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L’exposition que Tim Van Laere consacre à Franz West (1947-2012), figure majeure de l’art contemporain autrichien et international, se lit comme une invitation au grand bazar affectif, une quatrième rencontre entre la galerie et l’artiste viennois qui revisite, sans mièvrerie, l’art de faire du contact une politique. West, qui a grandi parmi les ruines de la Vienne d’après-guerre, formé dans le creuset autrichien marqué par la psychanalyse freudienne et une dichotomie tranchante entre culture bourgeoise et culture populaire, a opéré dès les années soixante-dix un virage radical dans la pratique sculpturale. À une époque dominée par le rigorisme conceptuel et le minimalisme, qui érigeaient l’œuvre en objet distant, presque aseptisé, il introduit le ludique, l’associatif, le social, en développant des œuvres invitant à l’usage et à l’interaction. Son travail remet en question la séparation entre œuvre et spectateur, entre sculpture et mobilier. Ses Paßstücke des années soixante-dix, objets portables ergonomiques en plâtre, polyester, métal et papier mâché, exposés ici dans leur crudité originelle, ne sont pas de simples formes esthétiques, ni de simples objets contemplatifs mais des machines à modifier les postures sociales du regardeur. Ils sont conçus pour être saisis, portés, voire malmenés, demandant au visiteur d’être coauteur par la prise en main, le port ou le frottement. Leur sens n’émerge pas de leur beauté intrinsèque, mais du moment où ils deviennent une extension du corps humain, maladroits, absurdes, inconfortables. En les manipulant, ou plutôt en imaginant les manipuler, le visiteur est confronté à ses propres conventions corporelles, à la manière dont le corps se comporte dans l’espace public.
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L’exposition s’articule autour de cette idée du « provisoire », un concept clef chez West qui imprègne chacune de ses pièces. Les sculptures-fournitures, qu’il s’agisse de chaises, de bancs ou de tables, occupent l’espace central, balançant avec une délicieuse ambiguïté entre mobilier utilitaire et œuvre d’art. Peut-on s’asseoir sur une sculpture ? Et si l’on s’y assoit, perd-elle son statut artistique ? Ces questions, posées avec une ironie subtile, interrogent la hiérarchie entre art et design, entre le musée et le salon. Dans la galerie anversoise, ces objets aux couleurs vives, souvent recouverts d’une laque criarde sur des structures métalliques rugueuses, invitent à une expérience tactile qui rompt avec la passivité du regard. Ils créent des espaces non pas pour la contemplation solitaire, mais pour l’activation de relations. C’est un banc qui appelle la conversation, une chaise qui force une posture inhabituelle. En perturbant ainsi les normes institutionnelles, West fait de l’art un catalyseur social, un outil pour explorer les dynamiques collectives. Ses sculptures monumentales, présentes ici dans des versions plus intimes, prolongent ce dialogue. Malgré leur échelle imposante, elles restent caricaturales, joueuses, comme pour déjouer la gravité du monde.
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Aux côtés de ces formes tridimensionnelles, l’exposition dévoile un ensemble riche de collages, dessins et assemblages qui révèlent le processus créatif de Franz West. Ces travaux sur papier, souvent négligés au profit de ses sculptures, montrent comment il construit un vocabulaire visuel par association libre, empruntant à l’Actionnisme viennois, ce mouvement brutal et corporel des années soixante, sans s’y enfermer. Ils évoquent un bricolage intellectuel dans lequel les matériaux parlent d’eux-mêmes dans une apparente désinvolture qui cache une réflexion profonde. Références à la psychanalyse, clins d’œil à la culture populaire, tout chez West converge vers une démocratisation de l’art, le ramenant à l’échelle humaine, accessible et tactile. Sur le plan matériel, la palette est volontairement humble : papier mâché, laques, métal, cartons. « Urinello » (2008), rappelle cette économie des moyens et la manière dont West transforme le grotesque en proximité tactile. Cette économie confère à l’ensemble une sincérité querelleuse. L’art ne prétend plus élever mais altérer l’ordinaire. Franz West installe une petite démocratie de l’usage où s’asseoir, toucher, se frotter à l’objet, deviennent des actes politiques mineurs. La couleur, souvent acidulée ou volontairement passée, satirise l’héroïsme moderniste. Le geste artisanal rappelle que l’autorité d’une œuvre tient aussi à sa vulnérabilité.
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La sélection et l’accrochage rendent justice à l’esprit troublant de Franz West, à la fois drôle, inquiet, tactile. Si l’on regrette peut-être l’absence d’un appareillage critique plus explicite, un texte curatorial plus politique, une confrontation aux usages contemporains, l’exposition tient sa promesse première de rendre l’art opérant, et parfois embarrassant, dans le corps du visiteur. West a influencé de nombreux artistes contemporains par son approche ludique et physique de l’art. Cette rétrospective posthume, la quatrième exposition de Franz West chez Tim Van Laere depuis leur collaboration entamée en 2002, n’est pas une simple commémoration. Elle interroge notre rapport contemporain à l’art interactif dans un monde numérisé, où le toucher est médiatisé par les écrans. West, en pionnier, rappelle que l’œuvre n’est pas un idéal esthétique figé, mais un moyen d’activer des liens, de questionner les frontières du corps et de la société. Franz West, par-delà la mort, continue de nous bousculer.
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« FRANZ WEST ». Jusqu'au 17 janvier 2026. Du mardi au samedi, de 10h à 18h.
Tim Van Laere Gallery
Jos Smolderenstaat 50
B - 2000 Anvers
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