La forme des nuages

Reconstitution d’une enquête sur le quartier des Beaudottes à Sevran et ses habitants, « Se construire » de Jana Klein et Stéphane Schoukroun fait dialoguer récit collectif et vécu intime dans les collèges de la banlieue parisienne avec la complicité du Théâtre de la Poudrerie.

Se construire, Jana Klein, Stéphane Schoukroun, THEATRE DE LA POUDRERIE, Collège E. Gallois, Sevran 15 janvier 2021 © Fred Chapotat Se construire, Jana Klein, Stéphane Schoukroun, THEATRE DE LA POUDRERIE, Collège E. Gallois, Sevran 15 janvier 2021 © Fred Chapotat
« Bonjour. 2 ans et 6 mois après le premier confinement. On est très heureux de vous retrouver aujourd’hui. On pensait pas que ce serait encore possible. De vous voir en vrai. On attend ce moment depuis 2 ans. Certainement, on a pensé à… on a pu se dire qu’on se retrouverait plus. Peut-être pas. Donc merci. Merci d’être là ». C’est dans un futur proche et sur ce constat inquiétant d’un confinement sans fin que s’ouvre « Se construire », pièce de Jana Klein et Stéphane Schoukroun, née pendant le premier confinement, qui propose de désamorcer les lieux communs de la construction familiale et de la vie dans les quartiers sensibles. Assignés à résidence comme l’ensemble de la population française, c’est depuis leur salon que Jana et Stéphane vont mener l’enquête sociale sur la cité voisine et ses habitants. Ils en réécrivent continuellement le récit à mesure que se prolonge le confinement. 

Tandis que Stéphane s’entraine quotidiennement à parler à un public qui n’existe pas pour le jour, de plus en plus hypothétique, où ils remonteront sur la scène d'un théâtre, Jana, résignée, n'y croit pas, du moins pas aujourd'hui. « On essaie, s’il te plaît on répète, on fait comme tous les jours, on fait notre spectacle » lui rétorque-t-il. Alors, elle s’exécute. « Un jour il y aura du monde » poursuit-il, « On arrivera bien par sortir d’ici ». Elle voudrait sortir tout de suite, rencontrer des vraies personnes, voir des visages entiers. La répétition commence malgré tout. Stéphane désigne des marquages au sol qui matérialisent la table familiale, là où l’on mangeait, où l’on se rassemblait. Cette table n’existe plus. Il l’a cassée en 2020. Au plafond, la projection vidéo d’un ciel nuageux fait office d’ouverture sur cet extérieur interdit. Elle indiquera la succession des jours et des nuits qui vient rythmer la monotonie temporelle, la même journée semblant se répéter sans fin. Le couple éprouve une sensation identique à celle qu’endurent les détenus d’une maison d’arrêt, celle du temps suspendu de l’enfermement. Les journées sont ici nommées mouvements.

Comme chaque jour, Jana se met à la fenêtre et regarde le voisin sortir de sa place de parking, tandis que Stéphane parcourt l’actualité des réseaux sociaux. C’est bien pratique. On y trouve la vie des autres. Les anniversaires y sont rappelés, les joies, les peines exprimées. Les faire-part de naissance ou de décès, comme ici celui de la mère d’un ami, y sont également publiés. Il y a longtemps que le facteur ne distribue plus, dans sa tournée journalière de courrier, que quelques lettres de rappel, de moins en moins de factures désormais électroniques, toujours des publicités. Stéphane appellera son ami plus tard. Il laisse sous le texte funèbre l’émoticon d’une rose. Oui, décidément, c’est bien pratique ces réseaux sociaux. Brusquement, il adresse une invective en direction de la porte. On comprend que celle-ci s’adresse à leur fille. La porte incarne celle de sa chambre qu’elle ne quittera pas du spectacle malgré les ordres répétés du père, l’enjoignant de sortir pour venir jouer à la famille modèle.

Se construire, Jana Klein, Stéphane Schoukroun, THEATRE DE LA POUDRERIE, Collège E. Gallois, Sevran 15 janvier 2021 © Fred Chapotat Se construire, Jana Klein, Stéphane Schoukroun, THEATRE DE LA POUDRERIE, Collège E. Gallois, Sevran 15 janvier 2021 © Fred Chapotat

Mythologie de la banlieue

L’exercice de montage auquel s’adonne Stéphane avec les témoignages des habitants de la cité, recueillis au cours des semaines précédentes par téléphone, est prétexte à un vif échange avec Jana qui lui reproche une certaine condescendance à l’égard d’une dame dans un entretien, et de jouer le mec des cités avec la fille de cette dernière. Jana reprend la parole de la jeune femme face à Stéphane qui l’interview. Le personnage passe d’une voix enregistrée à l’incarnation d’un corps. Naturellement, Jana devient elle un instant. Les personnages glissent parfois d’un corps à l’autre. La scène est belle, troublante.

Deuxième journée. Deuxième mouvement. La voix off reprend les mêmes informations que la veille. Seule la température change. Comme la veille, Jana se dirige vers la cuisine pour aller faire du café. Comme la veille, Stéphane lui répond qu’il n’y en a plus, lui interdit de sortir. Il exhorte sa fille à quitter sa chambre avant de poursuivre le montage mais en le tronquant complètement, manipulant les enregistrements pour démontrer ce qu’il veut démontrer : la vacuité des adolescentes d’aujourd’hui. « C’est pas un profil type » l’arrête Jana. A travers celles des quartiers, c’est le portrait de sa fille qu’il tente de dresser. « Si tu changes pas la question t’auras toujours la même réponse… » lui lance Jana. Les confidences téléphoniques renvoient le couple à sa propre incapacité de communiquer avec sa fille.

Se construire, Jana Klein, Stéphane Schoukroun, THEATRE DE LA POUDRERIE, Collège E. Gallois, Sevran 4 février 2021 © Nataniel Halberstam Se construire, Jana Klein, Stéphane Schoukroun, THEATRE DE LA POUDRERIE, Collège E. Gallois, Sevran 4 février 2021 © Nataniel Halberstam

La deuxième nuit laisse échapper les voix de Livna et Aniella, deux adolescentes qui, depuis leur fenêtre, voient des choses qui n’existent pas, rêvent leur paysage pour y voir les belles choses alors qu’il n’y a rien à voir. De sa fenêtre, Stéphane voyait la forme des nuages. A son père qui, depuis sa maison en Tunisie, contemplait des orangers répond la vue imaginaire des adolescentes des Beaudottes. Jana et Stéphane se sont construits comme ça, parce qu’il n’y avait rien à voir de leur fenêtre respective, se sont rencontrés comme ça, continuent à voir des choses qui n’existent pas.

Troisième mouvement. La bienveillance de Marion, la prof du collège du quartier qui valorise la richesse culturelle de ses élèves, le cynisme du marché qui profite de la pandémie pour susciter le désir en lançant une nouvelle marque de masques hors de prix, le départ du voisin qui, un matin, a décidé de choisir la liberté face à la mer. Jana propose un café à Stéphane qui lui répond qu’il n’y en a pas. Pourtant, elle revient accompagnée d’un thermos qui en est rempli. Le bonheur simple d’un goût qui était quotidien et que l’on retrouve soudain marque la fin de l’enfermement. Stéphane propose d’amener Jana dans un collège de banlieue pour faire un atelier de théâtre avec une classe de troisième. Le résultat composera la partie fictionnelle qui vient clore la pièce. Ce collège c’est Evariste Galois dans le quartier des Beaudottes à Sevran. Nous y sommes. C’est le dernier jour de classe avant les vacances. La représentation se joue juste après le déjeuner. Entre digestions et têtes déjà ailleurs, les jeunes spectateurs – une classe de cinquième – ne sont pas loquaces. La discussion qui suit la pièce tourne court. « On dirait qu’il y a de la poésie » glissera tout de même l’un des collégiens, d’une voix discrète, presque gênée. De la poésie, « Se construire » n’en manque pas. La pièce contient aussi une bonne dose d’humour et de l’espoir, beaucoup d’espoir. Pour pouvoir se construire, il faut souvent déconstruire, ici, l’image des banlieues, celle qui colle à la peau des classes populaires, souvent racisées. Jana Klein et Stéphane Schoukroun s’y emploient, poursuivant une recherche sur la façon dont on se construit en banlieue parisienne initiée par Stéphane et la compagnie (S)-Vrai[1] à l’occasion d’une résidence aux Ateliers Médicis à Clichy-sous-Bois en 2017-18. Celle-ci avait donné lieu à la création de « Construire », spectacle inaugural du Lieu Ephémère des Ateliers, s’inventant à partir d’une simple interrogation : « Comment se construire dans un territoire comme Clichy ? »

Se construire © Laure Narzabal Se construire © Laure Narzabal

Entre réalité et fiction, une mise en abime permanente

« Se construire » semble composé selon le principe des poupées russes. La pièce est une mise en abime permanente. Elle mêle théâtre documentaire et fiction, hyperréalisme et science-fiction. Elle passe par l’intime pour évoquer la vie dans les quartiers. Elle est chargée de l’histoire personnelle de Stéphane qui ressurgit à travers les clichés qui circulent sur les cités et leur population. Issu d’une famille très modeste de juifs séfarades originaires d’Algérie et de Tunisie, il connaît la charge discriminatoire qui pèse sur ces familles aux noms trop typés. La pièce renverse aussi les rôles pour proposer une autre représentation du père et, à travers elle, un autre modèle de masculinité. Stéphane communique difficilement, craque, s’emporte, se montre manipulateur, vulnérable, fait preuve de mauvaise foi. Loin de l’archétype du mâle infaillible et protecteur, il apparaît ici fragile, autorisant l’image d’un homme sensible, humain.

À l’origine, le duo souhaitait mener une enquête de terrain dans le quartier des Beaudottes à Sevran, à la rencontre de ses habitants, notamment de sa jeunesse, avec la complicité du Théâtre de la poudrerie qui, depuis 2011, inclut dans son projet les Sevranais considérés à la fois comme spectateurs, hôtes des représentations à domicile, acteurs, auteurs, faisant la part belle à la dimension participative. Un théâtre de la socialité qui, comme Stéphane Schoukroun et Jana Klein, accorde une place centrale à la rencontre, l’échange. L’interprète est questionné par le sujet autant qu’il le questionne. Finalement, le théâtre et la compagnie, structures jugées non essentielles, font œuvre de service public à l’endroit où celui-ci s’est retiré. L’enquête a été diligentée à distance en raison de la pandémie du coronavirus qui a obligé la compagnie à réinventer son protocole de travail. Une série d’entretiens téléphoniques, débutée en mars 2020, s’est substituée à la rencontre avec les résidents, leur permettant de dresser le paysage social d’un territoire grâce aux discussions engagées sur la place de la famille, la persistance des clichés, les modèles, le rap, l’argent, la drogue, la religion, l’omniprésence des écrans dans le quotidien. Ils ont aussi perçu la façon dont la nouvelle situation sanitaire, politique et sociale, aggrave des inégalités déjà importantes.

« On y a été finalement… on a vu… c’est ça les quartiers ? » lance Jana à Stéphane à la fin de la pièce. « Ce quartier là, c'est ça » lui répond-il. Rentrés chez eux, elle lui conseille d’aller enfin parler à leur fille. Avec humour, la pièce défait les clichés d’une société qui, en blâmant ses marges, a peur d’elle-même. Elle invente le réel d’une histoire commune, la nôtre. Comment se construire aujourd’hui ? À l’heure où une pandémie mondiale sert de prétexte à un tournant sécuritaire et raciste, renforçant la stigmatisation des populations périphériques, encore un peu plus marginalisées, Jana Klein et Stéphane Schoukroun poursuivent leur tournée dans les collèges d’Ile-de-France, ceux des quartiers plutôt populaires, enrichissant la pièce des discussions nées dans le débat qui s’engage avec les élèves spectateurs après chaque représentation. Autant d’échanges qui, pour le couple, font partie intégrante du projet. On se souvient alors du témoignage de Marion, la prof qui interroge la façon dont on se parle pour se comprendre : « Parce qu’ils sont très sensibles aux mots, le mot comme le regard, le langage, être compris et comprendre pour eux c’est très très important… c'est ce qui est au cœur de leurs préoccupations vraiment… » Elle est sans doute la première à les considérer vraiment, valorisant la richesse culturelle dont eux-mêmes ne sont pas conscients. Comme ces adolescentes qui imaginent en regardant de leur fenêtre des choses qui n’existent pas, il faut rêver l’horizon, supposer le paysage qu’il y a forcément derrière les murs, sublimer celui qui se trouve au-delà de la fenêtre. Face à la servitude contemporaine qui suspend l’humanité à la possibilité d’un confinement et de sa répétition perpétuelle, réapprendre à regarder la forme des nuages.

[1] Fondée en 2016 par Stéphane Schoukroun, metteur en scène, scénariste et comédien, la compagnie (S)-Vrai se nourrit, dans ses spectacles et performances, de témoignages issues des rencontres avec des habitants, des chercheurs, des adolescents, des artistes… « Des personnes de tous âges qui trouvent au théâtre un espace de réflexion et de jeu, un lieu d’échange et d’expression. Toutes les créations de la compagnie se tissent à partir de ce dialogue-là : la friction entre l’intime et le social, entre notre histoire et la façon dont nous choisissons de la raconter », http://www.s-vrai.com/compagnie/compagnie-s-vrai/ Consulté le 1er mars 2021.

 © Nathaniel Halberstam / ville de Sevran © Nathaniel Halberstam / ville de Sevran

SE CONSTRUIRE - Conception/Écriture/Mise en scène/Jeu : Stéphane Schoukroun. Conception/Écriture/Dramaturgie/Jeu : Jana Klein. Création son : Pierre Fruchard. Création vidéo : Frédérique Ribis. Regard dramaturgique : Laure Grisinger. Dispositif vidéo et lumière : Loris Gemignani. Production : Compagnie (S)-Vrai et Théâtre de la Poudrerie Avec le soutien de la Ville de Sevran et de l’ANCT dans le cadre du dispositif « Cités éducatives ». Ce texte est lauréat de l’aide à la création de textes dramatiques - ARTCENA. La pièce a été écrite à partir de témoignages récoltés par Stéphane Schoukroun et Jana Klein, artistes de la cie, au sein du quartier des Beaudottes, pendant le confinement du printemps 2020, et au collège, lors de sa réouverture.

Depuis le mois de novembre 2020 et la fermeture des théâtres et plus largement de tous les lieux culturels, les seuls endroits où l’on peut faire des spectacles sont les établissements scolaires. Le Théâtre de la Poudrerie continue d’investir les collèges et lycées du département : des représentations ont notamment eu lieu à Bobigny (école Sup de Sub, partenaire du Théâtre), à Villepinte, Tremblay…

Théâtre de la Poudrerie
6, avenue Robert Bellanger
93 270 SEVRAN

Compagnie (S)-Vrai

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