Martin Beck, la fabrique du désir

Pour sa première grande exposition en France, l'artiste autrichien Martin Beck compose une partition où se croisent des temporalités différentes, préoccupation majeure dans son travail. "Dans un second temps" rassemble des œuvres récentes aux formes changeantes et évolutives qui transforment les espaces d'expositions du FRAC Lorraine à Metz en une œuvre d'art à part entière.

Martin Beck, "Last Night", Vidéo installation, 13h30, 2016 © courtesy Martin Beck & 47 Canal, New York Martin Beck, "Last Night", Vidéo installation, 13h30, 2016 © courtesy Martin Beck & 47 Canal, New York

Avant même de pénétrer dans l'exposition, Martin Beck substitue au texte d'introduction traditionnellement placé sur le mur à côté de l'entrée des salles de monstration du FRAC Lorraine, une image représentant des cristaux photographiés en gros plan. Privé d'un protocole établi en habitude (le texte introductif), le visiteur est désorienté face à cette intervention graphique dans l'espace répondant au cactus posé sur le comptoir de la borne d'accueil de l'institution et au rideau qui barre l'entrée à l'exposition, laissant deviner une première image dont le trouble annonce un geste de désir. Martin Beck (né en 1963) partage son temps entre New York où il réside, et Vienne où il enseigne. C'est donc tout naturellement que son travail est influencé par la culture américaine au sens large. Utilisant tous les médiums à sa disposition, l'artiste autrichien développe une forme d'art contextuel. Il accorde une attention particulière à la place dévolue aux œuvres dans l'espace, ainsi chacune de ses expositions est différente puisqu'elle se met au diapason du lieu qui la reçoit. Comme ici en se réappropriant des espaces qui semblaient voués à une destination spécifique, ou comme lors de sa récente exposition au MUMOK de Vienne, "Rumeurs et murmures", où il choisit de créer une seconde exposition en parallèle de la première, en sélectionnant des œuvres issues des collections du musée, proposant un raccrochage composé de sources écrites ou picturales. Il pense entièrement la place des œuvres dans l'espace, les recontextualisant systématiquement. L'artiste sort une image de son contexte pour la placer dans son travail et rajoute un troisième contexte en tenant compte de l'institution. La manière dont il nous amène à regarder différemment est fondamentale pour lui. Il conçoit l'exposition comme un lieu introspectif pour le visiteur. Ici, pas de néon, seule la lumière naturelle est autorisée. Elle change la perception des œuvres en fonction des heures du jour. L'ensemble flotte dans une instabilité, un changement palpable selon le hasard d'une fenêtre ouverte ou fermée... C'est précisément le sens du titre de la manifestation : "Dans un second temps", qui indique l'intérêt Beck pour l'histoire. Mais s'il reprend des éléments d'archives, c'est pour mieux les replacer dans le contexte de son travail, autorisant un certain flottement en fonction des aléas rencontrés. 

Structures spatiales, structures sociales

 S'il interroge les structures spatiales, l'artiste s'intéresse également aux structures sociales, en particulier aux communautés rurales et aux règles qui régissent leur vie en société. L'œuvre "Désirable" est un texte composé de phrases positives qui complimentent celui qui les lie. Sa présentation - imprimé sur une feuille de format A4 - invite le visiteur à se l'approprier en le conservant. Ces phrases sont extraites du livre d'un psychologue comportementaliste qui a étudié les agissements d'une de ces communautés. Le texte est une incitation à valoriser les comportements positifs. Il est accompagné d'une deuxième image de cristaux qui fait écho à la façade vitrée ouvrant sur un lierre. Ces représentations renvoient aussi à la recherche scientifique du détail à l'œuvre chez l'artiste. Plus loin, "Index" donne à voir des œuvres de la taille d'une pochette de disque, exécutées chacune dans une technique différente. L'ensemble compose une indexation de ses recherches sur les communautés rurales. Parmi elles, on découvre un panneau indiquant: "No photographs. Visiting hours weekends only 8am to 8pm" attestant du nombre croissant de visiteurs dans ces communautés qui doivent prendre des mesures limitatives pour préserver leur mode de vie. Un dessin trouvé dans un livre sur la résolution de conflits, illustre ce qui se passerait lors d'un différend où chacun des protagonistes suivrait sa propre position. Réunies, ces œuvres montrent comment les communautés, fondées par des individus épris de liberté voulant rompre avec la société et le système capitaliste, reproduisent les mêmes règles prohibitives afin de canaliser les populations qui les composent. Tout y est quantifié, recensé, contrôlé. Chez Martin Beck, les choses sont toujours simples. Il n'y a pas de narration autre que celle qu'induisent les rapports et les affects. La manière dont il place les œuvres dans l'espace est politique, à l'image de cet écran posé au sol diffusant "The problem". Les phrases qui y sont scandées sont issues d'un ouvrage de résolution de problèmes. La pièce montre comment les communautés sont réabsorbées par le capitalisme: "Examiner et décomposer le problème", "Recueillir des faits et des opinions"... L'invitation à résoudre le problème est une invitation à être efficace.  Beck pointe du doigt la contradiction qu'il y a à utiliser une rhétorique du succès dans un espace social qui s’est précisément construit en opposition avec la notion de performance.

Interroger la productivité du travail

Martin Beck, "Antonio Canova, Amor and Psyche, plaster model, late 18th century, Gipsoteca Museo Canova, Possagno, Italy", vidéo installation, 2017. © Courtesy Martin Beck & 47 Canal, New York Martin Beck, "Antonio Canova, Amor and Psyche, plaster model, late 18th century, Gipsoteca Museo Canova, Possagno, Italy", vidéo installation, 2017. © Courtesy Martin Beck & 47 Canal, New York

Ce qui intéresse Beck dans l'installation vidéo "Antonio Canova, Amor and Psyche, plaster model, late 18th century, Gipsoteca Museo Canova, Possagno, Italy", dont le cadrage resserré sur le papillon central ne permet pas de voir la totalité du groupe sculpté représentant l'Amour et Psyché d'Antonio Canova, c'est l'invention de l'artiste ici révélée. La délicatesse du blanc nacré de la peau contraste avec des sortes de "points noirs". Il s'agit en fait de clous apposés sur la sculpture de plâtre qui permettent de prendre rapidement ses mesures afin de faciliter la production des marbres. Cette invention mise au point par Canova permet un gain précieux de temps et donc de rentabilité pour un artiste dont la popularité des sculptures le condamne à en multiplier les exemplaires. Le film présente une variation infime de la lumière du jour sur le plâtre qui modifie presque insensiblement notre perception de l'œuvre. Beck s'intéresse beaucoup au monde du travail et à ses évolutions. Cette invention souligne la rationalisation du travail de Canova, loin de l'image romantique que renvoient les oeuvres de l'artiste italien.  La représentation des fleurs est un sujet sensible dans l'art, un sujet politique. Avec "Flowers", le visiteur ne se trouve pas simplement face à des photographies de bouquets de fleurs, il fait face à la recontextualisation de leur composition. Volontairement, les œuvres ne sont pas centrées sur le mur afin que le visiteur ne puisse les approcher depuis le point central, modifiant ainsi sa façon de les appréhender. Cette série photographique interroge à nouveau la question de la productivité. Le sujet n'est pas ici le bouquet en tant que tel mais sa production. 

Plus qu'un travail en cours,"Working forward"est une œuvre en perpétuelle évolution. Depuis 2016, l'artiste s'astreint à produire sur une période déterminée dans l'année, une feuille au format "US letter" par jour, composant une sorte de journal de bord de ses activités. Ainsi, chaque année, Beck dévoile une nouvelle étape de l'œuvre. "C'est un travail étrange (...) un  journal de bord reflétant tout ce qui me vient à l'esprit chaque jour". L'exercice produit un instantané de son cerveau à un moment précis. La pièce présentée à Metz est composée de pages correspondant à un mois et demi de l'année 2016. On rentre ici dans les pensées les plus intimes de l'artiste. Le journal de bord se confond avec un paysage mental. Si l'œuvre déployée sur les murs permet sa matérialité, son origine est digitale puisqu'il il s'agit d'un PDF imprimé. L'ensemble forme une sorte de grand déjà vu à l'équilibre précaire que vient souligner la présence des pierres rocheuses bancales au sol.  

Tentative de reproduction d'une utopie sociale

Martin Beck, "Last Night", livret et errata, 2016 © Guillaume Lasserre Martin Beck, "Last Night", livret et errata, 2016 © Guillaume Lasserre

Certaines œuvres se façonnent parfois durant plusieurs années. "Last night" est un projet vidéo au long cours où, pendant six ans, Beck a tenté de reproduire la playlist - 118 morceaux - de la dernière soirée du Loft à New York (1974-84), célèbre discothèque informelle imaginée par David Mancuso. Ses soirées dénuées de tout but commercial et où les photographies étaient prohibées, drainaient toutes sortes de communautés. Fermé après dix ans de fêtes, le Loft trouvera une continuité avec le "Paradise Garage" après 1984. L'œuvre prône la musique comme élément rassembleur. Au moment du disco, de petites communautés se regroupent. Le livre qui consigne les disques qui étaient joués dans leur intégralité lors de ces soirées, est accompagné de pas moins de trois errata qui viennent corriger les erreurs et imprécisions qu'il contient. Ces ouvrages sont complémentaires de la playlist. Bien loin du l'ambition commerciale du Studio 54, le Loft était une utopie égalitaire et sans profit, anti-célébrités. Le fameux slogan "Come as you are" y trouve son origine. La musique n'y été jamais mixée, le son était pur. Jamais aucune publicité n'a vanté les soirées du Loft. Le nom évoquait à lui seul le milieu underground new-yorkais où se succédaient les private parties autorisant les invités à venir avec leurs propres alcools, leurs propres substances. "C'était un lieu de liberté. Personne ne venait pour performer" rappelle Martin Beck. Beaucoup de gays participent à ces soirées, à une époque, le début des années 1970, qui voit la montée des revendications des homosexuels après les affrontements qui ont secoué dans le West Village lors d'une descente de police dans le bar Stonewall en 1969. Si les photographies n'étaient pas autorisées lors des soirées du Loft, c'est précisément pour offrir un espace de sérénité aux communautés harcelées par les forces de l'ordre. C'est donc sans image de ces soirées mais avec une vidéo montrant en gros plan une platine sur laquelle jouent les morceaux que l'installation "Last night" se réalise. La playlist déroule dans son intégralité les musiques dans l'ordre de passage de la soirée, les hauts-parleurs ont été entièrement reconstruits à partir des modèles originaux afin d'obtenir le même son qu'à l'époque. La durée totale de l'œuvre est de 13h30, soit une simple soirée au Loft qui a nécessité six années de travail pour sa recomposition.   

 L'œuvre de Martin Beck interroge des moments spécifiques de la contre-culture en considérant leurs dimensions socio-politiques et les hiérarchies qui lui sont inhérentes. L'artiste convoque les domaines de l'affect et du savoir afin qu'ils perdurent dans les espaces sociaux d'aujourd'hui. Grâce à un examen attentif des arrangements structurels des communautés planifiées. il prend soin de rappeler que ces utopies associées à la modernité se modifient, s'instrumentalisent. Ses œuvres qui prennent souvent la forme d'installations, sont intimement liées à la pratique curatoriale. En définissant le format exposition comme un médium à part entière et en le plaçant au centre de son travail, Martin Beck ne propose rien d'autre qu'un redéploiement du sens à la faveur d'un déplacement contextuel multiple et perpétuel.

Martin Beck, "Dans un second temps" 

Jusqu’au 21 octobre 2018 - Du mardi au samedi de 14h à 18h; Samedi et dimanche de 11h à 19h. 

49 NORD 6 EST FRAC LORRAINE
1 bis rue des Trinitaires
57 000 METZ 

 

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