guillaume lasserre
Travailleur du texte
Abonné·e de Mediapart

316 Billets

0 Édition

Billet de blog 5 oct. 2021

guillaume lasserre
Travailleur du texte
Abonné·e de Mediapart

Game of Trowls. Prendre la mer avec Emilie Rousset et Louise Hémon

Au Théâtre de Gennevilliers, « Les océanographes », nouvelle pièce d’Émilie Rousset et Louise Hémon, fait le portrait d’Anita Conti, première scientifique à pénétrer dans le monde très fermé des marins, à travers ses archives mises en regard avec les recherches actuelles contée par une océanologue. Les metteuses en scène poursuivent avec beaucoup d'humour leur réflexion sur le discours des images.

guillaume lasserre
Travailleur du texte
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Les océanographes d'Emilie Rousset et Louise Hémon © Philippe Lebruman

« Depuis l’âge de sept ans, je suis un vieux marin pêcheur[1] ». Anita Conti (1899 – 1997) raconte que le goût de la mer lui est venu lorsqu’encore enfant, elle embarque plusieurs fois à bord de bateaux de pêche[2] depuis la Bretagne ou la Vendée. Première femme océanographe française – dans la pièce, elle préfère le terme plus poétique d’océaniste –, pionnière de l’écologie, elle est aussi la première scientifique à accéder au milieu très fermé des marins pêcheurs et à en faire le témoignage. Son premier livre « Racleurs d’océan », paru en 1953, retrace par le texte et l’image la vie rude des pêcheurs de morues en Atlantique. Elle avait partagé les conditions extrêmes de leur quotidien durant six mois l’année précédente, unique femme à bord du morutier « Bois Rosé » armée de sa seule caméra face à soixante hommes. Consciente de la surexploitation des océans, elle pressent l’urgence d’organiser leur protection et la nécessité du développement durable bien avant l’heure. Émilie Rousset et Louise Hémon en font le personnage principal des « océanographes », leur seconde pièce commune après « Rituel 4 : Le Grand Débat », désopilante mise en perspective des débats télévisés du deuxième tour des élections présidentielles, irrésistiblement interprétée par Emmanuelle Lafon et Laurent Poitrenaux. Le dispositif théâtral qu’elles imaginent pour ce nouveau spectacle convoque des journaux de bord, des entretiens avec des océanographes d’aujourd’hui, des images filmées en 16 mm, dans un décor de gigantesques piles de notes et d’archives imaginé par la scénographe Nadia Lauro. 

Inside Anita Conti

Sur scène, deux comédiennes, Saadia Bentaïeb – formidable Anita Conti – et Antonia Buresi cheminent dans cette masse de documents, empilements textuels de six mille pages, qui figure l’imaginaire des paysages marins mais qui pourraient tout aussi bien représenter le paysage intérieur de la scientifique, la pièce prendrait alors des allures de promenade introspective évoluant au son des ondes Martenot[3] interprétées par la musicienne Julie Normal qui incarne ici le troisième personnage de la pièce. « Une dramaturgie du vent habite les lieux tout au long de la pièce, offrant une temporalité à l’espace de jeu » précise Émilie Rousset. Au fur et à mesure, les feuilles, portées par une brise, se soulèvent, s’échappent, se mélangent, pour composer une poétique des Alizées.

En mettant en perspective les époques à travers ce portrait de pionnière augmenté d’un état actuel de la recherche, « Les océanographes » interrogent le discours scientifique comme discours politique par le biais de l’évolution des technologies et des savoirs contenue dans les images scientifiques.

Rousset et Hémon travaillent ensemble depuis 2015 sur une série de films portant sur les rituels de notre société. En effectuant des recherches dans les archives de la cinémathèque de Bretagne pour leur film « Rituel 3 : le baptême de la mer », elles découvrent le documentaire « Racleurs d’océans » tourné en 1952 par Anita Conti : « Suite de rushes de pellicule 16 mm muets, mis rapidement bout à bout[4] » résume Louise Hémon. « Il s’agissait de présenter, lors de conférences, une campagne de pêche à la morue sur les bancs de Terre-Neuve » précise-t-elle. « Un film qui montre les gestes précis et répétés des travailleurs de la mer, les tonnes de poissons qui se déversent sur le pont » ajoute Émilie Rousset.

Les océanographes d'Emilie Rousset et Louise Hémon © Philippe Lebruman

« Au milieu d'une immensité liquide, hostile et dangereuse »

Cette personnalité hors norme constitue le point de départ des « océanographes » dont le dispositif dramaturgique est axé sur le hors-champ. Les scènes que décrit la scientifique dans ses essais ne correspondent pas à celles de son film. La première partie de la pièce fait ainsi son portrait à travers la mise en scène d’une conférence vintage, dans laquelle son personnage reprend quelques-uns de ses textes descriptifs en s’appuyant sur des diapositives invisibles. La seconde partie fait entendre, à travers les états d’âme d’une océanologue d’aujourd’hui, les problématiques, déjà présentes chez Anita Conti, qui traversent le champ scientifique et les innovations technologiques qu’elles engendrent. Interprété par Antonia Buresi, le personnage se construit à partir de la somme des entretiens de deux océanographes contemporains. Jules Simon développe le projet « Game of trawls[5] », un logiciel de reconnaissance faciale des poissons permettant l’identification en temps réel des espèces prises dans le filet, ce qui permettra de relâcher celles non ciblées. Dominique Pelletier, quant à elle, travaille à la préservation de la biodiversité à travers un dispositif d’imagerie sous-marine sans plongeur permettant d’observer les communautés de poissons dans les habitats côtiers.

Entre les deux sont diffusées des images extraites du film d’Anita Conti dont l’âpreté – elle n’a jamais eu le temps de travailler le montage – leur donne une force qui fascine, irradie. Elles traduisent un regard plein de tendresse pour ces hommes de la mer tout en saisissant l’extrême violence d’une tuerie massive de la faune marine. Le dispositif dramaturgique met en regard tous ces éléments : ce que projette l’imaginaire des spectateurs à partir des scènes décrites, sa confrontation avec les images du film, puis la description de l’imagerie contemporaine. « Nous recherchons une dramaturgie de la rencontre et du glissement, en complicité́ avec les interprètes Saadia Bentaïeb et Antonia Buresi qui vont naviguer avec nous dans les eaux troubles de cette masse de documents » indique Louise Hémon.

Les océanographes d'Emilie Rousset et Louise Hémon © Philippe Lebruman

Passionnée de musique répétitive, Julie Normal est l’une des seules interprètes d’ondes Martenot au monde. L’instrument produit un son inhabituel, étrange, qu’elle utilise pour créer un effet de distorsion du temps et des mélopées. Pour Émilie Rousset, « faire entrer en dialogue le film muet d’Anita Conti avec une musique était une manière de prolonger les sensations qu’il peut susciter ».

 Avec « les océanographes », Émilie Rousset et Louise Hémon continuent d’interroger le statut des images et de la mise en scène, qu’elles combinent ici pour la première fois avec une réflexion sur la technique. L’importante évolution technologique qui sépare les années cinquante d’Anita Conti d’aujourd’hui a profondément modifié le regard que l’on pose sur les océans. Entre les images de la caméra 16 mm de la « dame de la mer » qui ne peut filmer qu’à la surface de l’eau, engendrant une histoire de projection et d’interprétation, et celles des caméras sous-marines ultra sophistiquées reliées à un système d’intelligence artificielle qui permettent d’explorer ce paysage invisible, la représentation du monde maritime s’est considérablement affinée « mais, en faisant cela, est-ce que l’on perce le mystère ou bien est-ce qu’au contraire il s’agrandit ? » interroge Louise Hémon. Dans l’univers très masculin de la pêche, Anita Conti, l’aventurière des mers, est une militante d’avant-garde de l’écologie maritime. Au récit scientifique et ethnographique se mêlent les mots intimes et pleins d’humour d’un caractère hors du commun annonçant la catastrophe à venir. En se réappropriant l’histoire méconnue d’Anita Conti, en réactivant les actes et les paroles, la pièce questionne le rapport au réel et sa représentation et propose un dialogue avec l’imaginaire des spectateurs.

Emilie Rousset et Louise Hémon © Philippe Lebruman

[1] Anita Conti citée dans l’entretien d’Émilie Rousset et Louise Hémon avec Mélanie Jouen pour le Festival d’automne à Paris, avril 2021.

[2] Anita Conti, L’océan, les bêtes et l’homme ou l’ivresse du risque, Paris, Payot, 1999, p. 7.

[3] Avec le thérémine, elles constituent l’un des plus anciens instruments de musique électronique, inventé à partir de 1918 par Maurice Martenot, caporal radiotélégraphiste qui révèle le potentiel musical des ondes.

[4] Sauf mention contraire, les citations sont extraites de l’entretien d’Émilie Rousset et Louise Hémon avec Mélanie Jouen pour le Festival d’automne à Paris, avril 2021.

[5] Trawls signifie Chaluts en anglais.

LES OCEANOGRAPHES - Conception, écriture et mise en scène : Émilie Rousset, Louise Hémon. Avec Saadia Bentaïeb, Antonia Buresi Musique, Julie Normal. Conception et réalisation scénographie, Nadia Lauro Création lumières, Willy Cessa. Costumes, Angèle Micaux. Conception et réalisation masque, Stéphanie Argentier. Regard dramaturgique, Aurélie Brousse. Régie générale et plateau, Eric Corlay en alternance avec Jérémie Sananes. Régie son et vidéo, Romain Vuillet. Régie lumière, Ludovic Rivière. Stagiaire à la mise en scène, Benjamin Renault Production, administration, diffusion, Colin Pitrat - Les Indépendances. Textes, film et archives : Racleurs d’océans, texte d’Anita Conti © Editions Galimard, collection Le Grand Dehors - Hoëbeke. Racleurs d’océans, film d’Anita Conti © Cinémathèque de Bretagne. Archives sonores - Fonds Anita Conti, Archives de Lorient - Normandie Images. Production John Corporation. Coproduction T2G – Théâtre de Gennevilliers, centre dramatique national ; Théâtre de Lorient, Centre dramatique national ; Fonds d’aide à la création mutualisé (FACM), dispositif du PIVO théâtre en territoire - Scène conventionnée d’intérêt national ; Points communs - Nouvelle Scène nationale de Cergy-Pontoise / Val d’Oise ; Le Phénix, scène nationale de Valenciennes - pôle européen de création. Coréalisation T2G – Théâtre de Gennevilliers, centre dramatique national ; Festival d’Automne à Paris. En partenariat avec la Cinémathèque de Bretagne, les Archives de Lorient et Normandie Images. Action financée par la Région Île-de-France et avec le soutien du DICRéAM. John Corporation est conventionné par le Ministère de la Culture – DRAC Ile de France.

Théâtre de Gennevilliers, du 30 septembre au 9 octobre 2021
41, avenue des Grésillons 92230 Gennevilliers 

Points Communs - Nouvelle Scène Nationale de Cergy-Pontoise du 24 au 25 novembre 2021
Théâtre 95, Allée des platanes 95 000 Cergy-Pontoise

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Justice
À Nice, « on a l’impression que le procès de l’attentat a été confisqué »
Deux salles de retransmission ont été installées au palais Acropolis, à Nice, pour permettre à chacun de suivre en vidéo le procès qui se tient à Paris. Une « compensation » qui agit comme une catharsis pour la plupart des victimes et de leurs familles, mais que bon nombre de parties civiles jugent très insuffisante.
par Ellen Salvi
Journal — Santé
Crack à Paris : Darmanin fanfaronne bien mais ne résout rien
Dernier épisode de la gestion calamiteuse de l’usage de drogues à Paris : le square Forceval, immense « scène ouverte » de crack créée en 2021 par l’État, lieu indigne et violent, a été évacué. Des centaines d’usagers de drogue errent de nouveau dans les rues parisiennes.
par Caroline Coq-Chodorge
Journal — Justice
Un refus de visa humanitaire pour Hussam Hammoud serait « une petite victoire qu’on offre à Daech »
Devant le tribunal administratif de Nantes, la défense du journaliste syrien et collaborateur de Mediapart a relevé les erreurs et approximations dans la position du ministère de l’intérieur justifiant le rejet du visa humanitaire. Et réclamé un nouvel examen de sa demande.
par François Bougon
Journal — Euro
La Réserve fédérale des États-Unis envoie l’euro par le fond
Face à l’explosion de l’inflation et à la chute de l’euro, la Banque centrale européenne a décidé d’adopter la même politique restrictive que l’institution monétaire américaine. Est-ce la bonne réponse, alors que la crise s’abat sur l’Europe et que la récession menace ?
par Martine Orange

La sélection du Club

Billet de blog
Un chien à ma table. Roman de Claudie Hunzinger (Grasset)
Une Ode à la Vie où, en une suprême synesthésie, les notes de musique sont des couleurs, où la musique a un goût d’églantine, plus le goût du conditionnel passé de féerie à fond, où le vent a une tonalité lyrique. Et très vite le rythme des ramures va faire place au balancement des phrases, leurs ramifications à la syntaxe... « On peut très bien écrire avec des larmes dans les yeux ».
par Colette Lallement-Duchoze
Billet de blog
Suites critiques aux « Suites décoloniales ». Décoloniser le nom
Olivier Marboeuf est un conteur, un archiviste, et son livre est important pour au moins deux raisons : il invente une cartographie des sujets postcoloniaux français des années 80 à aujourd’hui, et il offre plusieurs outils pratiques afin de repenser la politique de la race en contexte français. Analyse de l'essai « Suites décoloniales. S'enfuir de la plantation ».
par Chris Cyrille-Isaac
Billet de blog
Nazisme – De capitaine des Bleus à lieutenant SS
Le foot mène à tout, y compris au pire. La vie et la mort d’Alexandre Villaplane l’illustrent de la façon la plus radicale. Dans son livre qui vient de sortir « Le Brassard » Luc Briand retrace le parcours de cet ancien footballeur international français devenu Allemand, officier de la Waffen SS et auteur de plusieurs massacres notamment en Dordogne.
par Cuenod
Billet d’édition
Klaus Barbie - la route du rat
En parallèle d'une exposition aux Archives départementales du Rhône, les éditions Urban publient un album exceptionnel retraçant l'itinéraire de Klaus Barbie de sa jeunesse hitlérienne à son procès à Lyon. Porté par les dessins du dessinateur de presse qui a couvert le procès historique en 1987, le document est une remarquable plongée dans la froide réalité d'une vie de meurtres et d'impunité.
par Sofiene Boumaza