Shirin Neshat et la fascination Oum Kalsoum

A Lausanne, l'artiste d'origine iranienne Shirin Neshat poursuit sa tentative d'approche intime de la chanteuse Oum Kalsoum, icône égyptienne adulée dans le monde arabe. L'ensemble photographique « Looking for Oum Kulthum » fait suite au film éponyme contant l'impossible représentation de la diva. Quarante ans après sa mort, l' « Astre d'Orient » demeure impénétrable.

Shirin Neshat, I see you holding back the tears, de la série Looking for Oum Kulthum, 2018 © Shirin Neshat. Courtesy Noirmontartproduction, Paris Shirin Neshat, I see you holding back the tears, de la série Looking for Oum Kulthum, 2018 © Shirin Neshat. Courtesy Noirmontartproduction, Paris

En 2017, Shirin Neshat présentait son film "Looking for Oum Kulthum" à la Mostra de Venise. Deux ans après, l'artiste new-yorkaise d'origine iranienne dévoile tout l’été au Musée de l’Elysée à Lausanne, sous le titre éponyme, un corpus inédit de huit photographies et deux vidéos. Cet ensemble a été pensé indépendamment du film, qui narre l'histoire d'une réalisatrice iranienne en exil produisant un film sur la chanteuse de légende Oum Kalsoum (1898 – 1975). Le long métrage, qui n’est ni un biopic, ni un documentaire, se fait le témoin des difficultés rencontrées par la metteuse en scène dans la réalisation d’un film qui tente de raconter l'ascension d'une femme sur la scène musicale arabe dans une société dominée par les hommes. C'est aussi une double mise en abime, celle des combats de la réalisatrice iranienne qui sacrifie jusqu’à sa famille pour la réussite de son projet, mais également celle de Shirin Neshat dont la vie se reflète étonnamment dans ce rôle-titre : elle aussi vit en exil depuis la chute du Shâh d’Iran ; comme tous les artistes, elle a connu l’échec. "Le film évoque une défaite" confie l'artiste qui, étudiante à Los Angeles lors de la Révolution iranienne, s’installe à San Francisco l’année suivante. Elle suit une formation artistique à l’université de Berkeley, d’où elle est diplômée. Elle débute sa carrière dans la photographie, se fait connaitre avec les séries « Unveiling » (1993) et « Women of Allah » (1993-97) dans laquelle elle crée des images en noir et blanc centrées sur des parties du corps féminin qui ne sont pas voilées tel le visage, les mains, les pieds, avant de se tourner vers l’art vidéo et la réalisation de longs métrages. Toute son œuvre, dans laquelle elle explore les enjeux compliqués de la condition féminine dans l’Islam contemporain, est marquée par l’expérience de l’exil. "Je comprends mon travail, comme un discours visuel, sur le thème du féminisme et de l’islam d'aujourd’hui comme un discours qui analyse certains mythes et certaines réalités, et qui conclut que ceux-ci sont infiniment plus complexes que beaucoup d'entre nous l'avaient crus", précise celle dont la double culture – celles de son Iran natal et d’un Occident mondialisé – définit sa manière de regarder le monde qui l’entoure. Lorsqu'on l’interroge sur le choix qui l'a conduite à s'emparer de l'image iconique d'Oum Kalsoum pour en faire l'héroïne de ses dernières créations artistiques, elle répond : "Ce choix est dû à la féministe que je suis".

Shirin Neshat, Image extraite de la video,Remembrance, 2019 © Shirin Neshat. Courtesy Noirmontartproduction-Paris. Shirin Neshat, Image extraite de la video,Remembrance, 2019 © Shirin Neshat. Courtesy Noirmontartproduction-Paris.

Il est sans doute difficile pour un occidental de comprendre l'aura exceptionnelle que l'artiste égyptienne dégageait à chaque fois qu'elle apparaissait sur scène, celle dont Maria Callas disait qu’elle avait une voix incomparable. Elle était adorée de tous, hommes et femmes, sans distinction aucune, conservant une popularité inégalée parmi les populations de tous les pays arabes, quelle que soit leur catégorie sociale. Son nom répond d’ailleurs à plusieurs orthographes tant il recouvre l’ensemble du monde arabe pour lequel elle est considérée comme la plus grande chanteuse de tous les temps. Issue d’une famille pauvre du delta du Nil, fille d’imam, elle participe très jeune aux revenus familiaux en interprétant des chants religieux lors de cérémonies alentours. Elle avait appris le chant en écoutant son père l’enseigner à son frère. Très vite, avec la complicité paternelle ayant décelé sa voix singulière, elle commence à se produire sur scène déguisée en garçon. A l’âge de seize ans, elle fait la connaissance du poète Ahmed Rami, rencontre décisive puisqu’il lui composera plus d’une centaine de chansons tout au long de sa carrière. Dès 1932, à la suite de sa première tournée dans les pays du monde arabe, qui découvrent alors sa voix unique, elle s’impose de Tunis à Beyrouth, en passant par Damas, Tripoli… comme figure incontournable du panorama musical arabe. Ses concerts, longs de plusieurs heures, sont complets deux ans à l’avance, comme c’est le cas en 1967 à l’Olympia, à Paris, où son unique série de concerts en France, au lendemain de la défaite de la Guerre des six jours, prend des allures de démonstration de fierté arabe. Son statut de chanteuse iconique en fait rapidement une femme de pouvoir : en témoignent les liens étroits qu’elle entretient avec le Président Nasser. Le documentaire sonore « Oum Kalsoum, la ‘voix des Arabes’ » diffusé sur France Culture le 29 juillet 2017, explique sa popularité toujours très vive aujourd’hui,  ainsi : « Projet idéologique au service du nassérisme et du panarabisme, Oum Kalsoum a reflété au moment de leur indépendance l’aspiration à la liberté des Arabes du XXè siècle. Mais plus encore, elle a contribué à construire un pan de leur identité moderne, à la fois dans le refus de la soumission aux valeurs occidentales, et dans le rejet d’un traditionalisme passéiste. » Elle a su notamment s'approprier des objets, une coiffure, pour en faire de véritables attributs, qu’il s’agisse des lunettes noires, du mouchoir blanc qu’elle laissait pendre de sa manche à chaque concert ou du chignon noir serré, affirmant le culte qu’elle a elle-même créé. Le mystère qu’elle dégageait, le désir qu’elle suscitait, le plaisir musical, déclenchaient le fameux « tarab », cette émotion d’une ampleur intense issue de la communion entre l’interprète et le public, entrainant une véritable ivresse artistique, une extase. Le 3 février 1975, plus de trois millions de personnes se massaient sur le dernier parcours de celle qui fut aussi surnommée la cantatrice du peuple, la voix des Arabes, l’immortelle, la quatrième pyramide ou tout simplement, la dame.

Shirin Neshat, de la série "Looking for Oum Kulthum", 2018 © Shirin Neshat. Courtesy Noirmontartproduction, Paris Shirin Neshat, de la série "Looking for Oum Kulthum", 2018 © Shirin Neshat. Courtesy Noirmontartproduction, Paris

Son mystère soulève une question primordiale : Comment une artiste femme ne générant aucune émotion avec sa vie privée qu’elle tient secrète, n'évoque jamais, peut être à ce point adulée ?  Car elle en avait décidé ainsi : les émotions qui se manifesteraient lors de ses concerts seraient générées uniquement par sa voix.« Oum Kulthum n'a montré aucune souffrance en public, n'a jamais échoué » précise Shirin Neshat, ce qui rend le personnage déroutant car insaisissable. Elle conserve son jardin secret qui renferme sa sexualité, ses opinions politiques, sa personnalité même, à contrario des stars féminines qui deviennent des figures iconiques généralement en raison de leur vie dramatique, de leur fin tragique, de Marylin Monroe à Natalie Wood ou plus récemment  Amy Winehouse. Shirin Neshat l'a compris en réalisant le film: « le public s'intéresse au côté tragique de la vie des actrices ou des femmes célèbres ». Si, avec ses millions de fans, Oum Kalsoum apparait comme une véritable déesse dans le monde arabe, elle reste en revanche quasiment inconnue aux Etats-Unis, ce qui a rendu difficile la distribution du film. La diva ne dit rien de sa vie privée, donne très peu d'information sur elle, à tel point que les Egyptiens eux-mêmes s'étonnent que quelqu'un veuille faire un film sur l'idole arabe, ils savent mieux que personne qu’il est impossible de percer son mystère. 

Shirin Neshat, de la série "Looking for Oum Kulthum", 2018 © Shirin Neshat. Courtesy Noirmontartproduction, Paris Shirin Neshat, de la série "Looking for Oum Kulthum", 2018 © Shirin Neshat. Courtesy Noirmontartproduction, Paris

Les photographies exécutées par Shirin Neshat s'imprègnent de l'atmosphère d'une époque, celle du Technicolor du cinéma égyptien des années 1950, aux couleurs lumineuses, chatoyantes, si caractéristiques de son règne dans le cinéma arabe. Deux vidéos accompagnent les images, dans lesquelles Shirin Neshat tente de lever le voile qui dissimule la personnalité d'Oum Kalsoum. "Remembrance" et "In transe" se révèlent plus contemplatives que le film, laissant apparaitre l'emprise que la diva exerçait sur son public qui semblait – et qui semble encore aujourd’hui – infinie. Si le premier court-métrage est tourné au hauteur d'enfant, l' "Astre d'Orient" étant vue à travers le regard d'un garçon, dans l'intimité ou face à son public, laissant se dégager une mélancolie renvoyant à sa solitude, le second tente de retranscrire le pouvoir de sa musique, qui transcendait les foules jusqu'à les conduire à l'extase. Elles rendent compte d'une atmosphère, d'une ambiance élégiaques qui laissent entendre que si la cantatrice du peuple n’exprimait rien d’autre en public que l’émotion dictée par sa voix, si elle était forte jusqu'à incarner l’inébranlable rocher sur lequel se bâtit la fierté arabe, elle n'en était pas moins seule: seule face à l'orchestre d'hommes dont elle était le leader, seule parmi la foule immense qui acclamait son nom. L'enfant qui observait la diva dans le film cité plus haut, apparait alors comme le parangon de cette solitude, symbole de la culpabilité d'une femme qui, parce qu'elle n'avait pas le droit à l'échec public, a sacrifié ce qui pouvait l'être, la possibilité de l'intime. "Il y a dans mon travail une forme de tristesse qui vient de mes origines" confie Shirin Neshat. Cette même tristesse semble habiter les images représentants Oum Kalsoum. Elle y apparait lasse, éreintée. La solitude semble se lire dans les vitres opaques de ses lunettes teintées qu'elle porte régulièrement, cachant son regard et pourtant trahissant un état de mélancolie qui semble immuable. Sans doute ne peut-on incarner vingt-cinq ans de l'histoire égyptienne, et au-delà, du monde arabe, sans sacrifice. Oum Kalsoum a été ce moment de l'histoire. La petite fille pauvre du delta du Nil est devenue une femme de pouvoir dans un monde dominé par les hommes. Ce statut singulier a participé de son isolation. "La dame", qui garde en mémoire l'enfant déguisée en garçon qu'elle fut lorsque qu'elle monta pour la première fois sur une scène, sait mieux que quiconque qu'une femme doit redoubler de crédibilité pour être considérée des hommes. Cette image et les quelques autres apparaissent alors comme les fondations de sa Thébaïde mentale, entretenue par la rigueur quotidienne à laquelle elle s'astreint. Dans cette tristesse commune à l'artiste iranienne et la chanteuse égyptienne, s'exprime la douleur de l'exil. C'est la perte d'un monde que l'on sait à jamais révolu, d'un pays natal qui n'existe plus ou encore de la liberté d'une vie insouciante maintenant impossible. Comme des millions de personnes à travers le monde, Shirin Neshat reste fascinée par Oum Kalsoum plus de quarante ans après sa mort, au point d'en faire ces dernières années l'unique sujet de ses oeuvres. Dans son cas toutefois, la proximité se fait plus grande encore, les deux femmes ayant en partage cette solitude des exilés. L'apatride reconnaissant dans le mystère de l'Immortelle, son exil intérieur.

Shirin Neshat, "The first thing about love" de la série "Looking for Oum Kulthum", 2018 © Shirin Neshat. Courtesy Noirmontartproduction, Paris Shirin Neshat, "The first thing about love" de la série "Looking for Oum Kulthum", 2018 © Shirin Neshat. Courtesy Noirmontartproduction, Paris

Shirin Neshat, " Looking for Oum Kulthum".

Du mardi au dimanche, de 11h à 18h - Jusqu'au 25 août 2019.

Musée de l'Elysée
18, avenue de l'Elysée
CH - 1006 LAUSANNE

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.