Marion Siéfert, la femme qui venait d'ailleurs

A La Commune, CDN d'Aubervilliers, Marion Siéfert propose une relecture de nos vies à l'heure des réseaux sociaux. "2 ou 3 choses que je sais de vous" interroge notre rapport aux images en nous projetant dans le monde chimérique de nos vies réinventées et compose une histoire intime de notre société sous surveillance où réel et virtuel se rejoignent. Un portrait du public d'aujourd'hui.

Marion Siéfert, "2 ou 3 choses que je sais de vous", création 2018 © Marie Pétry Marion Siéfert, "2 ou 3 choses que je sais de vous", création 2018 © Marie Pétry

Pour sa première création en tant qu'artiste associée à La Commune, CDN d'Aubervilliers, Marion Siéfert place la question du spectateur au centre de "2 ou 3 choses que je sais de vous" dont elle assure la conception, la mise en scène, l'écriture et la performance, en tentant de faire sortir le théâtre du champ classique de la représentation. Pour cela, elle s'immerge dans une pratique quotidienne partagée par des millions d'individus, celle des réseaux sociaux qui l’amène à s'adresser personnellement au public présent lors des différentes représentations. Ce postulat de départ, rendu possible par les révolutions technologiques qu’ont apportées Internet et les réseaux sociaux (elles ont modifié irréversiblement les rapports entre les individus) rapproche la vie réelle du monde virtuel, les deux sphères se confondant de plus en plus. Ainsi la trame narrative du récit se construit à partir des images, des phrases et de toutes les informations contenues dans les profils Facebook des personnes ayant répondu à l'invitation virtuelle des institutions – ici le théâtre de La Commune CDN d'Aubervilliers – qui promeuvent désormais de cette façon leurs événements. Marion Siéfert peut alors personnaliser chaque représentation en adaptant le texte à la lecture de la composition de son auditoire, modifiant alors le statut du public qui de regardeur devient regardé. Elle interroge cette communauté éphémère sur ce qu'elle a en commun, s'intéressant ainsi aux liens qu'entretiennent ou non les spectateurs entre eux. Mais approche-t-on vraiment les êtres par ce qu'ils laissent transparaître de leur vie sur les réseaux sociaux? Car si la vraie vie n'est pas toujours celle que l'on souhaite mener, celle que l'on donne à voir sur ces plateformes virtuelles est bien souvent fantasmée, ne dévoilant que les instants qui nous valorisent, évacuant les petits tracas et autres désagréments d'une vie quotidienne souvent bien moins trépidante, une image construite que nous pensons contrôler mais dont on s'aperçoit, en particulier à la faveur des nouvelles lois sur la surveillance, qu'elle peut devenir une image à charge, enfermée dans un lointain Data Center ; une image qui ne nous appartient plus. Le spectacle souligne l'usage que nous faisons des réseaux sociaux, prenant acte de la disparition programmée du jardin secret de nos vies de plus en plus simplifiées à la faveur d'un traitement de données répondant à un algorithme qui enregistre nos goûts pour nous orienter vers ce qui est le plus évident, restreignant de plus en plus notre champ des possibles.

Afin de trouver une distance nécessaire, Marion Siéfert crée un récit que l'on pourrait qualifier de sociologique où elle incarne une créature extraterrestre présentant d'évidents liens de parenté avec toute une série de personnages issus d'un cinéma de science-fiction. Elle est ainsi une lointaine parente de personnages allant de l'être interprété par David Bowie dans "L'homme qui venait d'ailleurs" (1976) de Nicolas Roeg à celui joué par Scarlett Johansson dans "Under the skin" (2013) de Jonathan Glazer. L'entrée en scène atypique souligne une démarche singulière où les gestes appuyés, alanguis, à la fois saccadés et délicats, confèrent une étrange sensualité au personnage. Cet automate à l'allure gracile dont l'apparente surnaturalité insuffle au récit une poésie,  prend le temps d'échanger un regard avec chacun des spectateurs, comme pour mieux s'assurer de leur présence et leur accorder sa bienveillance. Au prétexte d'incarner cette étrangère qui s'inscrit sur Facebook dans le but de se faire de nouveaux amis, Marion Siéfert scrute, observe ces individus, recompose leur récit et imagine des suites possibles. 

Marion Siéfert, "2 ou 3 choses que je sais de vous", création 2018 © Matthieu Bareyre Marion Siéfert, "2 ou 3 choses que je sais de vous", création 2018 © Matthieu Bareyre
Le dispositif de l'action prend une nouvelle configuration lorsqu'à l'issue de ce prologue la voix de Marion Siéfert désormais enregistrée, se met au diapason des images issues des profils Facebook qui défilent sur l'écran installé à mi-hauteur au centre de la scène. Identifiées, classées par affinités, ces images commentées par une voix extérieure, elle aussi désormais virtuelle, extraterrestre,  décrivent une façon commune de penser la société, de voir le monde qui nous entoure. Pendant ce temps, la comédienne part à la rencontre des spectateurs, escaladant une à une les rangées de fauteuils où ils sont installés, s'arrêtant devant le plus grand nombre, entrant en communion avec eux par l'apposition d'une main dans un geste à mi-chemin entre la compassion et la transmission – de ses ondes positives. Sorte de gourou apaisant venu d'ailleurs, elle brouille un peu plus la frontière invisible qui sépare l'acteur du spectateur en s'installant à ses côtés, partageant une certaine intimité quotidienne depuis qu'elle a cliqué sur l'onglet "accepter" de Facebook, la faisant basculer du jeu de la représentation théâtrale au réel irréel d'une vie fantasmée dont on ne reçoit finalement que des bribes lacunaires et orientées. Car à bien y réfléchir, ces récits de vie attestant de l'existence d'un être et donc de sa mortalité, sont mis en scène dans le but d’être vus, quelle qu’en soit la raison, par une audience constituée de l’entité « amis », terme générique regroupant l’ensemble des contacts liés au profil. La démarche est la même que lors d’une représentation théâtrale où chaque soir, face à un public différent, des comédiens incarnent des personnages de fiction qui agissent comme autant de miroirs grossissants et révèlent les traits de la société dans laquelle nous vivons. La comédie humaine ne se joue plus seulement sur la scène d'un théâtre.

On avait repéré la comédienne il y a quelques semaines à la MC93, Maison de la culture de Seine-Saint-Denis à Bobigny jouant avec le Collectif La Fleur dans "Les nouveaux aristocrates" de Monika Gintersdorfer et Franck E. Yao où elle apprenait au public, sur le mode de la confession, qu'admise à l'Ecole normale supérieure, elle n'avait pas été au-delà de la première année tant la reproduction des classes sociales à l'œuvre dans les Grandes Ecoles semblait contradictoire avec le mode de vie qu'elle désirait.  Malgré tout, c'est peut-être cette première année normalienne qui lui a appris à observer, recueillir et restituer en les interprétant à l'issue d’un travail d’enquête qui rappelle celui des sociologues les informations contenues dans les profils des spectateurs pour nous indiquer ce qu'elle sait de nous et dresser un panorama de nos aspirations communes. Cependant ce travail minutieux en rappelle un autre, celui des policiers et indique une généralisation de la surveillance de tous, facilitée par ce que permet ces nouvelles technologies et officialisée par des lois nouvellement votées. Cette surveillance intensive et permanente laisse entrevoir un avenir où l'homme serait géré par un algorithme aseptisant ses envies qui répondrait alors à une pensée unique finissant de circonscrire ses désirs.

« Me resteront les souvenirs de vos profils, des traces de vous. »

« 2 ou 3 choses que je sais de vous » agglomère des histoires personnelles qui se rencontrent souvent car si l'on s'invente sur la toile des vies exemplaires et désirables, éminemment individuelles, celles-ci semblent appartenir, comme dans la vie réelle à des communautés qui partagent les mêmes idées, la même culture, la même classe sociale. Seuls les grands évènements peuvent être rassembleurs. On est bouleversé en découvrant les messages datés du 13 novembre 2015 et des jours qui ont suivi. Réunis, ils aspirent, le temps d’un instant, à une certaine universalité. La pièce interroge aussi sur le rapport que nous entretenons avec les images puisque celles qui sont projetées sur l’écran sont celles que nous avons choisies pour illustrer tel propos à partir de notre profil. Surtout, elle se propose de mesurer l’écart entre le monde virtuel et le présent incarné de la performance à laquelle nous assistons, entre l’espace relationnel des réseaux sociaux où l’on retrouve les avatars que nous nous sommes créés et la situation réelle lorsque nous sommes tous présents physiquement. Ainsi, à l’écran diffusant les extraits de notre monde virtuel répond la présence de Marion Siéfert parmi les spectateurs où elle tente d’établir un contact physique en déambulant entre eux, par un toucher, par un regard. Un certain trouble s’empare alors du public lorsque certains voient défiler sur l’écran leur profil Facebook ou lorsque d’autres entrent physiquement en contact avec la comédienne. C’est en cela que « 2 ou 3 choses que je sais de vous » change notre rapport au théâtre, en abordant la relation au public autrement que par la représentation, qu’il s’agisse de la citation de leur profil sur les réseaux sociaux ou de l’intervention physique, directe de Marion Siéfert, deux propositions nouvelles qui se répondent et s’équilibrent et interrogent notre façon contemporaine de communiquer. « Nos trajectoires ordinaires ne se rencontrant pas » explique-t-elle. « Nos points d’intersection ne peuvent se situer que dans l’extraordinaire. »

Marion Siéfert - « 2 ou 3 choses que je sais de vous »

Théâtre de Vanves le 18 janvier 2018 dans le cadre de "Zoom d'hiver"
La Commune CDN d'Aubervilliers du 2 au 4 février 2018  

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.