Les corps féminins triomphants de Kubra Khademi

La galerie Eric Mouchet à Paris expose les grandes gouaches de l’artiste afghane réfugiée en France depuis 2015, dans lesquelles triomphe la nudité de corps féminins, modèles chimériques surgis d’une enfance passée à l'ombre des vallées de Bâmyam. Conte féministe, « From the Two Page Book » revisite l'art de la calligraphie persane, réinventant un monde suspendu dans la page blanche de l’exil.

kubra Khademi, The two page book, 150 x 114 cm, gouache et feuille d'or sur papier, 2020. Production Fondation Fiminco © Courtesy de l'artiste et de la galerie Eric Mouchet, Paris. kubra Khademi, The two page book, 150 x 114 cm, gouache et feuille d'or sur papier, 2020. Production Fondation Fiminco © Courtesy de l'artiste et de la galerie Eric Mouchet, Paris.
Kubra Khademi (née en 1989 en Afghanistan, vit et travaille à Paris) a cinq ans lorsqu’elle accompagne pour la première fois sa mère et ses tantes au hammam, rendez-vous hebdomadaire des femmes de cette famille de la province de Ghor en Afghanistan. La beauté de ces corps nus de femmes qu’accentuent leurs longs cheveux détachés, est une révélation, un véritable choc, qui marque le début de sa vie artistique : « J’étais bouche bée pendant que ma mère me frottait le dos. D’habitude, j’avais mal à en pleurer. Là, je ne sentais rien. J’observais ces femmes dénudées dans leur splendeur[1] » raconte-t-elle. Elles seront les sujets de ses premiers dessins : « Enfant, au hammam, je voyais des femmes nues et je les dessinais. C’était normal pour moi, mais quand ma mère les a trouvés, elle les a déchirés[2] ». Une représentation du corps plutôt que de la nudité. À l’époque, le pays est dirigé par les talibans. La nudité, et tout ce à quoi elle est associée, est un péché. La représentation humaine est interdite. La galerie Eric Mouchet à Paris présente le travail récent de l’artiste qui réunit sous le titre de « From the two page book » un ensemble de grandes gouaches rehaussées de feuille d’or sur papier, réalisé au cours de sa résidence à la Fondation Fiminco, donnant à voir des femmes aux corps nus triomphants, réminiscences des séances aux bains de son enfance.

L’artiste plasticienne et performeuse fuit son pays natal en 2015 après une performance intitulée « Armour » dans laquelle elle déambule dans les rues de Kote Sangi, le quartier le plus peuplé de Kaboul, vêtue d’une armure qui protège autant qu’elle suggère ses attributs sexuels afin de dénoncer le harcèlement de rue dont les femmes afghanes sont victimes : « Je subis pratiquement tous les jours des attouchements et des insultes dans les rues de Kaboul, depuis toute petite. En grandissant, la situation a encore empiré[3] » confie-t-elle. La performance n’a pas duré dix minutes. Des hommes de tous âges, de plus en plus nombreux, l’entourent, ricanent, font des gestes obscènes, commencent à l’insulter, avant qu’elle ne s’engouffre dans un taxi, évitant de justesse le lynchage. « Je vis désormais cachée chez des amis dans la banlieue de Kaboul[4] » affirmait-elle alors. Elle se réfugie en France qui lui accorde la citoyenneté en 2020. Depuis 2017, elle est membre de l’Atelier des artistes en exil.

Vue de l'exposition "The two page book" de Kubra Khademi, galerie Eric Mouchet, Paris, 30 janvier - 3 avril 2021 © Photo : Rebecca Fanuele Vue de l'exposition "The two page book" de Kubra Khademi, galerie Eric Mouchet, Paris, 30 janvier - 3 avril 2021 © Photo : Rebecca Fanuele

Issue d’une fratrie de dix enfants, orpheline de père à treize ans, elle est la seule à quitter la maison familiale en 2008 pour aller étudier à Kaboul, échappant par là-même à un mariage arrangé. Elle se forme aux arts plastiques à l’université de la capitale afghane avant de poursuivre ses études à l’Université de Beaconhouse à Lahore, au Pakistan. Là, elle commence à réaliser des performances publiques qu’elle va poursuivre à son retour à Kaboul. Être artiste est pour elle un moyen d’atteindre la liberté : « Quand j’étais enfant, je répétais toujours que je voulais être artiste. En fait, je voulais être libre (…)[5] ». Dans ses œuvres, elle ausculte sa vie de femme et de réfugiée. « En fait, mon travail d’artiste, c’est parler de ma vie. L’art, c’est la vie…[6] » affirme-t-elle. Dans le texte accompagnant l’exposition, Atiq Rahimi remarque avec raison que Kudra Khademi « n’est pas habité par quoi que ce soit, elle habite ce qu’elle crée. Elle habite ses œuvres, tant elle est présente aussi bien par son ombre d’enfance, que par son corps d’aujourd’hui[7] ».

Kubra Khademi, In the realm, 188 x 150,5 cm, gouache et feuille d'or sur papier. Production à la Fondation Fiminco © Courtesy de l'artiste et de la galerie Eric Mouchet, Paris. Kubra Khademi, In the realm, 188 x 150,5 cm, gouache et feuille d'or sur papier. Production à la Fondation Fiminco © Courtesy de l'artiste et de la galerie Eric Mouchet, Paris.

A la galerie Eric Mouchet, les œuvres mettent l’accent sur la sexualité des femmes, leur désir, leur plaisir. Lorsque l’on se confronte pour la première fois à l’art graphique de Kubra Khademi, on est frappé par la monumentalité des figures aux corps ocres, solides déesses isolées au centre de la composition, mères géantes, amazones prêtes au combat, aux visages ronds, aux yeux bridés, autant de représentations antinaturalistes, personnages sans ombre, presque sans émotion. Dépourvues de tout environnement, elles semblent flotter hors du temps, au-dessus des frontières. Des écritures calligraphiées, exécutées à la feuille d’or dans la tradition des miniatures persanes, viennent remplir la feuille, la saturer, apparaissent dans des phylactères ou tatouent une partie de chair. Une manière de rendre hommage aux arts de son pays natal, dont l’image est trop souvent réduite aux exactions des talibans hier, à la violence d’attaques terroristes aujourd’hui.

La plupart de ces gouaches citent des vers issus des écrits érotiques du poète mystique persan du XIIIème siècle, Djalal Al-Din Rumi. Khademi prend soin de substituer aux représentations masculines qui peuplent ces récits, celles des femmes de son enfance, figures à la fois tutélaires et chimériques, universelles. Ainsi, dans l’œuvre graphique intitulée « In the realm », Rumi et son amant soufi deviennent deux corps de femmes emmêlés sous le pinceau de l’artiste. Les œuvres renvoient à ce que l’artiste nomme le langage « en dessous de la ceinture », tradition orale fleurie et codée pratiquée par de nombreuses femmes afghanes en signe de résistance à l’ordre patriarcal. « Ma mère ne savait ni lire ni écrire, mais elle connaissait de nombreux poèmes. Avec humour, elle a souvent évoqué ce qui se passait sous la taille » confie-t-elle. Analphabète et mariée à l’âge de douze ans, elle est l’une de ses plus grandes inspirations. Le titre même de l’exposition « From the Two Page Book » provient de ce langage cru. L’expression, très imagée, signifie littéralement « de la part de mon cul ». Une invitation que faisait sa mère du bout des lèvres à son père lorsque celui-ci devenait trop pressant.

Vue de l'exposition "The two page book" de Kubra Khademi, galerie Eric Mouchet, Paris, 30 janvier - 3 avril 2021 © Photo : Rebecca Fanuele Vue de l'exposition "The two page book" de Kubra Khademi, galerie Eric Mouchet, Paris, 30 janvier - 3 avril 2021 © Photo : Rebecca Fanuele

« Kubra Khademi est une folle, une sorcière, une femme qui rêvait de devenir libre et, pour le devenir, d’être artiste[8] » écrit très justement la critique d’art Marion Zilio. L’artiste féministe place la question de l’identité féminine au centre de ses œuvres graphiques, surdimensionnées pour favoriser l’immersion du regardeur, soudain happé par ces personnages féminins métaphoriques. Le quadriptyque « Première ligne », sa plus grande œuvre à ce jour, décline les représentations interdites dans toute leur frontalité, de la femme enceinte à la femme centaure, composant, entre sacré et profane, une sorte de traité d’iconographie des figures refusées ou au contraire affranchies. Kubra Khademi fait voler en éclat les clichés et les interdits sur la nudité en exposant des corps de femmes sculpturaux, fiers, triomphants, désirants. Ce sont ceux de sa mère, de sa grand-mère, le sien, celui de toutes les femmes afghanes et au-delà, ils revêtent une portée commune : « Mon art doit parler à tout le monde, je suis heureuse qu’il soit compréhensible et accessible à tout le monde[9] » se réjouit-elle.

Vue de l'exposition "The two page book" de Kubra Khademi, galerie Eric Mouchet, Paris, 30 janvier - 3 avril 2021 © Photo : Rebecca Fanuele Vue de l'exposition "The two page book" de Kubra Khademi, galerie Eric Mouchet, Paris, 30 janvier - 3 avril 2021 © Photo : Rebecca Fanuele

Beaucoup d’audace et un engagement total répondent à la témérité de cette femme de trente-deux ans, devenue artiste contre l’avis de ses parents, dans un pays où le simple fait d’être née avec le mauvais sexe condamne presque tout avenir. Dans la relecture des mythes et traditions à laquelle elle convie le spectateur, la fragilité du corps féminin laisse place à la force libératoire de celui de la femme-mère accouchant ou jouissant, « exposé comme sa terre d’origine, mais aussi comme sa terre d’asile dans les épreuves de sa vie proscrite[10] ». Plus de vingt cinq ans après le choc causé par la révélation des corps puissants du hammam, Kudra Khademi continue de représenter ces femmes qui, loin désormais des vallées de Bâmyam, la terre des origines, se meuvent en représentations rédemptrices, ici, déesse déféquant ou pénétrée par un âne, là, chasseuse faisant rôtir un phallus. « L’art doit déranger » affirme l’artiste, « c’est grâce à l’art que je suis restée féministe ». Le sien est assurément subversif. En transgressant les conventions tacites de représentation du corps féminin pour donner à voir ce qui n’est pas figurable, Kubra Khademi le rend souverain, absolu.

Vue de l'exposition "The two page book" de Kubra Khademi, galerie Eric Mouchet, Paris, 30 janvier - 3 avril 2021 © Photo : Rebecca Fanuele Vue de l'exposition "The two page book" de Kubra Khademi, galerie Eric Mouchet, Paris, 30 janvier - 3 avril 2021 © Photo : Rebecca Fanuele

[1] Cité dans Bahar Mookoi, « Avec ses femmes nues, l’artiste afghane Kubra Khademi continue de briser les tabous », France 24, 20 mars 2021, https://www.france24.com/fr/culture/20210320-avec-ses-femmes-nues-l-artiste-afghane-kubra-khademi-continue-de-briser-les-tabous Consulté le 4 avril 2021.

[2] Cité dans Fabienne Arvers, « L’art de la subversion de Kubra Khademi », Les Inrockuptibles, 15 novembre 2018, https://www.lesinrocks.com/arts-et-scenes/lart-de-la-subversion-de-kubra-khademi-182122-15-11-2018/ Consulté le 5 avril 2021.

[3] Ershad Alijani, « En armure pour se protéger du harcèlement sexuel à Kaboul », France 24, 4 mars 2015, https://observers.france24.com/fr/20150304-photos-armure-harcelement-sexuel-kaboul Consulté le 3 avril 2021.

[4] Ibid.

[5] Cité dans Frédéric Haxo, « Kubra Khademi, artiste in Seine-Saint-Denis, de Kaboul à Romainville », inseinesaintdenis.fr, 24 février 2021, https://inseinesaintdenis.fr/kubra-khademi-artiste-in-seine-saint-denis-de-kaboul-a-romainville Consulté le 3 avril 2021.

[6] Ibid.

[7] Atiq Rahimi, « Kubra », texte accompagnant l’exposition Kudra Khademi. From the two page book, à la galerie Eric Mouchet, Paris, 2021

[8] Marion Zilio, « Kubra Khademi », texte de présentation du catalogue du prix Révélations Emerige 2019, commissariat de Gaël Charbau assisté d’Aurélie Faure.

[9] Cité dans Frédéric Haxo, op. cit.

[10] Atiq Rahimi, op. cit.

Kubra Khademi, Untitled KK16 2021 (tétons) Deviant-vision 35 x 30 cm Gouache sur papier 2020 at Fondation Fiminco Rumi’s poem with translation: جفتشدبااوبهشهوتآنزمان متحد گشتند حالی آن دو جان Paired with him to the lust of the time They became united while the two souls © Courtesy de l'artiste et de la galerie Eric Mouchet, Paris. Kubra Khademi, Untitled KK16 2021 (tétons) Deviant-vision 35 x 30 cm Gouache sur papier 2020 at Fondation Fiminco Rumi’s poem with translation: جفتشدبااوبهشهوتآنزمان متحد گشتند حالی آن دو جان Paired with him to the lust of the time They became united while the two souls © Courtesy de l'artiste et de la galerie Eric Mouchet, Paris.

« From the Two Page Book » Exposition personnelle de Kubra Khademi.

Du lundi au samedi, de 11h à 13h et de 14h à 19h - Jusqu'au 16 avril 2021.

Conformément aux directives gouvernementales la galerie est temporairement fermée au public.

Galerie Eric Mouchet
45, rue Jacob
75 006 Paris

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