Ali Kazma, la condition humaine au Jeu de Paume

A l’aide du médium vidéo, Ali Kazma montre l’habilité des hommes à transformer le monde. Il documente les lieux de ces interventions en cours ou témoignant d’une action passée dans ses films. Rassemblés au Jeu de Paume sous le titre de “Souterrain”, ils donnent à voir une oeuvre qui, à la manière d’une archive, enregistre la condition humaine.

Vue de l’exposition « Souterrain » d’Ali Kazma, Jeu de Paume, Paris, 2017 © Guillaume Lasserre Vue de l’exposition « Souterrain » d’Ali Kazma, Jeu de Paume, Paris, 2017 © Guillaume Lasserre
A l'automne 2010, la Villa des Tourelles, alors centre d'art de Nanterre consacrait une exposition monographique intitulée "Savoir faire" au travail d'Ali Kazma, artiste turc né en 1971 dont l'expression plastique privilégie la photographie et la vidéo. Avec "Souterrain", le Jeu de Paume lui offre sa première rétrospective française en réunissant une vingtaine de films qui permettent au visiteur d'observer l'évolution de son œuvre sur les dix dernières années. Diplômé de la New School de New York à la fin des années 1990, Ali Kazma retourne en Turquie et s'installe à Istanbul en 2000. Depuis, il arpente le monde pour observer l'intervention de l'homme sur son propre environnement, qu'il le maitrise ou le transforme, afin de mieux en interroger le sens. Ainsi, son travail aborde des questions essentielles sur l'entendement de l'activité humaine, de la production, de l'économie ou encore de l'organisation sociale. 

Cinéaste de formation, Ali Kazma choisit de se consacrer à la création plastique, conservant néanmoins son langage cinématographique pour filmer des métiers, ou plutôt l'action des hommes ayant court dans les domaines économique, industriel, scientifique, médical, social et artistique. En prenant soin d'éviter toute approche idéologique de la notion de travail, il autonomise la mise en forme du documentaire d'exposition à une époque, la fin des années 1990, où une partie de la création artistique fait le choix du retour au réel après une décennie marquée par le postmodernisme. Chacune des vidéos montre une activité qui compose l'existence humaine. Mises bout à bout, elles forment une étude des changements de notre monde, un inventaire qui enregistre les évolutions de nos sociétés rythmées par le passage du temps. Cette somme ainsi rassemblée permet de mieux comprendre l'impact de l'homme sur son environnement. Définie par un discours esthétique neutre qui évite toute forme de pathos, le travail plastique d'Ali Kazma accuse une forme picturale qui le renvoie assurément du côté de la peinture.

Archiver la condition des hommes

Ali Kazma, "Clock master", vidéo, 2006 © Ali Kazma Ali Kazma, "Clock master", vidéo, 2006 © Ali Kazma
 Le parcours débute avec "Clock master" (2006) qui décrit le travail d'un artisan-horloger d'Istanbul. Filmé en très gros plan, il s'affaire à restaurer une horloge ancienne. Les sons de l'atelier, enregistrés en prise directe, constituent la seule source sonore du film dont le propos est le passage du temps incarné par l'horloge, son instrument de mesure par excellence.
Ali Kazma, "Clerk", vidéo, 2011 © Ali Kazma Ali Kazma, "Clerk", vidéo, 2011 © Ali Kazma

"Clerk" (2011) poursuit l'exploration des lieux et des gestes du travail. Ici un clerc de notaire transforme l'acte banal et répétitif de tamponner des documents en une performance chorégraphique. L'extrême rapidité de la répétition répond à une concentration intense qui se confond avec une forme de transe.  

Plus loin, "Taxidermist" montre comment la peau animale est traitée puis conservée afin que l’animal soit empaillé dans un but de conservation. "Tatoo" suit un jeune homme dont le corps est dévolu à l'art du tatouage et la peau disparait au fur et à mesure que l'encre la recouvre. "Anatomy" suit la leçon que reçoivent autour d'un cadavre des étudiants en médecine. Les murs du Jeu de Paume deviennent pour l'occasion des écrans de projection, les véritables réceptacles de ces propositions filmiques qui donnent la sensation d'être happé par chacune d'entre elles. Cette impressionnante forme immersive renvoie constamment à la peinture, accentuée par le travail effectué sur le son, elle produit alors un impact visuel extrêmement fort auquel ne peut se soustraire le visiteur. 

En réunissant ces films pour donner à voir une œuvre somme, le Jeu de Paume rend compte du travail singulier que développe Ali Kazma. Enregistrant l'intervention des hommes sur leur environnement à l'aune du temps qui passe, elle s'affirme comme l'un des témoins privilégiés de notre monde et compose la mémoire d'une condition humaine en perpétuel devenir. 

Ali Kazma, "Souterrain" - Jusqu’au au 21 janvier 2018
Du mardi au dimanche, de 11h à 19h, nocturne le mardi jusqu'à 21h.

Jeu de Paume
1 Place de la Concorde
75001 Paris

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