L'insignifiant et le sublime. La terre révélée de Kôichi Kurita

En Camargue, Kôichi Kurita poursuit l'édification de sa bibliothèque des terres en y intégrant celles du delta du Rhône, sujets de l'exposition "Les terres, miroir du monde". Elle révèle l'incomparable beauté des sols aux étonnantes variations de couleurs, reflets d’une identité singulière qui atteste de la diversité des territoires traversés.

Kôichi Kurita, "Les Terres, miroir du monde" aux tours et remparts d'Aigues-Mortes, 2019 © Laurent Lecat-CMN. Kôichi Kurita, "Les Terres, miroir du monde" aux tours et remparts d'Aigues-Mortes, 2019 © Laurent Lecat-CMN.
L'artiste japonais Kôichi Kurita (né en 1962 à Yamanashi au Japon où il vit et travaille) a la passion de la terre au point d'en faire l'élément unique de ses compositions artistiques. Il s'empare de cette matière friable formant la couche superficielle de la croute terrestre, celle-là même sur laquelle nous vivons, que l'omniprésence familière condamne à la banalité, pour en révéler l'importance fondamentale, élémentaire. A la fois lieu de vie portant la marque des humains dans le sol cultivable où poussent les végétaux et lieu de mémoire renfermant, dans les éléments fossiles présents entre les infimes particules de silices et autres minéraux qui la composent, l'histoire des territoires qu'elle traverse, la terre apparait comme la prérogative nécessaire à l’établissement de tout écosystème, son ADN en quelque sorte. Pour l’artiste, l’œuvre contient le temps, "Un bref moment passé devant une œuvre suffit à percevoir d'un seul regard toute la durée écoulée depuis la création du globe". Evacuant d'emblée la notion scientifique – la composition, la géologie des sols l'intéressent peu – Kurita dévoile dans son travail de création les qualités esthétiques de la terre, en donnant une vision inédite et saisissante de beauté. Les différentes étapes du minutieux protocole pensé comme une méditation performative vont venir révéler cet éclat insoupçonné, un peu à la manière du principe révélateur de la photographie, non pas dans son processus chimique mais dans le phénomène d'apparition qu'il implique. Depuis plus de trente ans, l'artiste prélève quotidiennement une petite poignée de terre de l'endroit où il se trouve. L’acte de création envisagé comme performance tellurique dépasse le simple domaine artistique pour s'ériger en philosophie de vie. Près de trente cinq-mille de ces poignées de poussières composent aujourd'hui sa bibliothèque de terres, en provenance du Japon et d’une quarantaine de pays sur cinq continents. Elles témoignent de la splendeur de l'insignifiant, invisible grain de silice à la fragilité de la poussière et à l'immuabilité du monde. Il apparait comme l'indispensable témoin de l'histoire et de la vie d'un territoire. Sa bibliothèque des terres de France, débutée en 2004, vient de s'enrichir d'une nouvelle archive qui couvre le territoire du delta du Rhône, résultat d'une résidence de trois mois effectuée à l'automne dernier, qui répondait à l'invitation plurielle[1]de trois institutions de la Camargue gardoise, territoire situé à l'ouest du Petit-Rhône, dans le département du Gard et une partie de l'Hérault, délimité par le plateau des Costières au nord et la Méditerranée au sud. Cette "petite Camargue" répondait ainsi à la volonté de l'artiste de travailler dans le sud de la France, dernière zone géographique métropolitaine restant à prélever. Intitulée "Les terres, miroir du monde", l’exposition donne à voir tout l'été, sur trois lieux (le Pavillon de la culture et du patrimoine de Saint-Gilles, les Tours et remparts d'Aigues-Mortes et la Maison du Grand-Site de France de la Camargue gardoise) les poignées de terre locale prélevées puis magnifiées par l'artiste, rendant compte une nouvelle fois de l'incomparable beauté des sols dont les étonnantes variations de couleurs constituent l'identité des territoires traversés. 

Kôichi Kurita collectant des terres, résidence en amont de l'exposition "Les terres, miroir du monde", 2019 © Geoffroy Mathieu - Centre des monuments nationaux Kôichi Kurita collectant des terres, résidence en amont de l'exposition "Les terres, miroir du monde", 2019 © Geoffroy Mathieu - Centre des monuments nationaux

Les couleurs de la terre de Camargue (et d'ailleurs)

Kôichi Kurita dans son atelier, résidence en amont de l'exposition "Les terres, miroir du monde", 2019 © Geoffroy Mathieu - Centre des monuments nationaux Kôichi Kurita dans son atelier, résidence en amont de l'exposition "Les terres, miroir du monde", 2019 © Geoffroy Mathieu - Centre des monuments nationaux
Kôichi Kurita élabore son œuvre en étroite collaboration avec sa femme Kazuko Kurita qui documente également chaque production en la photographiant. C’est avec elle qu’il définit le parcours de Nice à Perpignan, correspondant plus ou moins à l'aire géographique du delta du Rhône. Plus de mille terres seront prélevées en quatre-vingt-dix jours, mille cent deux très exactement dont quatre cent sont exposées dans l'ancienne halle du marché de Saint-Gilles, convertie en pavillon de la culture et du patrimoine. Leur présentation suit l'ordre de leur découverte au cours de la collecte. Elles ont été, entre temps, transformées au cours des différentes étapes de création érigées en protocole par l'artiste dans son atelier : triées pour enlever tout ce qui est autre que la terre, puis séparées en deux tas distincts, la terre granuleuse et la terre fine, à la texture identique au sable, à l'aide de plusieurs passages au tamis. Les sachets sont ensuite pesés afin qu'ils affichent un poids rigoureusement identique. L'installation, envisagée comme une démarche méditative, est assurée par l'artiste lui-même, selon un rituel qui paraît inaliénable. Kazuko Kurita prépare les terres à installer, versant la fine poudre à la couleur naturelle chaque fois différente contenue dans chaque sachet sur un papier Japon (à base de murier) qu’elle tend, sans échanger un mot, à Kôichi Kurita. Celui-ci en assure l’installation, quadrillant peu à peu l'espace servant de réceptacle aux quatre-cents terres. Kurita est adepte de la méditation zen, qui permet un moment d'extrême disponibilité où le public est invité à le questionner sur sa démarche plastique. "Tout le monde peut faire ce que je fais" précise-t-il modestement. Les carrés de papier prédécoupés au millimètre près s’inscrivent dans un immense damier dont les proportions identiques créent un sentiment d’harmonie. Le résultat est saisissant. Il atteste de la richesse inouïe de la terre dont les couleurs, jamais tout à fait identiques, composent un subtil nuancier, une palette minérale. Elles sont le reflet de l’activité d’un territoire, en constituent son identité. Pour Kôichi Kurita, toutes les terres se valent dans le sens où il les considère toutes comme ses enfants. En utilisant la symbolique de la "diversification" des terres pour évoquer celle des hommes, Kurita construit une œuvre  politique. Car ces poignées de terres, à la fois similaires et pourtant différentes, sont autant de miroirs qu'il nous tend, une représentation des humains à travers leur appropriation des sols. Cette interaction est particulièrement sensible en Camargue, territoire où chaque parcelle a été aménagée par l'homme depuis le XIIèmesiècle.

kôichi Kurita, "Les Terres, miroir du monde" au Pavillon de la Culture et du Patrimoine de Saint-Gilles, 2019 © Laurent Lecat - CMN kôichi Kurita, "Les Terres, miroir du monde" au Pavillon de la Culture et du Patrimoine de Saint-Gilles, 2019 © Laurent Lecat - CMN

Kôichi Kurita, "Les Terres, miroir du monde" aux tours et remparts d'Aigues-Mortes, 2019 © Geoffroy Mathieu Centre des monuments nationaux Kôichi Kurita, "Les Terres, miroir du monde" aux tours et remparts d'Aigues-Mortes, 2019 © Geoffroy Mathieu Centre des monuments nationaux
A Aigues-Mortes, dans une partie des remparts et des tours de la ville, qui lui donnent son imposante silhouette, rappelant que sa fondation expresse au XIIIème siècle est due à la volonté de Louis IX de doter le royaume de France d’un accès à la Méditerranée, sont présentées trois œuvres de Kôichi Kurita, dont une en provenance de l’archipel nippon. Chacune des cent huit terres est présentée dans une petite coupelle contenant de l'eau, symbole de Japon. En utilisant dans ses œuvres des terres entièrement naturelles, non teintées, Kôichi Kurita montre que tous les sols sont dans la nature, soulignant ainsi son incroyable diversité, rendant cette représentation homothétique plus précieuse encore. "J’ai commencé à ramasser la terre tout simplement parce que je la trouvais belle." indique-t-il. Pour l’artiste tokyoïte, profondément citadin, cette révélation de la terre est apparue avec les premiers voyages à l’étranger au cours desquels il prend l’habitude de prélever la terre formant le sol qu’il foule, et d’en envoyer une infime portion scotchée sur une carte postale. De retour à Tokyo, il réalise qu’il ne connaît pas son pays, l’arpente alors, prélevant la terre des 3 218 communes qui découpent administrativement le Japon. Ce rituel n’a depuis jamais cessé, comme le montre l’ensemble de cartes postales exposé à la Maison du Grand-Site de France de la Camargue gardoise, à qui elles furent adressées par l’artiste à partir de mai 2018, au rythme d’une tous les trois jours. L’installation, qui apparaît plus modeste que les précédentes, est aussi la plus intime de l’exposition, attestant du lien privilégié que l’artiste tisse avec son partenaire. Assemblés bout à bout lorsqu’elles sont exposées, les cartes postales, messages singuliers, composent une phrase qui relate l’histoire du projet.

Un art modeste du sublime 

Simulation de l'installation 'Les terres miroir du monde' de Kôichi Kurita © Geoffroy Mathieu Centre des monuments nationaux Simulation de l'installation 'Les terres miroir du monde' de Kôichi Kurita © Geoffroy Mathieu Centre des monuments nationaux
"En prenant pour thème la diversité du monde, je vais continuer, à travers l'art, de transmettre la beauté sans fard et le prix inestimable de la terre qui se trouve là, sous nos pas." affirme comme une profession de foi Kôichi Kurita. Son geste simple, minimal, appliqué à la matière ordinaire, suffit à en dévoiler une beauté d’autant plus fascinante qu’elle est inattendue. Ses installations dépassent la simple idée de monstration pour atteindre une dimension contemplative, bien souvent magnifiée par la solennité du lieu qui l’expose : le silence d’une église romane ou d’une abbaye ou la verticalité d’une tour de fortification. Elles sont une invitation à faire l'expérience de la terre jusque dans ses notions contraires : la fragilité des infinis grains de poussières, balayés au moindre vent, ne semble pas contredire la permanence inscrite dans ses strates mêmes, formant une sorte d’almanach minéral du temps, un sablier géant s'écoulant depuis la création de la planète. L'artiste japonais rappelle ainsi que la Terre est littéralement un colosse aux pieds d'argile. En faisant jaillir de cette substance pauvre, considérée comme sale, souillée, la pureté, il rend compte de son inestimable valeur. L’œuvre de Kôichi Kurita est une sollicitation à ralentir, à changer de temporalité, à méditer. Ne pas aller trop vite, ne par regarder sans voir, s’asseoir à même le sol pour mieux appréhender, laisser son esprit vagabonder, se perdre en parcourant des yeux le damier, suivre le jeu à peine perceptible de la lumière naturelle sur la poussière. Ce travail d'inventaire révélé est devenu l’œuvre d’une vie, une tâche titanesque que poursuit inlassablement l’artiste : convoquer le sublime dans l’insignifiant pour susciter la sidération face à l'immense beauté de la terre. Indifférent à la parole scientifique, Kurita défie le rationnel pour proposer une alternative à la problématique du climat. Chez lui, le merveilleux semble se substituer à l’écologie, convoquant l’esthétique de la terre pour éveiller les consciences. Un activisme du beau qui agirait comme révélateur de la préciosité du monde et donc de sa précarité. Cette approche sensible interroge notre rapport à la terre, désaxant quelque peu notre regard afin de voir à nouveau ce que nous avions perdu de vue : la splendeur d’une terre nourricière apparaît soudain dans la sensationnelle variété des couleurs dont l’intensité, à peine perceptible, évolue avec le lent déplacement de la lumière naturelle, seule autorisée à les caresser. Ainsi, Kôichi Kurita nous ramène à la terre d’où nous venons, vers laquelle nous allons, cendres ou poussières inextricables de ce magma essentiel à notre existence. Au terme de sa résidence envisagée comme un voyage long de cinq mille kilomètres, parcourant dix-sept départements et deux cent vingt-cinq communes, nait la bibliothèque des terres de Camargue qui contient l’ensemble des sols du delta du Rhône, fragments qui, transformés par le rituel artistique de Kôichi Kurita, resplendissent sur du papier japon, des flacons, des coupelles... autant d’ustensiles usuels dont la simplicité consacre leur contenu.

Kôichi Kurita, , "Les Terres, miroir du monde" à la Maison du Grand Site de France de la Camargue gardoise, 2019 © Laurent Lecat - CMN Kôichi Kurita, , "Les Terres, miroir du monde" à la Maison du Grand Site de France de la Camargue gardoise, 2019 © Laurent Lecat - CMN

Kôichi Kurita revendique la création artistique comme un moyen de sublimer l’ordinaire : "L’existence de l’Humanité est solidement accolée à ce mot ‘nature’. Mais lorsque nous désirons faire un retour sur nous mêmes, l’art en fournit l’occasion – sans doute parce que les formes qu’il emprunte échappent à la banalité du quotidien." Si son art bouleverse autant, c’est parce que chacune des poignées de terre, insignifiantes poussières en apparence, est un concentré du monde. En 2007, l’écrivain François Bon livrait un très beau portait [2] de son ami japonais : "Koichi Kurita est un artiste. Pour le minuscule instant de haute densité qu’est ce que je nomme offertoire, il y a une vie qui s’y engloutit. Un travail. Il y a l’hommage qu’on rend à la terre : elle est séchée, puis dépouillée de ce qui reste d’organique, racines, minces coquilles, débris. Il peut, pour l’infinie variété des terres de son île (je dis île pour archipel, puisqu’en chacun de ses points l’archipel est île unique, pourtant là-bas non dénombrable), il tamise et broie, puis inclut dans des éprouvettes de verre : la matière maintenant devient couleur, et l’assemblage des couleurs une infinie contemplation abstraire. Dans les temples de son pays, comme on accroche des papiers rituels, il pourrait déposer ces terres si diverses : les navigateurs traverseurs de mers, les grands marchands caravaniers traverseurs de continents, rapportaient ainsi un peu de terre prélevée. Koichi Kurita est artiste, parce que cette collecte on la renvoie au monde." En petite Camargue, l'artiste "traverseur de continents" invite à une promenade inédite sur la terre singulière du delta du Rhône, constamment soumise à la mer et au fleuve. Broyée, concassée, elle devient couleur. Chez Kurita, l’acte de création est un acte de révélation, une invitation à regarder autrement. Cette vision inédite de la terre en palette minérale aux nuances infinies dévoile la diversité des sols qui, sur un territoire qui est aussi un carrefour migratoire, hier italien, espagnol, aujourd'hui africain, se font le reflet des espoirs et des afflictions des populations, une mémoire locale qui serait aussi universelle. Kôichi Kurita est artiste parce qu’avec son geste simple, minimal, il nous donne à voir, sans doute pour la première fois, le sublime dans l’insignifiant, la beauté immense de la terre.

[1]Kôichi Kurita réalise cet exploit inédit de fédérer des lieux dépendant de diverses collectivités territoriales et de l'Etat.

[2]  François Bon « Celui qui invente les couleurs de la terre. Koichi Kurita, ramasseur nomade des sols »,© Tiers Livre Éditeur,1ère mise en ligne 7 janvier 2007 et dernière modification le 29 mai 2009

Kôichi Kurita dans son atelier, résidence en amont de l'exposition "Les terres, miroir du monde", 2019 © Geoffroy Mathieu Centre des monuments nationaux Kôichi Kurita dans son atelier, résidence en amont de l'exposition "Les terres, miroir du monde", 2019 © Geoffroy Mathieu Centre des monuments nationaux

"Kôichi Kurita. Les terres, miroir du monde. Une bibliothèqueèque des terres de Camargue et au-delà" -  jusqu’au 31 août 2019.

Tours et remparts d'Aigues-Mortes
Place Alantole France
30 220 Aigues-Mortes

Pavillon de la culture et du patrimoine
Place Emile Zola
30 800 Saint-Gilles-du-Gard

Maison du Grand Site de France de la Camargue gardoise
Route du Môle
30 220 Aigues-Mortes

 

 

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