guillaume lasserre
Travailleur du texte
Abonné·e de Mediapart

296 Billets

0 Édition

Billet de blog 8 nov. 2020

Robert Morris, the infamous

Figure centrale de l’art minimal, post minimal et conceptuel, Robert Morris est l’un des artistes américains majeurs de l’après-guerre. L'exposition qui vient de s’achever au Musée d’art moderne et contemporain de Saint-Etienne Métropole, initiée avec lui avant son décès en 2018, revient sur la période décisive des premiers travaux, du début des années 60 à la fin des années 70.

guillaume lasserre
Travailleur du texte
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Robert Morris Mirror (1969) 16 mm film Durée : 8 minutes, 31 secondes Collection of the Estate of Robert Morris Courtesy Castelli Gallery, New York © 2020 The Estate of Robert Morris / Artists Rights Society (ARS), New York

« Renoncer aux formes et aux agencements durables est positif » déclarait Robert Morris (1931 – 2018) en 1968. Cette volonté de contester le caractère solide et durable des œuvres est au cœur de l’exposition que vient de lui consacrer le Musée d’art moderne en contemporain de Saint-Etienne Métropole après le MUDAM Luxembourg, naturellement placée sous le commissariat de Jeffrey Weiss. L’ancien conservateur en chef du Guggenheim Museum de New York (2010 – 2018), qui fut auparavant directeur de la DIA Foundation (2007-08), est le grand spécialiste de l’artiste américain. Intitulé « Robert Morris. Le corps perceptif » le projet, exceptionnel, est la première manifestation qui lui est consacrée depuis sa mort en 2018. Sa présentation au musée de Saint-Etienne apparait naturelle tant l'artiste entretient un lien fort avec l'institution stéphanoise. Les quatorze pièces qu’elle possède dans ses collections en font l'ensemble le plus important d’œuvres de Robert Morris conservé en France. Plutôt que de multiplier les pièces pour donner une lecture la plus exhaustive possible du travail de l’artiste, l’exposition fait le choix de se focaliser sur quelques œuvres fondamentales. Elle occupe sept espaces présentant chacun une installation ou un ensemble de pièces s’appuyant sur des concepts identiques. Né à Kansas City dans l'état du Missouri en 1931, Robert Morris se forme au Kansas City Institute of Art, puis à la California School of Fine Art de San Francisco. Il est tout d’abord peintre. Il s’installe à New York en 1961. Analyste brillant, il étudie l'histoire de l'art à Hunter College entre 1962 et 1966, rédigeant un mémoire sur l’œuvre du sculpteur français d'origine roumaine Constantin Brancusi (1876 - 1957), point de départ central de son œuvre.

Robert Morris, "Untitled (3Ls)", 1965 Contreplaqué, 243,8 x 243,8 x 61 cm, collection Christian et Franziska Hausmaninger © 2020 The Estate of Robert Morris / Artists Rights Society (ARS), New York/ Adagp, Paris, photo : A. Mole/MAMC+

Le parcours est initié par la pièce réalisée en 1965, « Untitled[1] (3Ls) » qui se compose de trois structures identiques en forme de L, construites en contreplaqué recouvert de peinture grise. Elle offre un parfait résumé de l'art minimal : A la délégation du faire qui caractérise l'art conceptuel répond la recherche de la forme idéale pour qu’elle soit perçue, comprise, immédiatement. Robert Morris élabore ici une forme unitaire à partir de cubes évidés. Il emprunte à l’architecture l'angle à quatre-vingt-dix degrés. Il invente la forme parfaite, unitaire, modulable, avec un ancrage direct au sol, abolissant tous les prérequis de la sculpture, en premier lieu le piédestal. Il utilise le terme de « forme unitaire » pour se dégager du mot « sculpture ». Le concept répond à la notion d’ « objet spécifique », proposée par Donald Judd (1928 – 1994) pour définir la relation particulière entre objet, espace et regardeur. Exposé pour la première fois en 1965 à la Leo Castelli de New York, « Untitled 3Ls » ne compte que deux unités, l'artiste n'ayant pas eu le temps de réaliser la troisième. Celle-ci ne sera ajoutée que quelques années plus tard. L'idée est de faire naitre toutes les permutations possibles. En 1966, « Untitled (3Ls) »est montré dans l'exposition collective « Primary sculpture » au Jewish Museum de New York, aux côtés d’œuvres de Donald Judd, Carl Andre, Sol LeWitt ou encore Dan Flavin. Elle marque l'acte de naissance du minimalisme. La déclinaison de « Untitled (3Ls) » est similaire mais sa présentation diffère. Elle revêt une dimension corporelle et anthropomorphe. Chacun des trois modules se lit comme la position d'un corps couché, assis ou debout. Une photographie prise au début des années soixante montre Robert Morris performant « Untitled (Box for standing) » dans l'atelier de Yoko Ono, debout dans une sorte de boite à sa taille. Pour son premier objet minimaliste, Morris avait imaginé une série de structures en bois brut pouvant contenir un corps dans l’une de ses trois positions. Il ajoute la présence physique dans l'espace, déterminant un rapport à l'ensemble : l'objet, le corps, le spectateur. La sculpture prend la place du corps. En activant la pièce par une coprésence humaine – le visiteur –, il l'a fait exister. Dans un article intitulé « Art and objecthood[2] », paru dans la revue Artforum à l’été 1967, écrit en réponse de l’article « Notes on sculptures » que Robert Morris avait publié l’année précédente, le critique Michael Fried attaque violemment les minimalistes, reprochant à cette nouvelle forme d’abstraction, dont le moment clef, ici et maintenant, implique un terrain autonome de développement, d’extorquer une réaction au public à travers leur théâtralité.

Robert Morris, de g. à d. : "Untitled", 1976 ; "Untitled (Brown Felt)", 1973 ; "Untitled (Felt Piece)", 1974 © 2020 The Estate of Robert Morris / Artists Rights Society (ARS), New York/ Adagp, Paris 2020, photo : A. Mole/MAMC+.

A partir de 1967, Robert Morris utilise le feutre industriel pour ses propriétés molles. Plier puis découper le feutre industriel qui, suspendu au mur, engendre des formes à chaque fois différentes sous le poids de la matière. À rebours de toute l’histoire de la sculpture, la matière détermine ici la forme. La série « Felt pieces » marque chez lui le retour de la main et de la dimension de processus dans le fait d’aller fixer la pièce. Il explore la dimension du vivant, l’aléatoire, le technique. Il ne s’agit pas d’un nuancier, le coloris n’étant pas contrôlable. Les feutres exposés à Saint-Etienne sont ceux qui ont été présentés à la Leo Castelli Gallery en avril 1968. Morris suit les exigences de la matière, la découpant pour en accentuer ses retombées. Les multiples plis dans le feutre sont comparables au « dripping » de Jackson Pollock. La même idée de la matière qui s’écoule les caractérise. Les travaux les plus fameux des années soixante sont qualifiés par Morris lui-même de « Large form objects ». Monolithes, les œuvres oscillent entre deux valeurs : la rigidité et la souplesse, de la même manière que chez Claes Oldenburg, et établissent un rapport entre le mur et le sol. Chaque pièce correspond à un matériau distinct. Elles sont réunies ici par leur capacité à absorber la lumière. La structure visible émerge directement du sol. Elles sont conçues en contreplaqué, en maille d’acier et en fibres de verre cirées. Chacune représente un cadre, une sorte d’outil de cadrage qui vient rappeler la perception de l’espace. Les pièces dégagent une impression de peau, d’épiderme qui les réunit et les séparent en même temps. « Untitled (Pine Portal with Mirrors) » exécutée en 1961, symbolisation du passage, constitue sa première expérience du bois brut. L’œuvre illusionniste contient la complexité de la notion d’espace-temps.

Robert Morris Untitled, (Scatter Piece), 1968-1969/2009 Feutre de laine pressé, acier, acier plaqué zinc, acier revêtu, plomb, aluminium, laiton, les dimensions varient avec l'installation; environ 60 mètres carrés Collection The Art Institute of Chicago Through prior gift of Mr. and Mrs. Edwin Hokin; Contemporary Art Discretionary Fund; Anonymous gift; restricted gift of Janet and Craig Duchossois; Norman Wait Harris Purchase Fund; W.L. Mead Trust Fund for the Encouragement of Art; Mr. and Mrs. © 2020 The Estate of Robert Morris / Artists Rights Society (ARS), New York

Morris présente pour la première fois « Untitled (scatter piece) » au cours de l’hiver 1968-69 dans l’entrepôt que possède la Leo Castelli Gallery à Harlem. Le mot « scatter » signifie disperser, répandre. L’œuvre, qui comprend deux cents pièces – pour moitié six métaux différents et du feutre industriel pour le reste, non pas des objets trouvés mais fabriqués spécifiquement pour l’installation –, n’a pas de configuration fixe. Son installation repose sur le hasard. Ce n’est qu’une fois qu’elle est montée qu’elle se fige pour la durée de son exposition. Trois options possibles : plat, plié une fois, plié deux fois, déterminent la forme des éléments dont la présentation répond à un processus aléatoire nommé « Chance operations », en référence au compositeur John Cage. L’installation répond néanmoins à quelques règles édictées par Morris tels que les éléments d’un même matériau ne peuvent se toucher ou encore l’ensemble doit générer une certaine densité.

Robert Morris, "Untitled (Mirrored Cubes)", 1965/1971 Miroir et bois, chaque cube : 91,4 x 91,4 x 91,4 cm, collection Tate, Londres © 2020 The Estate of Robert Morris / Artists Rights Society (ARS), New York/ Adagp, Paris 2020, photo : A. Mole/MAMC+.

Daté de 1965, « Untitled (Mirrored cubes) » répète quatre fois un cube recouvert de surface miroitante. Leur espacement détermine une croix. Il s’agit d’une structure déductible comme la galerie des glaces à Versailles. Le corps, la structure et l’espace interagissent pour donner une sensation d’illusion. Dans « Mirror », court film de 1969, Robert Morris détourne la perception de l’espace et du mouvement en se déplaçant de façon circulaire dans un paysage enneigé, tenant un miroir devant lui. L’objet réfléchit le paysage environnant dans un premier temps, paysage qui disparaît à mesure de l’éloignement de l’artiste, pour ne réverbérer plus que la lumière. Dans un texte postérieur, Morris évoque le caractère illusoire du miroir en tant qu’espace frauduleux. « Untitled (Portland mirrors) », daté de 1977, se compose de quatre miroirs identiques posés au ras du sol, positionnés au centre de chaque mur, reliés entre eux par des fragments de poutre de bois. L’œuvre s’impose comme l’apogée de ce que Robert Morris a démontré à travers l’illusion du miroir, une trace immédiate du réel. Ici, le losange de bois part à l‘infini, il zigzague.

Robert Morris, "Untitled (Portland Mirrors)", 1977 Collection Estate Robert Morris, Courtesy Castelli Gallery, New York © 2020 The Estate of Robert Morris / Artists Rights Society (ARS), New York/ Adagp, Paris, photo : A. Mole/MAMC+

Au cours des décennies 1960-70, Robert Morris produit des pièces parmi les plus iconiques de l’art minimal et post-minimal, marquées par une attention spécifique pour les processus de production et de perception, réalisées dans des matériaux et des méthodes issus de l’industrie du bâtiment, reposant sur des principes de répétition, de permutation et de hasard. La légitimité du Musée d’art moderne et contemporain de Saint-Etienne qui, depuis l’exposition qu’il lui a consacré en 1974, n’a cessé d’acquérir des œuvres, constituant un ensemble remarquable, en faisait le lieu de monstration idéal en France. L’exposition qui vient de s’achever a ainsi permis de rassembler un ensemble important d’œuvres jusque-là rarement présentées dans l’Hexagone, permettant d’entrer de plain-pied dans l’œuvre de l’artiste américain qui, malgré la simplicité quasi primaire des moyens qu’elle déploie, se révèle monumentale.

[1] Toutes les pièces de Robert Morris portent l’intitulé « Untitled », la plupart du temps suivi d’une dénomination plus spécifique entre parenthèses.

[2] Michael Fried, « Art and objecthood », Artforum, été 1967, vol. 5, n° 10, pp. 12-23.

Robert Morris, Poster for Robert Morris: Labyrinths—Voice—Blind Time 1974 © 2020 The Estate of Robert Morris / Artists Rights Society (ARS), New York

« Robert Morris. Le corps perceptif ». Commissariat de Jeffrey Weiss, commissaire invité et Alexandre Quoi, responsable du département scientifique du MAMC+. 

Tous les jours sauf le mardi, de 10h à 18h. - Jusqu’au 1er novembre 2020.

Musée d'art moderne et contemporain de Saint-Etienne Métropole
Rue Fernand Léger,
42 270 SAINT-PRIEST-EN-JAREZ

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Écologie
Écologie : encore tout à prouver
Le remaniement ministériel voit l’arrivée du novice en écologie Christophe Béchu au ministère de la transition écologique et le retour de ministres délégués aux transports et au logement. Après un premier raté sur la politique agricole la semaine dernière, le gouvernement de la « planification écologique » est mis au défi de tenir ses promesses.
par Mickaël Correia et Amélie Poinssot
Journal — Histoire
De Gaulle et la guerre d’Algérie : dans les nouvelles archives de la raison d’État
Pendant plusieurs semaines, Mediapart s’est plongé dans les archives de la République sur la guerre d’Algérie (1954-1962), dont certaines ont été déclassifiées seulement fin 2021. Tortures, détentions illégales, exécutions extrajudiciaires : les documents montrent comment se fabrique la raison d’État, alors que l’Algérie célèbre les 60 ans de son indépendance.
par Fabrice Arfi
Journal — Société
Maltraitances en crèche : le bras de fer d’une lanceuse d’alerte avec la Ville de Paris 
Eugénie a récemment raconté à un juge d’instruction le « harcèlement moral » qu’elle estime avoir subi, pendant des années, quand elle était directrice de crèche municipale et qu’elle rapportait, auprès de sa hiérarchie, des négligences ou maltraitances subies par les tout-petits.
par Fanny Marlier
Journal — Justice
Affaire Darty : cinq mises en examen pour blanchiment et association de malfaiteurs
En juillet 2021, Mediapart révélait un système d’encaissement illégal d’argent liquide au sein du groupe Fnac-Darty. Depuis, quatre directeurs de magasins Darty et un directeur régional ont été mis en examen. Selon de nouveaux documents et témoignages, de nombreux cadres dirigeants du groupe auraient eu connaissance de ces opérations réalisées dans toute la France, au-dessus des seuils légaux. 
par Nicolas Vescovacci

La sélection du Club

Billet d’édition
La révolution, le martyr et l’avenir
Comme toute chose périssable, une Révolution peut-elle vieillir ? Au rendez-vous des célébrations décennales, elle est convoquée au gré des humeurs présentes. La Révolution se met à la table des incertitudes du moment, quand elle n’est pas mobilisée en morphine mémorielle afin d’endormir les espérances d’émancipation encore vivaces.
par Amine K.
Billet de blog
Glorification de la colonisation de l’Algérie et révisionnisme historique : le scandale continue… à Perpignan !
[Rediffusion] Louis Aliot, dirigeant bien connu du Rassemblement national et maire de Perpignan, a décidé de soutenir politiquement et financièrement la 43ème réunion hexagonale du Cercle algérianiste qui se tiendra au Palais des congrès de cette ville, du 24 au 26 juin 2022. Au menu : apologie de la colonisation, révisionnisme historique et glorification des généraux qui, pour défendre l’Algérie française, ont pris les armes contre la République, le 21 avril 1961.
par O. Le Cour Grandmaison
Billet de blog
Abd el Kader au Mucem : une vision coloniale de l'Émir
La grande exposition de l'été du Mucem est consacrée à Abd el Kader, grand résistant algérien à l’invasion coloniale. On pourrait y voir le signe d'une avancée dans la reconnaissance du caractère illégitime de l'entreprise coloniale. Il n'en est rien. Derrière une beauté formelle se dissimule la même vision coloniale du « bon » rebelle Algérien, à l'opposé des « mauvais fellaghas » de 1954.
par Pierre Daum
Billet d’édition
Le purgatoire de grand-père
Dès les premiers instants au camp de Saint-Maurice-l’ardoise, grand-père s’isola. Près des barbelés, les yeux rivés vers l’horizon. Il se rappelait l’enfer. La barbarie dont il avait été témoin. Il avait vu le pire grand-père. La mort qui l’avait frôlé de si peu. Ils avaient tous survécu. Ses enfants, son épouse et lui étaient vivants. Ils étaient ensemble, réunis. C’était déjà un miracle.
par Sophia petite-fille de Harkis