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Billet de blog 3 août 2022

À Lisbonne, la post-mémoire des artistes afropéens

La Fondation Calouste Gulbenkian à Lisbonne célèbre la diversité culturelle de l’Europe contemporaine en exposant les œuvres de vingt-et-un artistes du continent dont les origines se situent dans les anciennes colonies. « Europa, Oxalá » propose une réflexion sur l’héritage, la mémoire et l’identité de ces « enfants d’empire » et ouvre de nouvelles perspectives à la notion d’Europe.

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SABRINA BELOUAAR Dada | 2018 Sculpture, moulage de mains en plâtre et ancienne ceinture en cuir © ADAGP, Paris 2021, courtesy Mohamed Bourouissa

À Lisbonne, la galerie principale de la Fondation Calouste Gulbenkian se met à l’heure afro-européenne en accueillant une soixantaine d’œuvres réalisées par vingt-et-un artistes dont les racines familiales se trouvent en Angola, au Congo, en Guinée, au Bénin, en Algérie, ou encore à Madagascar. L’exposition « Europa, Oxalá », qui fut d’abord présentée au Mucem[1] à Marseille, dans un format plus modeste toutefois, double ici sa surface de monstration afin d’aborder le concept de post-mémoire inventé il y a trente ans par Marianne Hirsh[2]. Ce terme désigne les mémoires acquises dans la famille, transmises aux enfants, aux petits-enfants, des mémoires culinaires, de la terre des origines ou de l’immigration.

L’exposition compose une réflexion sur l’héritage, la mémoire et les identités de ces « enfants d’empire ». Son titre même a été murement discuté par les trois commissaires, l’essayiste chercheur et commissaire d’exposition António Pinto Ribeiro[3], et les artistes Katia Kameli et Aimé Mpane. Dès le départ, il devait inclure le mot « Europe » comme sol commun à tous ces artistes. « Oxalá » est un dérivé de Inch Allah. Le mot signifie « espérons ! » en portugais et s’utilise de la même façon. Il implique une idée d’ouverture, d’espoir, sans connotation religieuse. Il s’agit donc d’une exposition d’art européen mais dont certaines thématiques viennent d’Afrique et de la mémoire individuelle. Certains ne sont jamais allés en Afrique, d’autres n’ont aucun rapport avec le continent mais leur travail est en lien avec lui. La somme de ces œuvres nourrit une réflexion sur le racisme, la décolonisation des arts, la place des femmes dans la société d’aujourd’hui ou encore la déconstruction de la pensée coloniale. « Europa, Oxalá » est une exposition « qui souhaite briser les clichés et donner à voir et à ressentir une énergie nouvelle, tournée vers l’avenir[4] » explique António Pinto Ribeiro.

Vue de l'exposition "Europa oxalá", Fondation Calouste Gulbenkian, Lisbonne, du 4 mars au 22 août 2022 © Pedro Pina

L’exposition s’ouvre avec « Dada », œuvre dans laquelle Sabrina Belouaar (née en 1986 à Charenton-le-Pont, vit et travaille à Paris) rend hommage à son père immigrant qui travaillait dans une fabrique de cuir. La ceinture qui s’enroule autour de poings fermés est la sienne, image d’un corps empêché, exploité par le système. Monica de Miranda (née à Porto en 1976, vit et travaille à Lisbonne) utilise la photographie pour collecter des images qu’elle décline ensuite dans des installations multimédia. De mère angolaise et de père portugais, elle a grandi à Londres. Il y a douze ans, elle photographie les quartiers de Lisbonne voués à la démolition. La série « Tales of Lisbon » constitue l’archive numérique – rassemblant son, images et textes –, d’une ville qui a complètement disparu, le témoignage de la géographie post-coloniale de la ville. Monica de Miranda revient dans certains quartiers où elle photographie ce qui reste après la démolition : les objets laissés par les personnes qui vivaient là, derniers vestiges attestant de leur passage. La série va au-delà de la simple image souvenir pour s’établir en métadiscours.

Vue de l'exposition "Europa oxalá", Monica de Miranda, "Tales of Lisbon", Fondation Calouste Gulbenkian, Lisbonne, du 4 mars au 22 août 2022 © Pedro Pina

Dans « Trou de mémoire » (2018), Katia Kameli donne à voir l’image du Grand Pavois à Alger, monument aux morts de la Première Guerre mondiale exécuté par Paul Landowski en 1928 et remanié en 1978 à la demande du gouvernement qui commissionne l’artiste M’Hamed Issiakhem. Plutôt que de détruire la sculpture originale, il l’enferme dans un sarcophage sur lequel sont représentées deux mains brisant des chaines. L’artiste épingle sur la photographie de grand format des cartes postales représentant le monument aux morts de Landowski à diverses époques. Se faisant, elle inscrit son geste dans celui de M’Hamed Issiakhem, à rebours des appels actuels à la démolition des vestiges coloniaux.

Vue de l'exposition "Europa oxalá", "Trou de mémoire", Katia Kameli, 2018, Fondation Calouste Gulbenkian, Lisbonne, du 4 mars au 22 août 2022 © Pedro Pina

Pedro A.H. Paixão (né en 1971 à Lobito, Angola, vit et travaille entre Milan et Lisbonne) amorce un retour à l’art du portrait qui s’opère sur papier à l’aide de crayons de couleur rouge violacé comme celui de « La Lupara » (2020) inspiré d’une photographie aujourd’hui disparue de son arrière-grand-mère, Aurora Duarte de Castro, métisse née à la fin du XIXème siècle d’une mère angolaise inconnue et d’un père portugais. Ici, passé et présent se mélangent, fiction et réalité s’entrecroisent, comme dans un rêve. Le portrait est envisagé comme lieu de contemplation, de sédimentation et de condensation des interrogations qui hantent l’artiste.

Vue de l'exposition "Europa oxalá", Pedro A.H. Paixão, Fondation Calouste Gulbenkian, Lisbonne, du 4 mars au 22 août 2022 © Pedro Pina

Pour la série photographique « Terreno ocupado »(2014), Délio Jasse (né en 1980 à Luanda, Angola, vit et travaille à Milan) utilise le procédé de cyanotypie. Si la technique est laborieuse, elle est nécessaire pour l’artiste qui veut exprimer l’idée d’une ville qui a changé avec le temps. Cette ville, Luanda, était la sienne autrefois. Il l’a quittée à la fin de la guerre civile angolaise. Il y revient près d’une décennie plus tard, en 2011, par nostalgie et par curiosité. Fasciné par les scènes urbaines, visions nouvelles qui rendaient méconnaissable sa ville, Jasse tente de figer un moment de cette vie citadine en perpétuel mouvement.

Vue de l'exposition "Europa oxalá", Délio Jasse, "Terreno ocupado" (2014), Fondation Calouste Gulbenkian, Lisbonne, du 4 mars au 22 août 2022 © Pedro Pina

Djamel Kokene-Dorléans (né en 1968 à Ain El Hammam, Algérie, travaille à l’Ile-Saint-Denis) s’intéresse à la façon dont une image se construit mentalement. L’installation « ça a été (série fouet) » (2009) en est un très bon exemple. En positionnant sous le lettrage de métal, un fouet, référence à l’esclavage, l’artiste crée une tension entre un évènement terminé et un objet non seulement réel mais bien présent dans l’exposition. Il laisse ainsi la possibilité pour le visiteur d’élaborer sa propre image mentale de l’installation. Sara Sadik (née en 1994 à Bordeaux, vit et travaille à Marseille) poursuit son travail sur la masculinité avec « Khtobtogne » (2021), une histoire d’amour et d’amitié entre « frères ». L’artiste détourne le jeu vidéo GTA pour créer une version paradisiaque de Marseille. Libérée des contraintes de caméra et du réel à la faveur de la création numérique, elle invente d’autres possibles dans d’autres dimensions. Pour la série de photomontages grands formats « Figures », qu’elle débute en 2015, Malala Andrialavidrazana (née en 1971 à Antananarivo, Madagascar, vit et travaille à Paris) se sert de cartes géographiques obsolètes de l’Afrique comme matières premières. Son travail, inspiré par la notion de territoire, s’intéresse à la question des échanges dans le contexte colonial et néocolonial. Elle interroge les mutations de la mondialisation du XIXème siècle, époque de la construction des empires coloniaux, autant que leurs traces, leurs survivances dans nos représentations.

Vue de l'exposition "Europa oxalá", Malala Andrialavidrazana, "Figures"(détail), Fondation Calouste Gulbenkian, Lisbonne, du 4 mars au 22 août 2022 © Pedro Pina

Réalisée en 2002-03, « Nous sommes Halles » est la première série photographique de Mohamed Bourouissa (né en 1978 à Blida, Algérie, vit et travaille à Gennevilliers). Elle rassemble des portraits d’inconnus rencontrés à Châtelet-Les Halles, lieu de rendez-vous au centre de Paris pour de nombreux jeunes de banlieue. La série brosse le portrait d’une génération, celle de la sous-culture « caillera » avec laquelle l’artiste a grandi. Il repositionne notre regard par rapport à la banlieue. Aimé Mpane (né en 1968 à Kinshasa, vit et travaille à Bruxelles) connait parfaitement l’histoire européenne et africaine. Il interroge les symboles de l’Union européenne et leur origine religieuse dans « Ngunda » (2018-20), remplaçant les étoiles du drapeau européen par des fleurs jaunes et créant une brèche dans le mur qui prend la forme de la Vierge à qui l’on doit la couleur bleue du drapeau. Juste devant, l’artiste figure des roues carrées portant les inscriptions « Pacification, Démocratie, Traités et Justice » : « ça marche très lentement mais ça marchera » dit-il non sans humour, invitant à questionner le statut de l’union. En faisant tourner le globe à vive allure, Fayçal Baghriche (né en 1972 à Skikda, Algérie, vit et travaille à Paris) en fait disparaitre les nations. « Souvenir » s’érige contre les frontières, contre le nationalisme. Son efficacité redoutable s’oppose à son extrême simplicité. « Épuration élective » se présente sous la forme d’un grand mur étoilé. Il s’agit en réalité de l’agrandissement de la double page d’un dictionnaire représentant les drapeaux du monde dont l’artiste n’a conservé que les étoiles.

Vue de l'exposition "Europa oxalá", Fayçal Baghriche, Fondation Calouste Gulbenkian, Lisbonne, du 4 mars au 22 août 2022 © Pedro Pina

En déposant des plantes dans des douilles d’obus en cuivre de la Première Guerre mondiale, ouvragés par des « Poilus », Sammy Baloji participe d’une pratique populaire en Belgique. Cependant, il ne s’agit pas de plantes lambda. Celles-ci sont originaires des zones minières du Kantaga et vont s’adapter à leur nouvel environnement. En associant deux symboles, l’artiste veut rappeler que, durant les deux guerres mondiales, la Belgique a augmenté de façon colossale la production du cuivre au Katanga, dépeçant un peu plus le Congo de ses richesses naturelles.

Vue de l'exposition "Europa oxalá", Sammy Baloji, Fondation Calouste Gulbenkian, Lisbonne, du 4 mars au 22 août 2022 © Pedro Pina

« Je pense que nous transportons dans nos corps et dans nos esprits une mémoire dont on n’a pas fait le choix, qui nous habite[5] » confie Katia Kameli. La vocation première de « Europa, Oxalá » est de présenter un nouveau regard sur la production d’artistes afro-descendants. Sa tenue dans la galerie principale de la Fondation Calouste Gulbenkian n’est pas anodine. Contrairement à la France et la Belgique, le Portugal n’a pas inscrit dans son actualité les questions de décolonisation, de postcolonialisme et de post-mémoire. La fondation est un lieu de référence et l’exposition, par le biais de l’approche artistique, peut amener des gens à se confronter à ces questions, ce que veut croire António Pinto Ribeiro. Après Lisbonne, elle fera une dernière escale, au Musée royal de l’Afrique centrale – AfricaMuseum, à Tervuren en Belgique. L’institution, de sinistre mémoire – sa mission première, menée à l’initiative du roi Léopold II, était de « vendre » à la population les bienfaits de la colonisation du Congo –, a fait peau neuve mais sa réouverture en décembre 2018 a causé une vive polémique. « Je pense qu’il n’y aura pas de processus de décolonisation des musées sans un processus de décolonisation du monde[6] » indique António Pinto Ribeiro, précisant que « c’est un processus qui va prendre du temps, qui sera différent d’un musée à l’autre, d’une ville à l’autre ». La perspective d’une exposition liée à la diversité culturelle européenne d’aujourd’hui dans un lieu aussi marqué apparait à elle seule comme une victoire. Oxalá !

Vue de l'exposition "Europa oxalá", Aimé Mpane, Fondation Calouste Gulbenkian, Lisbonne, du 4 mars au 22 août 2022 © Pedro Pina

[1] Du 20 octobre 2021 au 16 janvier 2022.

[2] Marianne Hirsch, “Family Pictures: Maus, Mourning, and Post-Memory”, Discourse, Vol. 15, No. 2, Special Issue: The Emotions, Gender, and the Politics of Subjectivity (Winter 1992-93), pp. 3-29, Published By: Wayne State University Press.

[3] Chercheur auprès du Centre d’études sociales de l’université de Coimbra, projet « Mémoires, enfants d’empires et post mémoires européennes ».

[4] Cité dans le dossier de presse.

[5] Wendy Bashi, entretien avec les commissaires de l’exposition, mis à jour le 7 février 2022, in dossier de presse.

[6] Ibid.

« Europa Oxalá », Commissariat de António Pinto Ribeiro (commissaire et chercheur à l’université de Coimbra), Katia Kameli (artiste et curatrice d’art), Aimé Mpane (artiste et curateur d’art). Coproduction : Fondation Calouste Gulbenkian (Délégation en France / Centre d’art moderne) ; Mucem — Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (Marseille, France) ; Musée royal de l’Afrique centrale — AfricaMUSEUM (Tervuren, Belgique) ; Centre des études sociales de l’Université de Coimbra (CES) – Projet MEMOIRS – Enfants d’empires coloniaux et postmémoires européennes (Coimbra, Portugal).

Du 3 mars au 22 août 2022.

Fondation Calouste Gulbenkian
Avenida de Berna 45A
1067-001 Lisboa

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