Barbara Breitenfellner, l’image-matériau

Transcriptions indirectes et fragmentaires de ses rêves d’artiste, les installations de Barbara Breitenfellner associent des images disparates choisies à partir des notes contenues dans un livre des songes. Le Centre photographique d’Ile-de-France lui consacre une exposition personnelle où aux oeuvres graphiques et collages répond une installation immersive spécialement conçue pour le lieu.

Barbara Breitenfellner, WVZ 109, 2009, collage et sérigraphie, collection Sabine Schirdewahn et Matthias Wagner K © Barbara Breitenfellner Barbara Breitenfellner, WVZ 109, 2009, collage et sérigraphie, collection Sabine Schirdewahn et Matthias Wagner K © Barbara Breitenfellner

Les images qui composent les installations de l'artiste autrichienne Barbara Breitenfellner (née en 1969 à Kufstein en Autriche, vit et travaille à Berlin) sont la transcription indirecte de ses rêves, passée par le filtre distancié de l'écriture. Le Centre photographique d'Ile-de-France lui consacre une exposition monographique qui fait suite à la résidence menée en 2018. L'artiste, formée à l'Akademie für Bildende Künste de Mayence en Allemagne, intègre la Glaglow School of Art où elle suit l'enseignement de Douglas Gordon. Si elle n'est pas photographe, son utilisation des images comme matériaux de base de son travail explore de nouveaux territoires du médium. Son protocole est érigé en manifeste: elle retranscrit en texte ses rêves, uniquement ceux ayant trait à l'art, consigné dans un livres des songes qui va servir d'instruction de travail à l'interprétation plastique qui compose ses installations. Pour le Centre photographique d'Ile-de-France, elle réalise son premier collage monumental qui occupe la totalité de l'un des murs de la longue galerie de l'institution  Le titre de l'œuvre, qui est aussi celui de l'exposition, correspond au texte qui transcrit le rêve. Impossible à retenir en raison de sa longueur, il provoque une sensation de vertige proche de l'état irréel du rêve:

"Rêve : Les éléments n’ont pas encore trouvé leur matérialité (collage ? photographie ? peinture ?). Tout est triplé. Pas très clair comment les œuvres vont passer du virtuel au réel, surtout pour le glitch et la propriété artistique. — Puis un film. Un paysage enneigé. Nous marchons dans la (tempête) neige. Une fille s’allonge et sa tresse lui rentre dans le dos (transformé numériquement). Puis son dos se désagrège. Un fluide (sang) coule d’une table et quelqu’un d’autre le boit. Il se transforme à travers son corps en une drogue (liquide)."

Le souci avec les songes est que l'image rêvée est perdue dès le réveil, il n'en reste que des fragments. Le texte est alors utilisé comme manuel d'instruction pour le travail de création, en ce sens, c'est l'état avant la matérialisation des rêves. L'importance de la phrase "Tout est triplé", rappelle la répétition qui caractérise les rêves. Le glitch est un terme qui définit la destruction d'une image de l'intérieur. Barbara Breitenfellner pratique le piratage dans les livres et les magazines. Le mur se déroule comme un film, donnant l'impression d'un long travelling. En écho à l'exposition, un film satellite, produit par les Instants chavirés, lieu de diffusion et laboratoire des musiques improvisées, expérimentales, bruitistes installé à Montreuil, pour son programme "Rien à voir", met l'accent sur la dimension sonore, complément idéal à la contemplation visuelle. Le projet s'est construit par strates lors des trois mois en 2018 pendant lesquels Barbara Breitenfellner était en résidence. La drogue liquide du texte évoque l'imagination des rêves de l'artiste. 

Barbara Breitenfellner, Vue de l'exposition personnelle de Barbara Breitenfellner, "Rêve : Les éléments n’ont pas encore trouvé leur matérialité...", Centre photographique d'Ile-de-France, Pontault-Combault, 2019. © Aurélien Mole Barbara Breitenfellner, Vue de l'exposition personnelle de Barbara Breitenfellner, "Rêve : Les éléments n’ont pas encore trouvé leur matérialité...", Centre photographique d'Ile-de-France, Pontault-Combault, 2019. © Aurélien Mole

Barbara Breitenfellner, WVZ 118, 2009, collage, FNAC 09-609, Centre national des arts plastiques © Barbara Breitenfellner / Cnap. Crédit photo : courtesy Eponyme Galerie Barbara Breitenfellner, WVZ 118, 2009, collage, FNAC 09-609, Centre national des arts plastiques © Barbara Breitenfellner / Cnap. Crédit photo : courtesy Eponyme Galerie

La première salle de l'exposition constitue une réflexion sur la propriété artistique à travers la monstration de la collection privée de Kathy Alliou, exclusivement constituée de photographies de ventriloques. L'ensemble est un prélude à la visite. Le ventriloque fait le lien ici avec cette idée de doublage. Les marionnettes portent une parole incivique, désagréable. Barbara Breitenfellner utilise le même système dans ses collages en prélevant des personnages dans des magazines pour pouvoir ouvrir, montrer la réalité. Dans la seconde salle, sont exposées de manière chronologique un ensemble d'œuvres représentatives de son travail. Pour l'artiste, le collage correspond au monde onirique, même si le processus reste intuitif. "Mes meilleurs collages sont des accidents" confie-t-elle. Ils portent  tous des numéros en lieu et place de noms. Les premiers intègrent des motifs imprimés dans l'image, notion d'espace qui vient de sa formation en volume. L'artiste encadre elle-même ses œuvres en privilégiant des cadres anciens aux motifs en harmonie avec la pièce qu'elle protège. Cependant, le choix final est laissé à l'acheteur. Plus loin, trois sérigraphies issues d'une série de dix témoignent de la volonté de l'artiste de faire de ces multiples des œuvres uniques. La salle suivante présente une sélection de collages que l'artiste réalise entre 2006 et 2018. 

Barbara Breitenfellner, Vue de l'exposition personnelle de Barbara Breitenfellner, "Rêve : Les éléments n’ont pas encore trouvé leur matérialité...", Centre photographique d'Ile-de-France, Pontault-Combault, 2019. © Aurélien Mole Barbara Breitenfellner, Vue de l'exposition personnelle de Barbara Breitenfellner, "Rêve : Les éléments n’ont pas encore trouvé leur matérialité...", Centre photographique d'Ile-de-France, Pontault-Combault, 2019. © Aurélien Mole

La galerie accueille l'œuvre inédite au format gigantesque qui associe pour la première fois deux pratiques de l'artiste, l'installation in situ et le collage. Fruit de son travail de résidence, elle illustre le titre à la longueur ubuesque de l'exposition, à la manière d'une image filmique, un long travelling de cinéma, qui occupe la totalité du mur continu de cette ancienne graineterie. Trois dos de femmes correspondent à trois images de grand format. La première est dédoublée, le deuxième prend la forme d'un glitch, la troisième montre un dos ouvert sur une image de décoration intérieure. Plusieurs clichés de neige ou de paysages enneigés sont extraits de photographies vernaculaires provenant de la collection d'Emmanuelle Fructus. L'ensemble se veut spectaculaire. La représentation  de deux cadres renvoie à l'idée de galerie en tant qu'espace d'exposition. En découvrant les espaces du Centre photographique d'Ile-de-France, Barbara Breitenfellner a eu tout de suite l'envie de travailler sur ce long mur, réveillant chez elle une notion cinétique venue du début de sa carrière, lorsqu'elle travaillait avec le matériau film. S'il est ici réalisé numériquement, le glitch se retrouve déjà dans ses collages. Afin d'appréhender l'immense surface de l'oeuvre, l'artiste réalise une maquette au 1/10ème. Elle associe le bleu et le vert, couleurs utilisées en cinéma pour créer des fonds numériques, bien qu'elles ne soient jamais réunies en peinture. L'image laisse transparaitre un travail de volume qui rappelle la formation initiale de l'artiste et provoque une indéniable impression d'ouverture. 

Barbara Breitenfellner, Vue de l'exposition personnelle de Barbara Breitenfellner, "Rêve : Les éléments n’ont pas encore trouvé leur matérialité...", Centre photographique d'Ile-de-France, Pontault-Combault, 2019. © Aurélien Mole Barbara Breitenfellner, Vue de l'exposition personnelle de Barbara Breitenfellner, "Rêve : Les éléments n’ont pas encore trouvé leur matérialité...", Centre photographique d'Ile-de-France, Pontault-Combault, 2019. © Aurélien Mole

Pour cette exposition monographique, Barbara Breitenfellner rend compte, dans sa façon d'appréhender l'image, des nouvelles perspectives de la photographie, rendant obsolètes les frontières qui tendent à définir un médium en le délimitant. Techniquement, l'artiste autrichienne n'est pas photographe, pourtant son travail artistique repose sur une utilisation des images en tant matériaux de base. Barbara Breitenfellner matérialise ses rêves en suivant un protocole précis qui passe par l'écriture comme préalable à la représentation visuelle, déterminant l'association d'images qui en forment une nouvelle, inédite. Il se dégage de ces œuvres une étrangeté propre à la science des rêves où le temps et l'espace sont abolis, où l'imaginaire se confond avec le réel, où les réminiscences apparaissent par bribes, le récit par fragments. Les œuvres à l'héritage surréaliste de Barbara Breitenfellner, invitent à un voyage mental, traversée du souvenir d'un rêve aux formes incertaines, à la mémoire lacunaire, à l'intellection sibylline. Aux effigies des ventriloques ouvrant l'exposition répondent les textes du cahier des songes de Barbara Breitenfellner. Ces exercices de transcription auxquels l'artiste s'astreint chaque matin après un rêve lié à l'art, servant de mode d'emploi à la future installation, constituent également une critique par l'absurde du monde de l'art et de ses codes, de la vie d'artiste. De la même manière que le ventriloque se sert de sa marionnette pour asséner des vérités qui dérangent, l'artiste y révèle, dans une fausse candeur et une vraie ironie, les arcanes de l'art contemporain.

Barbara Breitenfellner, Vue de l'exposition personnelle de Barbara Breitenfellner, "Rêve : Les éléments n’ont pas encore trouvé leur matérialité...", Centre photographique d'Ile-de-France, Pontault-Combault, 2019. © Aurélien Mole Barbara Breitenfellner, Vue de l'exposition personnelle de Barbara Breitenfellner, "Rêve : Les éléments n’ont pas encore trouvé leur matérialité...", Centre photographique d'Ile-de-France, Pontault-Combault, 2019. © Aurélien Mole

"Rêve : Les éléments n’ont pas encore trouvé leur matérialité..." Exposition monographique de Barbara Breitenfellner jusqu’au 13 juillet 2019 - Du mercredi au vendredi, de 13h à 18h; Samedi et dimanche de 14h à 18h; Entrée libre.

Centre photographique d'Ile-de-France
107, avenue de la République 
77 340 PONTAULT-COMBAULT

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