Pour l’Art, par l’Autonomie

« J'écris cela l'encre brulée de rage ». Le vibrant plaidoyer de l'auteur et dramaturge Guillaume Cayet en faveur du théâtre de la Méridienne à Lunéville menacé par la mairie LR qui, en lançant un audit sur les attentes culturelles de la population, drape d'une parure démocratique sa volonté de remplacer un théâtre à la direction créative par un théâtre de programmation privée.

Devant le théâtre de La Méridienne à Lunéville peu avant la soirée de lancement de saison, 19 septembre 2020 © Guillaume Cayet Devant le théâtre de La Méridienne à Lunéville peu avant la soirée de lancement de saison, 19 septembre 2020 © Guillaume Cayet
J’aimerais vous parler de l’importance d’un lieu. J’aimerais vous parler de l’importance d’avoir un lieu. Un lieu à soi. Un lieu pour soi. Un lieu où arrêter le temps. S’arrêter. Respirer. Négocier l’air environnant (malgré les masques qui nous sabordent quelque peu la quantité d’air respirable habituelle). Un lieu où regarder son voisin n’est pas signe de défiance mais au contraire d’hospitalité. Un lieu où le temps d’une séance, nous sommes tou·tes face à la même chose (que l’on pourrait nommer fête -car après tout c’est de cela qu’il est question-). Un lieu où nous regardons tou·tes, de nos corps immobiles, d’autres corps se déployer, dans la finitude d’un cadre de scène. Un infini dans du fini. Y’a-t-il plus belle image pour symboliser le vivant même ? Un lieu où nous regardons des corps nous raconter des histoires, nous les danser, nous les chanter, nous les marionnetiser. Où l’espace d’un non-temps (qui ne se quantifie plus, à l’inverse de la doctrine idéelle du capitalisme - rendre le temps de plus en plus monétisable, rentable, et donc rapide « plus de temps pour les rêves », semble-t-il nous dire-), où l’espace d’un non-temps nous sommes tou·tes ensemble, devant une «chose » étrange, presque liquide, insaisissable. Une forme, qui émerge de l’ombre, de l’obscurité d’une salle coupée de lumière, et qui semble nous regarder, autant que nous la regardons. Une forme « artistique », tendant à l’assistance immobile, son propre regard, une sorte de miroir, image déformée, nous renvoyant aux visages ce que nous étions, sommes ou pourrions devenir. Une forme-miroir donc, tendant au réel son double, lui permettant ainsi de s’autopsier. Oui. Car le réel nous est toujours manqué, cogné. Car le réel a toujours besoin d’une représentation de lui-même pour se rendre préhensible.

La semaine dernière, un détenu de la maison d’arrêt de la Santé à Paris m’a dit la chose suivante: « ici, on n’a pas de miroir. On se voit toujours plus monstrueux que ce que l’on est. ».

Dans les grottes paléolithiques, apposées de mains négatives, l’homme a inventé le feu pour pouvoir apprécier justement l’image des ses mains peintes. L’homme n’a pas seulement inventé le feu parce qu’il avait froid ou peur de l’ennemi extérieur (animaux sylvestres, etc.), mais pour combattre un ennemi plus profond, tapi en lui-même. Sa disparition. L’homme a inventé le feu pour voir les traces qu’il laissait au mur. L’homme a inventé le feu pour se représenter. L’homme s’est raconté des histoires pour ne pas mourir.

J’aimerais vous parler de ce lieu là. De ce lieu qui nous déforme de notre monstruosité. De ce lieu-feu. De ce lieu qui nous permet de penser le monde et ses dérives, ses virages identitaires, ses relents réactionnaires, mais aussi, car ce lieu n’est pas que celui de la prudence et de l’attention, de cet espace, né du vide et de l’obscurité, qui nous permet l’émerveillement et l’étonnement. De cet espace né du premier feu. 

Car je crois que c’est cela, après tout, que ce lieu nous offre de plus insaisissable: de l’étonnement. Qu’il soit sensible, politique, esthétique... Ce lieu est un espace de la bifurcation, propice aux songes et aux déplacements de nos habitus.

J’aimerais vous parler de l’importance d’avoir un lieu où trafiquent oeuvres artistiques, publics, spectateur·ices, artistes. Où se mêlent vivant·es et non-humain·es, spectres et fantômes, où se croise la société, l’espèce humaine, dans ce qu’elle a de plus diversifiée, de plus innommable, de plus trouble. D’un lieu où se pense l’altérité et non le même. D’un lieu ouvert au plus grand nombre. D’un lieu où les peuples s’entre-chassent. Voilà.

Ce soir, je voulais vous parler d’un théâtre. D’un théâtre des peuples.

Et plus intimement, je voulais vous parler de celui-ci: le théâtre de la Méridienne, qui fut pour moi ce que peu d’autres lieux ont été dans ma « jeune » vie. Un lieu-monde. Un lieu- refuge. Moi, à l’époque, garçon pré-pubère des territoires que l’on dit « délaissés » lunévillois. Je voulais vous parler de ce que ce lieu a été pour moi, en tant qu’auteur, artiste et homme. Ce lieu qui m’a accueilli enfant en tant que spectateur (ne connaissant ni ses codes, ni son fonctionnement), puis, plus tard, avec ma compagnie Le Désordre des choses et en tant qu’auteur associé. J’y ai présenté plusieurs spectacles, plusieurs lectures. 

Si Yohann Mehay -et son équipe- (car c’est avant tout cela un théâtre, une aventure collective) ne m’avait pas fait confiance et ne m’avait pas accompagné dans mes premières créations, je n’en serais pas là aujourd’hui, à vous lire ce texte. Avec la peur qu’il ne trouve écho que dans la grotte de celleux ayant déjà conscience de tout cela.

Ce théâtre m’a vu et fait grandir. Intimement et artistiquement. Chaque fois que j’en ai franchi les portes vitrées après un spectacle, j’en suis ressorti grandi. Parfois éreinté par le spectacle, parfois ému, mais toujours grandi. Mais l’expérience de spectateur est fait de cela: de frustration, de contemplation, de sidération... Chacune de mes expériences ici m’a transformé. Je lui dois beaucoup. Une sorte de dette, artistique, humaine, philosophique. Je lui dois une part de mon monde intérieur, de mes réflexions et de mes écrits. Une dette que je n’aurais jamais eu l’idée de rembourser, si la situation actuelle ne m’en avait pas forcé. J’écris cela l’encre brûlée de rage. Mais je lui dois bien cela, à mon cher théâtre de Lunéville.

Une personne m’a dit un jour à la sortie d’une pièce que j’avais écrite: « Monsieur, je crois que vous nous avez re-narcissisé. » Je pense que c’est ça que le théâtre de la Méridienne m’a toujours fait. Redonner une image. Un miroir. À celleux privé·es de miroir. Moi, petit écolier du bassin désindustrialisé lunévillois, avec la Méridienne j’ai compris qu’il ne s’agissait pas de vivre le monde comme il était mais de le vivre comme il pourrait être. Qu’il ne s’agissait pas de me plaindre mais de porter plainte.

On dit que notre monde s’effondre. Que notre civilisation vivrait ses derniers instants. Mais cela est totalement faux. Pour paraphraser Michel Foucault, il serait quelque peu pédant de se croire à la fin d’une époque. Oui le monde mute. Oui le monde évolue. Mais le monde ne meurt pas. Non. Le monde a toujours été le résultat de vision de celui-ci s’affrontant, parce que le réel a toujours été affaire de combat, d’intérêt qui s’opposaient. Je sais qu’il appartient à l’Histoire de savoir -dans quelques siècles- qui seront les vainqueurs et qui seront les vaincus de notre époque. Mais sachez-le. Nous ne déserterons pas le combat. Le combat pour l’Art. Pour l’émancipation. Le combat pour le droit des êtres humains à disposer de représentation d’eux-mêmes, de contre-récits, d’histoires dissidentes. Car si l’Art et l’écriture théâtrale (qui est mon domaine) ont une « fonction », c’est peut-être celle-ci: celle de rendre des corps plus grands qu’eux- mêmes.

L’Art ne sera jamais un bien de consommation comme les autres. Il en est de même de l’éducation, de la santé. Pourtant certain·es de nos politiques tendraient à nous faire croire le contraire. Mais comment quantifier le prix d’une pensée, d’une transplantation cardiaque, d’une éducation ? Tarification à l’acte, privatisation de nos universités, néo-libéralisation de nos imaginaires... Mais comment quantifier le prix d’une vie ? Une vie n’est pas une paire de Nike. Un stade de foot. Un aménagement de voirie. Une vie n’est pas chiffrable. Une vie n’est pas rentable.

Les politicien·es n’ont pas à se mêler d’Art et de Théâtre. Le théâtre dialogue du politique et non avec la politique et ses politicien·es. Le théâtre appartient aux marginalisé·es, aux racialisé·es, aux privé·es d’apparition, aux citoyen·nes en demande de citoyenneté. Il n’appartient pas aux politicien·nes. Car les politiques ne sont pas affaire d’Art. Sinon c’est qu’illes deviennent : des marchands. Des marchands d’Art. Illes vendent leur marchandise qu’illes achètent dans ce que notre société du spectacle produit de plus vil (les shows-télé, les chroniqueur·ses d’ancien régime, illes achètent les spectacles comme d’autres dans un catalogue leur prochain pull-over). Et c’est cette marchandise qu’illes vendent ensuite aux plus offrants: leurs électeurs, leurs électrices.

Mais qu’est-ce qu’un bulletin de vote ? Quand l’Art est un mégaphone. Quand l’Art est une balle. Quand l’Art est un poème. Quand l’Art est un exil.

Tuez l’imaginaire, il nous restera toujours le langage pour en inventer d’autres.

Un théâtre, c’est comme une parole. Ça ne meurt jamais. Ça résonne. Ça produit de l’écho. Ça ne peut se faire taire que par l’irruption d’un tiers - lui coupant la parole d’une autre parole plus sentencieuse et dogmatique-.

Un théâtre, ça ne meurt pas. Ça se tue. Un théâtre ne meurt pas. On le tue.

Pour l’Art, par l’Autonomie

De Nancy, le 19 septembre 2020

Guillaume Cayet

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