Bovary ou la création artistique en procès

Reprise de "Bovary" au Théâtre de la Bastille où Tiago Rodrigues s'empare du procès intenté à Flaubert pour convoquer sur scène l'histoire d'Emma Bovary. En présentant le récit tour à tour du point de vue de l'avocat impérial puis de la défense dans une véritable joute verbale, il interroge l'immunité de l'art. Doit-on limiter légalement tout acte de création?

Tiago Rodrigues, "Bovary", Théâtre de la Bastille, 2018 © Tiago Rodrigues Tiago Rodrigues, "Bovary", Théâtre de la Bastille, 2018 © Tiago Rodrigues

L'exemption dont bénéficie la création artistique permet-elle tout ? Ou doit-on conscrire par la loi l'immunité dont l'art dispose? C'est en substance ce à quoi nous invite à réfléchir le metteur en scène portugais et directeur du Théâtre national de Lisbonne, Tiago Rodrigues en abordant le célèbre roman de Gustave Flaubert par le procès qui lui a été intenté au cours des six premiers mois de l'année 1857. En matière d'assignation de la littérature en justice, celle qui vaut à Madame Bovary d'être accusé d'attentat à la morale en est sans doute l'une des plus absurdes, pourtant elle trouve une résonance avec notre époque qui a vu en moins d'un an se multiplier les interdits, à commencer par la censure qui a touché dans plusieurs villes d'Europe les affiches célébrant le centenaire de la naissance du peintre autrichien Egon Schiele et jusqu'à la pétition demandant le retrait d'une toile de Balthus du Metropolitan Museum de New York en l’accusant de pédophilie. Le Théâtre de la Bastille, qui avait invité au printemps 2015 Tiago Rodrigues à réinventer sa pièce lusitanienne en français, en propose une reprise salutaire à une époque qui, loin d'être progressiste, semble reproduire les procès en sorcellerie qu'a pu subir autrefois la création artistique, accusations que l'on croyait révolues mais qui manifestement nécessite aujourd'hui la plus grande vigilance afin d'éviter une répétition de la bêtise. 

Sur scène, quatre paravents ajourés, une table et quelques sièges fournissent l'unique décor d'un lieu qui n'en finira pas d'évoluer en s'adaptant aux passages littéraires incriminés qui seront joués et rejoués, appelant quelques variantes selon qui de l'accusation ou de la défense les présente. Les cinq acteurs qui incarnent sans distinction de sexe les rôles principaux et les rôles secondaires, parfois en même temps,  attendent patiemment que le public s'installe en jetant à terre une à une les feuilles dont on devine qu'assemblées elles forment le chef-d'œuvre littéraire de Gustave Flaubert mais qui, se révélant blanches, peuvent aussi renvoyer à la censure. C'est dans ce cadre que débute la pièce où déjà sont foulés au pied par les acteurs les précieux feuillets romanesques comme pour souligner qu'il ne s'agit pas ici d'une énième adaptation du célèbre roman mais de la mise en scène du procès qui a été fait à Flaubert, précisément à cause du livre et par cet habile stratagème, de l'histoire qui y est contée de deux points de vues différents, d'une part celui de l'accusation et d'autre part celui de la défense. 

Cette année 1857 reste dans les annales judiciaires comme celle qui voit, à quelques mois près, deux auteurs majeurs de la littérature française répondre devant la sixième chambre du tribunal correctionnel de la Seine  « d'outrage à la morale publique et religieuse et aux bonnes mœurs. »  Gustave Flaubert pour Madame Bovary et Charles Baudelaire pour Les fleurs du mal font face au même procureur impérial, Ernest Pinard, dont le nom restera célèbre pour ce seul fait. Si les verdicts connaissent des fortunes diverses, l'acquittement pour Flaubert, la condamnation pour Baudelaire, dans les deux cas, l'objet du délit est le même : l'excès de réalisme. Avant même son procès, Flaubert envisage d'attaquer la Revue de Paris, son éditeur – le roman est paru en six fascicules distribués dans six numéros différents du journal – qui, craignant la censure des tribunaux, demande à l'écrivain de modifier, voire de supprimer certains passages de son livre dont l'apogée reste la fameuse scène du fiacre que le journal refuse de publier par crainte de la police correctionnelle. Flaubert semble d'ailleurs pleinement conscient de l'effet que son roman pourrait avoir sur la société puisque, dès le début du récit, une discussion houleuse oppose Charles Bovary à sa mère qui souhaite interdire certaines mauvaises lectures à Emma et menace « d’avertir la police, si le libraire persistait dans son métier d’empoisonneur ».

Tiago Rodrigues adapte très librement les minutes du procès à propos desquelles on apprend que c'est Gustave Flaubert lui-même qui a payé un greffier afin de conserver copie de l'ensemble des débats dans leur intégralité. Ce choix lui permet d'inclure une habile adaptation du roman, dont les scènes incriminées donnent lieu à une véritable "battle" verbale parfois emportée par les passions et donnant lieu à de cocasses querelles d'interprétations que le procureur impérial Ernest Pinard, brillamment interprétée par Ruth Vega Fernandez, magistrale de mauvaise foi, drôle et manipulant à sa guise les écrits romanesques, leur faisant dire tout et leur contraire, comme s'empresse également de le faire face à elle l'avocat de la défense Jules Sénart, aussi connu comme homme politique de renom. Les premiers mots que prononce le procureur reprennent l'exacte paragraphe qui ouvre son réquisitoire lors de procès, le 29 janvier 1857 : "Messieurs, en abordant ce débat, le ministère public est en présence d'une difficulté qu'il ne peut pas se dissimuler. Elle n'est pas dans la nature même de la prévention : offenses à la morale publique et à la religion, ce sont là sans doute des expressions un peu vagues, un peu élastiques, qu'il est nécessaire de préciser. Mais, enfin, quand on parle à des esprits droits et pratiques. Il est facile de s'entendre à cet égard, de distinguer si telle page d'un livre porte atteinte à la religion ou à la morale. La difficulté n'est pas dans notre prévention, elle est plutôt, elle est davantage dans l'étendue de l'œuvre que vous avez à juger. Il s'agit d'un roman tout entier. Quand on soumet à votre appréciation un article de journal, on voit tout de suite où le délit commence et où il finit ; le ministère public lit l'article et le soumet à votre appréciation. Ici il ne s'agit pas d'un article de journal, mais d'un roman tout entier qui commence le 1er octobre, finit le 15 décembre, et se compose de six livraisons, dans la Revue de Paris, 1856. Que faire dans cette situation ? Quel est le rôle du ministère public ? Lire tout le roman ? C'est impossible. D'un autre côté, ne lire que les textes incriminés, c'est s'exposer à un reproche très fondé. On pourrait nous dire : si vous n'exposez pas le procès dans toutes ses parties, si vous passez ce qui précède et ce qui suit les passages incriminés, il est évident que vous étouffez le débat en restreignant le terrain de la discussion. Pour éviter ce double inconvénient, il n'y a qu'une marche à suivre, et la voici, c'est de vous raconter d'abord tout le roman sans en lire, sans en incriminer aucun passage, et puis de lire, d'incriminer en citant le texte, et enfin de répondre aux objections qui pourraient s'élever contre le système général de la prévention."

A ces deux niveaux de lecture (le procès et le roman), le metteur en scène en adjoint un troisième en inventant une correspondance imaginaire entre Flaubert et l'une de ses maitresses. L'ensemble compose une œuvre d'une redoutable efficacité où le public est pris à témoin de ce procès ahurissant qui se tient désormais dans la grande salle du Théâtre de la Bastille, transformée pour l'occasion en salle d'audience, où les comédiens, tous exceptionnels, perdent peu à peu pied devant l'absurdité de ce qui se passe – la scène du fiacre racontée par le procureur impérial littéralement en extase et épuisé au terme de son récit est à ce titre jubilatoire – mais aussi devant l'immense pouvoir de séduction qui émane presque malgré elle d'Emma. Car tous, femmes et hommes confondus vont tomber sous son charme, par une attirance implacable qui les voit tour à tour inaptes à se contrôler et l’embrasser langoureusement et sans relâche jusqu'à la fin de la pièce, rappelant l'inextricable attraction des personnages de Théorème de Pier Paolo Pasolini pour un mystérieux jeune homme dont l'arrivée met physiquement en émoi une riche famille milanaise jusqu'à la gouvernante.  Si Flaubert a sans nul doute une conception moins christique que Pasolini, il n'en reste pas moins que le réalisateur italien, cent ans après l'auteur français, fait le même constat en livrant une sévère critique de la bourgeoisie italienne et, comme Madame Bovary, Théorème connait un énorme scandale lors de sa sortie en 1968.

 A cela il faut ajouter un jeu avec les catégories de genre auquel semble prendre plaisir Tiago Rodrigues car si Ruth Vega Fernandez joue le procureur impérial Ernest Pinard avec ses atouts, c'est à dire ceux d'une femme, les hommes comédiens, en plus de performer leur rôle, jouent tous un personnage secondaire, se moquant du sexe de ce dernier. Le plus naturellement du monde, le boutiquier est une femme répondant à un nom d'homme et cela marche si prodigieusement que l'artiste portugais semble avoir aboli le genre et les querelles intrinsèquement liées en même temps.

En France, le nom de Tiago Rodrigues est désormais indissociable du Théâtre de la Bastille où, à partir de By Heart à l'automne 2014, il y a joué toutes ses œuvres, créant la version française de Bovary au printemps 2015 à l'occasion du lancement de "Occupation Bastille" et ouvrant la saison suivante avec le sublime Antoine et Cléopâtre d'après William Shakespeare. Toutes ces œuvres ont en commun un goût pour les mots et le jeu qu'ils procurent car le langage est certainement l'arme la plus redoutable pour qui sait le manier. Ce que propose Tiago Rodrigues en donnant à voir l'histoire d'Emma Bovary à travers le procès qu'on en fait à son auteur n'est rien d'autre que la continuité d'un débat qui s'est sans doute ouvert avec les premiers récits et tragédies grecques montrant le pouvoir – et donc le danger – des mots. Le récit ne se manifeste qu'à travers la rhétorique à la fois légaliste et poétique des réquisitoires et plaidoiries des deux hommes de loi qui se livrent, au-delà des joutes verbales, à une véritable « battle » comparable à celles que l'on trouve aujourd'hui dans les compétitions de slam. Il suffit de la durée de la pièce pour que le public à son tour perde la tête, fasciné, amoureux lui aussi, en quelque sorte contaminé par l'insatisfaction d'Emma Bovary qui brûle de désirs immenses aussitôt étouffés dans le mariage avec Charles et cette vie si étriquée répondant non pas au vertige, à l'émoi ressenti par Emma dans les romans et si fortement espérés, mais à ces mœurs de province qui, choisies comme sous-titre à son ouvrage par Flaubert, implacablement bornent un destin morne et sans surprise. Car il y a dans le personnage d'Emma Bovary un mystère insondable, qui est peut-être ce qui précisément la relie au jeune homme incarnant l'amour divin dans Théorème de Pasolini. C’est sans doute ce mystère qui permet à l'art d'échapper à la normalité en l’affranchissant de toute loi

Tiago Rodrigues - BOVARY
Théâtre de la Bastille, du 1er au 17 mars 2018
76, rue de la Roquette 75 011 Paris  

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