes, en même temps qu’un exposé des thèses qui, à l’heure de cette catastrophe mondiale, ont pu durement – et durablement – diviser le mouvement ouvrier.

Au-delà, ce qui frappe dans ces lettres, c’est la détermination et l’engagement entiers de Pierre Monatte, que rien ne semble vraiment pouvoir ébranler, pas même la guerre. Prisonnier du froid et de la boue, il trouve encore l’énergie de se préoccuper des tergiversations de la SFIO et de la CGT, de ce que vote tel congrès de telle structure, de ce qu’a écrit untel dans telle brochure. Pierre Monatte ne veut pas que le monde lui échappe, du moins pas celui auquel il croit, qu’il façonne dans les luttes. Pourtant, la réalité des tranchées le malmène sérieusement et il a bien conscience de l’enfer dans lequel il se trouve : « Ces douze jours dans le danger, dans l’odeur des cadavres m’ont paru un siècle. […] Il me semble que tout ce que je viens de vivre est irréel et que je suis la victime d’un cauchemar », écrit-il en juin 1916. À travers ses courriers, il évoque pourtant peu ce cauchemar et se préoccupe davantage de faire part de ses conseils et de ses analyses à ses amis restés à l’arrière, s’imposant au final comme un acteur à distance, mais acteur quand même, du mouvement internationaliste contre la guerre.

Du front, Pierre Monatte reviendra vivant. Et, l’on s’en doute, la fin de sa mobilisation ne sonnera pas la fin de ses engagements. « Les projets pour après ne manquent pas. Il y en a une montagne. Tous plus beaux les uns que les autres », écrit-il en septembre 1917. D’autant que le syndicalisme français, profondément meurtri et bouleversé par ce premier conflit mondial, s’apprête alors à faire face à de nouveaux enjeux, porteurs d’espoir autant que de divisions, posés par la révolution russe de 1917, l’éclosion de partis communistes un peu partout en Europe, puis la construction de l’URSS. De quoi alimenter les rêves de certains, mais aussi des craintes : celles de voir l’indépendance syndicale une nouvelle fois contrariée et l’espoir socialiste confisqué par un régime où les travailleurs n’auraient pas plus leur mot à dire.

Guillaume Goutte
(Article initialement paru dans le n° 2 de
La Lettrine, lettre d’infos des correcteurs du SGLCE-CGT)

Pour en savoir plus sur Pierre Monatte, on lira : 

– Pierre Monatte, une autre voix syndicaliste, de Colette Chambelland (Éditions de L’Atelier, Paris, 1999). 

– Syndicalisme révolutionnaire et communisme : les archives de Pierre Monatte (1914-1924), présenté par Colette Chambelland et Jean Maitron (Maspero, Paris, 1968). 

– Un court moment révolutionnaire : la création du Parti communiste en France (1915-1924), de Julien Chuzeville (éditions Libertalia, Paris, 2018). 

Et la fiche que lui consacre le Maitron, ici

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