Paul Pouvreau, photographe des petits riens

Le Centre photographique d'Ile-de-France propose une traversée dans le travail de Paul Pouvreau. Réunissant un ensemble d'oeuvres de 1991 à aujourd'hui dont le point commun est un usage du quotidien s'exprimant à travers l'utilisation d'objets domestiques mis en scène ou trouvés, le «magazine des jours» présente ces petits riens qui sont des témoignages poétiques de notre temps.

Paul Pouvreau, vue de l'exposition "Le magazine des jours", Centre photographique d'Ile-de-France, Pontault-Combault, 2019. © Aurélien Mole, 2019 Paul Pouvreau, vue de l'exposition "Le magazine des jours", Centre photographique d'Ile-de-France, Pontault-Combault, 2019. © Aurélien Mole, 2019
Intitulée le "magazine des jours", l'exposition que donne à voir actuellement le Centre photographique d'Ile-de-France (CPIF) à Pontault-Combault (Seine-et-Marne) n'a pas pour ambition de présenter une rétrospective du travail photographique de Paul Pouvreau. Il compose plutôt un parcours à travers une sélection d'œuvres représentatives des différentes périodes qui jalonnent une carrière débutée il y a plus de trente ans. Né en 1956, le photographe développe depuis le début des années 1980, un travail plastique sur l’intrusion des signes visuels dans notre quotidien. Dix ans après l'exposition collective "L'île de Morel" à laquelle il participait, l'institution lui consacre une première exposition personnelle en mettant l'accent sur l'aspect humoristique qui traverse son œuvre. Dès l'entrée, une vanité accueille le visiteur pour souligner la façon dont l'artiste revisite en permanence l'histoire de l'art à partir des matériaux du quotidien issus de la sphère domestique. Pouvreau s'intéresse très tôt à la représentation des emballages. Ici, un travail sur les journaux et les sacs plastiques savamment composé laisse apparaitre une tête de mort, crâne de la méditation franciscaine, vanité rappelant la précarité de l'homme. Si Paul Prouveau se forme à l'Ecole nationale supérieure d'art de Bourges, il suit en parallèle une licence d'histoire de  l'art à la Sorbonne, cursus dans lequel il ne cessera de puiser son inspiration, travaillant constamment avec des matériaux simples et populaires, dans une grande proximité avec le quotidien.  

Paul Pouvreau, "L'enseigne", vue de l'exposition "Le magazine des jours", Centre photographique d'Ile-de-France, Pontault-Combault, 2019. © Aurélien Mole, 2019 Paul Pouvreau, "L'enseigne", vue de l'exposition "Le magazine des jours", Centre photographique d'Ile-de-France, Pontault-Combault, 2019. © Aurélien Mole, 2019
Le parti pris de l'exposition est de faire dialoguer les images entre elles plutôt que de suivre un déroulé chronologique. Les autoportraits qui se succèdent sont autant de représentations sociétales, donnant à voir à la fois le photographe dans son vécu personnel mais aussi un personnage lambda, reflet d'une époque. Les titres sont importants bien qu'ils viennent souvent dans un second temps. Les "sans titre" du début acquièrent avec le temps un intitulé qui peut modifier la perception de l'œuvre en la recontextualisant. Si l'on suit le sens de la visite (ce que l'on peut se garder de faire par ailleurs tant la déambulation est libre à la manière d'une flânerie), "L'enseigne", première œuvre, apparait presque comme une offrande. Pouvreau se représente en haut d'un immeuble dans une position précaire. Sur le mur d'en face, "Eminence" est un jeu de mot avec le nom d'une marque de sous-vêtements masculins célèbre dans les années 1990. La photographie couleur joue ici sur les nuances de gris, clin d'œil à l'éminence grise. Tout près, le diptyque "Sage comme une
Paul Pouvreau, "Sage comme une image", vue de l'exposition "Le magazine des jours", Centre photographique d'Ile-de-France, Pontault-Combault, 2019. © Aurélien Mole, 2019 Paul Pouvreau, "Sage comme une image", vue de l'exposition "Le magazine des jours", Centre photographique d'Ile-de-France, Pontault-Combault, 2019. © Aurélien Mole, 2019
image",
réalisé dans l'atelier, montre des objets emballés dans du papier journal d'où ressortent des photographies de presse. Est-ce un déménagement? Un aménagement? Peu importe, les images dramatiques deviennent ici de simples papiers d'emballage. Leur lecture est diluée dans cette seconde fonction de protection de biens, au mépris de leur signification première. Quel usage a-t-on des images? Que deviennent-elles? Ici, un objet emballé dans du papier journal illustrant un portrait de disparu se répète à la charnière des deux clichés. Avant et après le déménagement, avant et après la disparition, jamais dans l'instant de la photographie. Lui faisant face, "le coffre" donne à voir une image construite plus en épaisseur qu'en perspective, figurant la vitrine aveugle d'une banque dont la dimension se mesure en profondeur, tout comme l'image d'à côté, représentant une voiture en train d'être repeinte. A proximité, "le cadeau" montre un personnage dont la tête disparait sous un panneau publicitaire.

Paul Pouvreau, vue de l'exposition "Le magazine des jours", Centre photographique d'Ile-de-France, Pontault-Combault, 2019. © Aurélien Mole, 2019 Paul Pouvreau, vue de l'exposition "Le magazine des jours", Centre photographique d'Ile-de-France, Pontault-Combault, 2019. © Aurélien Mole, 2019
On retrouve des vanités composées à partir de matériaux pauvres à usage quotidien : les sacs plastiques. Si la figure humaine est toujours présente, c'est par distorsion du réel, par apparition à partir d'éléments existants. Ainsi, deux crânes se dessinent sur un paysage de montagne imprimé sur deux sacs contenant des déchets, drôles d'anamorphoses où la disposition des sacs autorise l'apparition des fausses têtes de mort, telles des allégories toxiques. L'opposition paysage / déchets rejoue la destruction contemporaine de l’environnement, vision grinçante d'une situation où la nature est sacrifiée au profit de
Paul Pouvreau, vue de l'exposition "Le magazine des jours", Centre photographique d'Ile-de-France, Pontault-Combault, 2019. © Aurélien Mole, 2019 Paul Pouvreau, vue de l'exposition "Le magazine des jours", Centre photographique d'Ile-de-France, Pontault-Combault, 2019. © Aurélien Mole, 2019
l'industrie. Trônant au fond de la galerie principale, un dos bleu de très grand format reprend des affiches promotionnelles de vêtements pour enfants. Le photographe introduit une image dans l'image, donnant une dimension critique à l'ensemble, en cachant les têtes des trois enfants sous des sacs plastiques, angoissants masques de carnaval où l'étouffement (de la consommation ?) désamorce le simple plaisir du jeu. Juste à côté, lui faisant écho, des images extraites de la série "Mascarade" où l’artiste transforme par collage les publicités de marques de luxe que l'on trouve dans les journaux, utilisant pour les subvertir des éléments très simples comme du sel ou des élastiques. 

Paul Pouvreau, "Pique-nique aux champs", vue de l'exposition "Le magazine des jours", Centre photographique d'Ile-de-France, Pontault-Combault, 2019. © Aurélien Mole, 2019 Paul Pouvreau, "Pique-nique aux champs", vue de l'exposition "Le magazine des jours", Centre photographique d'Ile-de-France, Pontault-Combault, 2019. © Aurélien Mole, 2019
La série jouxte une salle où l'on peut découvrir la pratique de dessin de Paul Pouvreau qui débute en 1991 avec un "intérieur tamisé" duchampien, œuvre la plus ancienne présentée dans l'exposition. Sur le verre est figuré un paysage dessiné avec de la poussière sur lequel il a vaporisé un fixatif. Il s'agit en fait d'une fenêtre ouvrant sur un châssis. En face, un paysage de montagne est exécuté par l'application simultanée des quatre mines d'un stylo BIC quatre couleurs. Ici, le dessin apparait au révélateur, exactement comme une photographie. Le "pique-nique aux champs" est réalisé à partir de prospectus de grande surface où certains éléments sont repris à nouveau au BIC quatre couleurs, faisant de l’œuvre une sorte de "déjeuner Auchan"...

Paul Pouvreau, vue de l'exposition "Le magazine des jours", Centre photographique d'Ile-de-France, Pontault-Combault, 2019. © Aurélien Mole, 2019 Paul Pouvreau, vue de l'exposition "Le magazine des jours", Centre photographique d'Ile-de-France, Pontault-Combault, 2019. © Aurélien Mole, 2019
Plus loin, des photographies présentent de façon ironique des superpositions de plans d'images. Le visiteur fait face à un cheval à vendre ou une palissade de chantier recouverte d'une vue de paysage  Des sacs plastiques se confondent avec des nuages bleus. L' "Etandard pour la ville de Vitry", qui fera l'objet d'une carte postale, présente en arrière-plan une imprimerie spécialisée précisément dans l'édition de cartes  postales. Le sac plastique qui semble flotter sur la Seine présente un motif de marguerite (d'une célèbre chaine de supermarchés citée plus haut). Ce nom de fleur est aussi celui d'un nœud marin. Fidèle à ses effets bricolés, Paul Prouveau n'utilise aucun montage. Le sac est simplement lancé en l'air, entretenant ainsi une relation directe avec la matière, une manière de jouer avec l'accident, de revendiquer l'incertitude.

Paul Pouvreau, vue de l'exposition "Le magazine des jours", Centre photographique d'Ile-de-France, Pontault-Combault, 2019. © Aurélien Mole, 2019 Paul Pouvreau, vue de l'exposition "Le magazine des jours", Centre photographique d'Ile-de-France, Pontault-Combault, 2019. © Aurélien Mole, 2019
Un diptyque montre des sacs en plastique vert faisant référence au paysage et figurant de l'herbe stylisée. Plus loin, un second diptyque montre un fond composé par la macule d'un journal (le papier qui sert à régler la densité des couleurs au début de l'impression d'un tirage) sur laquelle apparaissent deux textes que Pouvreau découpe et ré-agence pour les réunir en une phrase énigmatique, "Faites durer" et "tout ce qui se passe".
Ici, la contradiction entre l'éphémère issu de matériaux pauvres voués à la destruction et le durable souligne le regard ironique du photographe.
Paul Pouvreau, "Faites durer tout ce qui se passe", vue de l'exposition "Le magazine des jours", Centre photographique d'Ile-de-France, Pontault-Combault, 2019. © Aurélien Mole, 2019 Paul Pouvreau, "Faites durer tout ce qui se passe", vue de l'exposition "Le magazine des jours", Centre photographique d'Ile-de-France, Pontault-Combault, 2019. © Aurélien Mole, 2019
Il continue aujourd'hui à utiliser des éléments banals transformés comme le montre son dernier ouvrage, édité par l'Artothèque de Vitré, qui rend compte du travail issu de la résidence en entreprise SMITCOM, spécialisée dans le ramassage de déchets. C'est là qu'il a élaboré sa dernière série des "fondus enchainés". Ayant pour point commun un usage de l'ordinaire qui s'exprime à travers l'utilisation d'objets anodins mis en scène ou trouvés, l'œuvre de Paul Pouvreau rend ainsi compte avec beaucoup de poésie et d'humour des absurdités de notre quotidien.

 "Le magazine des jours" exposition personnelle de Paul Pouvreau, jusqu’au 14 avril 2019 - Du mercredi au vendredi, de 13h à 18h; Samedi et dimanche de 14h à 18h; Entrée libre.

Centre photographique d'Ile-de-France
107, avenue de la République 
77 340 PONTAULT-COMBAULT

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