Portrait de jeune fille en Patti Smith

Tout à la fois pièce de théâtre, performance, concert, « La septième vie de Patti Smith » de Claudine Galéa, mis en scène par Benoit Bradel, raconte par le souvenir l'émancipation d'une adolescente à la faveur de sa relation imaginaire avec Patti Smith. Un double portrait de femme superbement incarné par la magnétique Marie-Sophie Ferdane.

Marie-Sophie Ferdane © Jean-Louis Fernandez Marie-Sophie Ferdane © Jean-Louis Fernandez
Mathieu Touzé, co-directeur du Théâtre 14 à Paris, accueillait le public avec délectation en ce soir de réouverture, ne cachant pas sa joie de pouvoir enfin présenter « La septième vie de Patti Smith » de Claudine Galéa, mise en scène par Benoît Bradel, dont il rappelle, non sans une pointe d’ironie  grinçante, qu’il est sans doute le spectacle le plus annulé, le plus  repoussé et le plus reprogrammé depuis le début de la crise sanitaire.

Sur scène, deux musiciens, l’un à la guitare, l’autre à la basse, accompagnent la comédienne Marie-Sophie Ferdane qui avait créé le rôle en 2017. L’histoire narre la rencontre fictive entre une icône du rock et une jeune fille et la transformation de celle-ci au contact de la chanteuse. Deux portraits de femme qui se dévoilent en parallèle, celui de l’adolescente qui grandit dans un village près de Marseille, et celui de la femme émancipée de trente ans, chanteuse adulée dans le monde entier. La première, terne, dépourvue de désir, tente de se construire, cherche la vie que la seconde dévore. Un théâtre concert dans lequel la musique et la littérature s’entrechoquent, où l’on croise Rimbaud et Dylan, sources d’inspiration de Patti Smith, Duras, la Callas, mais aussi Virginia Woolf, la cinquième symphonie de Malher, les femmes libres et les bad boys, des guitares électriques et des rêves, beaucoup de rêves. La crise d’adolescence aura pour échappatoire le Rock’n Roll de la contre-culture. « On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans ».  (Arthur Rimbaud, « Roman », 1870, in Arthur Rimbaud, Reliquaire, poésie, L.Genonceau, 1891)

Patti Smith, sa musique, ses mots, sa poésie, deviennent pour la jeune fille le territoire de tous les possibles, celui de l’ouverture au monde : « Elle m’était rentrée dans le corps » dit-elle. « Cette voix elle accroche, elle mort, elle me bloque, elle m’appelle, elle me connaît, je la connais, je ne l’ai jamais entendu, c’est quoi cette putain de voix ». Elle la brûle, la transporte, offre une expérience de l’ordre du ravissement, de l’extase. « On projette toujours ce qu’on est, ce qu’on est pas, ce qu’on voudrait être, ce qu’on croit être, sur les artistes. Ils sont là pour nos rêves, nos utopies. Pour nos faiblesses. Pour nos illusions. Pour nos grandeurs » précise Claudine Galéa qui fusionne sa pièce radiophonique « les sept vies de Patti Smith » et son roman « le corps plein de rêves » pour composer ce solo pour une actrice. Elle est encore bouleversée lorsqu’elle évoque, quarante-cinq ans après, le choc de sa rencontre auditive avec Patti Smith. Elle a seize ans en 1976 lorsqu’une amie de lycée lui prête le trente-trois tours qui vient tout juste de sortir. « Horses » propulse la chanteuse au sommet de l’Olympe musical. La poétesse sombre, double androgyne du photographe Robert Mapplethorpe avec qui elle vit au mythique Chelsea Hotel lorsqu’ils débarquent à New York, fera bientôt danser la planète avec « Because the night », tube mondial auquel elle ne s’attendait certainement pas. En 1979, en pleine tournée européenne, près de 80 000 personnes se massent à Florence pour écouter leur idole. Patti Smith se demande alors ce qu’elle fout là, n’entend plus sa voix. Il y a trop de monde. La vie d’icône rock n’est pas celle dont elle avait rêvé. Très vite, elle annonce son dernier concert. Il faudra attendre plus de quinze ans pour la revoir sur scène.

 © Jean-Louis Fernandez © Jean-Louis Fernandez
Le spectacle navigue constamment d’une zone spatio-temporelle à l’autre, de Marseille à New York, d’aujourd’hui aux années soixante-dix. Si bien que les vies vont se confondre, les corps se fondre l’un dans l’autre, le temps d’un songe musical, d’une aparté poétique. Solaire, électrique, Marie-Sophie Ferdane, que l’on découvre chanteuse, incarne avec un réel bonheur ce double portrait de femme : Elle est à la fois Patti Smith et la jeune fille de Provence, circule entre l’icône et la fan avec une fluidité déconcertante. Si la relation est imaginaire, l’impact émotionnel déclenché par la chanteuse, va autoriser l’émancipation de la plus jeune. Pensionnaire de la Comédie Française de 2007 à 2013, interprète de Pascal Rambert notamment dans « Argument » et  « Architecture », Marie-Sophie Ferdane était à l’automne dernier sur le plateau de la Colline une éblouissante sœur servante à l’épaule d’ivoire dans « Mes frères » de Rambert mis en scène par Arthur Nauzyciel, fable noire post « me too », conte cannibale passé à la relecture de la pandémie de coronavirus.

Sur la scène du Théâtre 14, la joie de Marie-Sophie Ferdane ne trompe pas. Après plus d’un an de fermeture, d’annulations et de reports, la « fille garçon emportée par Gloria » est bien là face à un  public enthousiaste qui, lui aussi, a répondu présent - la pièce affiche complet. Le spectacle ne comporte pourtant aucune reprise, aucun tube de Patti Smith. C’est dans la perception qu’en a l’adolescente que se raconte, par bribes, la carrière de la chanteuse. Une présence, une vie, une façon d’envisager le monde qui conduira la jeune fille à l’émancipation. C’est en se laissant submerger par son idole qu’elle deviendra elle-même. « J’aimerai bien une vie à moi maintenant » dit-elle enfin. « Que ce soit vrai ou inventé, qu’importe (...) ce qui compte c’est quand les mots claquent comme des coups de feu ».

 © Jean-Louis Fernandez © Jean-Louis Fernandez
LA SEPTIÈME VIE DE PATTI SMITH, un projet de Benoît Bradel, une performance théâtrale et musicale d’après le roman Le corps plein d’un rêve et la pièce radiophonique Les 7 vies de Patti Smith de Claudine Galea, adaptation Benoît Bradel et Claudine Galea. Créée avec Marie-Sophie Ferdane, guitares et voix  Sébastien Martel et Thomas Fernier, création lumière Julien Boizard, régie générale Morgan Conan-Guez.

du 1er au 5 juin à 19h.

Théâtre14
20, avenue Marc Sangnier
75014 Paris

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