Wright Morris. Le mot et l'image

La Fondation Henri Cartier-Bresson rendait hommage à Wright Morris dans une exposition donnant à voir sa double vision de l'Amérique, à la fois littéraire et photographique, les images saisissant pour lui ce qu'il tentait de «capturer avec des mots». «L'essence du visible» met au jour l'invisible en faisant surgir la figure humaine, pourtant absente, du moindre élément.

Wright Morris, The Home Place, Norfolk, Nebraska, 1947 © Estate of Wright Morris Wright Morris, The Home Place, Norfolk, Nebraska, 1947 © Estate of Wright Morris

"Capturer l'essence du visible", c'est ce qui va, très tôt, pousser l'écrivain américain Wright Morris (1910 - 1998) vers la photographie, le médium participant, de manière innovante et inédite pour un auteur, à cette quête jamais tout à fait satisfaite. La Fondation Henri Cartier-Bresson à Paris vient de rendre hommage à cet artiste rare en exposant pour la première fois en France sa double vision de l'Amérique, à la fois photographique et littéraire, à travers un ensemble remarquable de tirages, ouvrages et documents inédits provenant de l'Estate of Wright Morris à San Francisco. Le présent texte est un compte-rendu de l'exposition autant qu'un retour sur une carrière singulière. L'écrivain-photographe est originaire du Nebraska, il nait le 6 janvier 1910 à Central City, bourgade de moins de trois mille habitants. Il ne connaitra pas sa mère qui décède six jours après l'avoir mis au monde. Son enfance suit les nombreux déménagements de son père, employé de la Union Pacific Railroad. Il aura bientôt une belle-mère, Gertrude, dont il précise dans son autobiographie, qu'elle "était plus proche de mon âge que de celui de mon père[1]" L'union précède l'installation à Omaha, la plus grande ville du Nebraska, en 1919 où ils vivent durant cinq ans. L'enfant passe ses étés dans la ferme de son oncle dans le nord du Nebraska, lieu qui servira de décor à plusieurs de ses ouvrages dans lesquels on retrouve des photographies de la ferme et où les personnages sont inspirés par certains membres de sa famille. A vingt-trois ans, il fait un voyage déterminant en Europe au cours duquel il acte sa décision de se consacrer entièrement à l'écriture. Il prend rapidement conscience des possibilités de la photographie comme outil de saisie de ce qu'il tente de "capturer avec des mots". A partir de 1936, ses recherches formelles combinent récits fictionnels – d'abord de courts textes en prose – et photographies. Elles vont donner naissance à ses livres de "photo-texte". "Cette nouvelle combinaison du visuel et du verbal, saturée de ma pratique du portrait sans présence humaine, cherchait à sauver ce que je considérais comme étant menacé, et à conserver ce qui disparaissait[2]." L'invention est révélée en 1946, avec la publication de "The Inhabitants" dans lequel les récits de la Grande Dépression sont illustrés par des clichés majoritairement pris dans le Nebraska natal. Morris confie avoir été influencé par le fameux livre "Let Us Now Praise Famous Men", publié en 1941, avec un texte de James Agee et les célèbres photographies de l'Amérique de l'après 1929 réalisées par Walker Evans, "reconnu pour sa fusion de la conscience sociale avec la radicalité artistique et pour la manière avec laquelle les images libres et de composition tendue d'Evans et la prose plus extravagante encore d'Agee se complémentent et se mettent en valeur mutuellement[3]." 

Wright Morris, Tiroir de commode, Ed’s Place, Norfolk, Nebraska, 1947 © Estate of Wright Morris Wright Morris, Tiroir de commode, Ed’s Place, Norfolk, Nebraska, 1947 © Estate of Wright Morris

Si les récits mettent en scène des personnages plus incandescents les uns que les autres, les photographies sont étonnements dépourvues de présence humaine. Elles donnent à voir des objets ordinaires, de tous les jours, qui restituent parfaitement l'ambiance quotidienne des récits. Chaises, miroirs, voitures, habitations en bois constituent les sujets privilégiés de clichés dont la simplicité ne contredit pas un certain mystère, celui des lieux et des objets qui, bien qu'inanimés, sont intimement liés à l'humain. Wright Morris a cette faculté de saisir le visible en révélant le vivant dans l'usage des éléments qu'il photographie. D'un point de vue formel, l'un des aspects les plus intéressants de son œuvre photographique est le réemploi des images. Les mêmes clichés se répètent partiellement d'un ouvrage de "photo-texte" à l'autre, cependant Morris prend soin de les recadrer, modifiant leur ordre au sein d'une même séquence, pour les assigner à de nouveaux textes.   

Wright Morris, Cabinet extérieur, Nebraska, 1947 © Estate of Wright Morris Wright Morris, Cabinet extérieur, Nebraska, 1947 © Estate of Wright Morris

Wright Morris, The Home Place, Norfolk, Nebraska, 1947 © Estate of Wright Morris Wright Morris, The Home Place, Norfolk, Nebraska, 1947 © Estate of Wright Morris

Le dispositif central de l'exposition confronte en les reproduisant en grand format les pages des trois livres de photo-texte emblématiques de Morris: "The Inhabitants", essai parcourant l'Amérique de l'est à l'ouest pendant la Grande Dépression, le roman "The Home Place" (1948) et "God's country and my people" (1968). Il permet de saisir l'apport de ce dialogue inédit entre les images et le récit. Si l’on retrouve dans le premier ouvrage des remplois d'images déjà utilisées dans les portfolios de "New Directions", le deuxième occupe une place à part puisqu'il bénéficie d'une campagne photographique propre. Après ces deux publications, Morris cesse de photographier. Le troisième ouvrage nait d'une relecture d'images qu'il possède déjà. De celles-ci émanent des souvenirs. "Je n’avais pas d’images nouvelles, mais en regardant les anciennes, j’ai remarqué que ma réaction à ces mêmes images avait changé." confie-t-il. Cette reconstitution photographico-littéraire montre que même si les images placées en vis-à-vis des textes ne leur répondent pas forcément tout à fait, clichés et récits se fondent dans une intention plus large, donner à lire et à voir l'Amérique en mutation, dépeindre les Américains face à un monde en proie au changement. Loin d'être un écrivain régionaliste, il apporte une réponse amusée, avec son style littéraire si particulier, enraciné dans la langue vernaculaire, aux efforts de ses personnages pour faire face à la réalité quotidienne d'un monde qui les dépasse de plus en plus. Clôtures, cabinets, églises, miroirs, voitures... sont autant d'images qui entretiennent une relation poétique avec les protagonistes des chroniques écrites par Morris. Eléments du quotidien, ils donnent aux personnages une certaine épaisseur, une humanité dans leur immédiateté. Pour le lecteur, ils matérialisent des vies, des existences fictionnelles. C'est à cet endroit qu'apparait la figure humaine dans les photographies de Wright Morris, elle en devient l'essence alors même qu'elle en est absente. Auteur de trente-trois ouvrages entre 1942 et 1986, Wright Morris a reçu par deux fois le National Book Award, l'une des plus hautes distinctions littéraires américaines. "À force d’écrire, de faire l’effort de visualiser, je devins photographe, et à force de pratiquer la photographie, je devins un peu plus écrivain[4]." indique-t-il, sans doute la façon la plus juste de résumer sa carrière.

[1] Wirght Morris, Will's boy: A memoir,  Penguin Books, 1981, 200 pp

[2] Wright Morris, Fragments de temps, éditions Xavier Barral, 2019

[3] Roberta Smith, Art review, "Walker Evans found the poetry in life's unvarnished details", in New York Times, 18 septembre 1998

 [4] Wright Morris, Fragments de temps, éditions Xavier Barral, 2019

Wright Morris, Silo à grains «Gano», Western Kansas, 1940 © Estate of Wright Morris Wright Morris, Silo à grains «Gano», Western Kansas, 1940 © Estate of Wright Morris

Wright Morris, "L'essence du visible"  - Jusqu’au au 29 septembre 2019

Du mardi au dimanche, de 11h à 19h.

Fondation Henri Cartier-Bresson 
79, rue des Archives
75 003 Paris

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