Chourouk Hriech, la résistance des oiseaux

A la galerie Anne-Sarah Bénichou à Paris, l'artiste franco-marocaine Chourouk Hriech place les oiseaux au coeur d'une exposition qui ausculte la pratique du dessin et de l'espace, et fait rentrer la couleur jusque là inédite dans son travail. « ... Et des échelles pour les oiseaux », panorama végétal luxuriant, réminiscence d'un Eden perdu, questionne notre rapport à notre environnement.

Chourouk Hriech, exposition personnelle « …et des échelles pour les oiseaux », galerie Anne-Sarah Bénichou, Paris, du 16 mai au 18 juillet 2020. © Chourouk Hreich, Coiurtesy Galerie Anne-Sarah Bénichou Chourouk Hriech, exposition personnelle « …et des échelles pour les oiseaux », galerie Anne-Sarah Bénichou, Paris, du 16 mai au 18 juillet 2020. © Chourouk Hreich, Coiurtesy Galerie Anne-Sarah Bénichou

C'est un panorama de végétaux, un paysage dont la luxuriance évoque la jungle, qui se déploie sur une longue frise de papier imprimé, ponctuée de dessins encadrés figurant des oiseaux colorés, sur l'un des murs de la galerie Anne-Sarah Bénichou à Paris, à l'occasion de la seconde exposition personnelle de Chourouk Hriech (née en 1977 à Bourg-en-Bresse, vit et travaille à Marseille). L'artiste franco-marocaine appréhende l'espace de la galerie en faisant coexister cette ligne horizontale avec celles, verticales, des kakémonos de la série « La voce della luna », sur lesquels sont figurés des ensembles architecturaux brutalistes ou modernistes, immeubles imaginaires convoquant les réminiscences de son exploration de la ville. Empilés les uns sur les autres, ils construisent une cité haute dont le rendu noir et blanc définit la vision du monde de l'artiste. Au premier plan, en surimpression des habitations, apparaissent des oiseaux abrités par une nature démesurée. L'artiste s'inspire de planches dessinées au XIXème siècle par le botaniste et peintre belge Pierre-Joseph Redouté (1759 - 1840), que l'on surnommait le Raphaël des fleurs, pour la végétation, et par l'ornithologue et peintre américain d'origine française Jean-Jacques Audubon (1785 - 1851) pour les oiseaux dans l’inventaire qu’il dresse entre 1827 et 1839[1]. Avec l'appropriation par l’artiste du savoir et des images de ces oiseaux, elle s'empare pour la première fois de la couleur – crayons de couleurs et aquarelle – pour signifier l’urgence de la disparition en cours et ainsi ressusciter par une prise de conscience collective, dans les dessins encadrés qui scandent la frise, ces volatiles dont la plupart n'existent plus désormais que dans l'imaginaire. L’artiste travaille depuis plusieurs années sur la représentation des oiseaux – en 2016, elle les fait figurer à l’intérieur de vases aux formes anciennes dans la série les « puits du ciel ». Ils symbolisent pour elle la spiritualité, la manifestation d’un ailleurs inaccessible et infini. Sur les kakémonos, dans les paysages d'architecture figurant l'espace urbain dans lequel la nature, domestiquée par l'homme, voit sa place considérablement réduite, les oiseaux résistent. « ... Et des échelles pour les oiseaux », titre à la fois absurde et alarmant, joue sur les sens d’un mot. L'échelle, escalier transportable, outil inventé par et pour les humains, annonce une fuite abracadabrantesque d’oiseaux qui auraient alors cessé de voler. Mais l’échelle désigne aussi le rapport entre les dimensions d’un élément et celles de sa reproduction dans l’espace. L’échelle de reproduction des oiseaux est disproportionnée comparée aux habitations. Cette disparité indique le rôle important, essentiel même, qu'ils jouent dans l'équilibre de la terre et annonce l'espoir de leur survivance. La récente période de confinement que nous avons vécu a montré les prémisses d’une nature reprenant ses droits en l'absence des humains. Dans les rues des villes, en à peine quelques semaines, apparaissait timidement une végétation, là dans la fissure d’une marche en béton, ici au creux d’une brique fendue de la façade d’une maison. Le chant des oiseaux retrouvé, même de manière éphémère, est venu prouver que, malgré des pertes inéluctables, beaucoup peut encore être sauvé.

Chourouk Hriech, exposition personnelle « …et des échelles pour les oiseaux », du 16 mai au 18 juillet 2020. © Chourouk Hreich, Courtesy galerie Anne-Sarah Bénichou Chourouk Hriech, exposition personnelle « …et des échelles pour les oiseaux », du 16 mai au 18 juillet 2020. © Chourouk Hreich, Courtesy galerie Anne-Sarah Bénichou

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Chourouk Hriech, La voce della luna #2, 2020, impression et gouache sur toile, 280 x 70 cm © Chourouk Hreich, Courtesy galerie Anne-Sarah Bénichou Chourouk Hriech, La voce della luna #2, 2020, impression et gouache sur toile, 280 x 70 cm © Chourouk Hreich, Courtesy galerie Anne-Sarah Bénichou
Diplômée de l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts de Lyon, Chourouk Hriech compose une œuvre sensible intimement liée à ce qui la constitue : une enfance nomade, entre le Maroc et la France, un peu d'Italie aussi, à la faveur d'une tante installée à côté de Bologne. Être polyglotte, c'est être capable de se mettre dans différents modèles de travail de la pensée. L'artiste revendique une approche très littérale du dessin. Sa pratique du monde correspond à sa découverte de la philosophie zen. Depuis plusieurs années, Chourouk Hriech s'intéresse à la dimension textile, interprétant l'habit comme une sorte d'entité, une enveloppe. C'est précisément ce qu'exprime la série de dessins « Illusion of you » dans laquelle elle compose des formes hybrides : le tissu de kimono japonais trouve son prolongement dans les ailes déployés d’un oiseau, métamorphose qui lui permet de se libérer. Une toile présente un ensemble d'éléments suggérant les saisons de façon suffisamment large pour que chacun s'en saisisse et matérialise, à travers ses références personnelles, sa propre représentation. Cette fenêtre ouverte sur notre imaginaire est le moyen de l'envol, à une époque où tout ce qui semblait aller de soi, être la conséquence naturelle d'un fait, ne l'est plus. Chourouk Hriech questionne le réel et le réalisme en les confrontant à un imaginaire onirique. Sa pratique du dessin s’apparente à un voyage dans l'espace et le temps, à l’invention d’un monde flottant peuplé de figures aux formes stylisées, architecturales, végétales ou animales, parfois humaines, anciennes ou contemporaines. L’intention immersive de ses grands wall drawings, exécutés sur papier ou à même le mur, dans lesquels les constructions urbaines s’entrechoquent pour restituer la verticalité et le chaos des villes, convoque un art de la fresque que la répétition du motif ornemental inscrit dans une sorte d’art pariétal, un art rupestre contemporain.

Chourouk Hriech, Les oiseaux dans ma tête #2 et #12, 2020 Aquarelle et crayon de couleur sur papier, 29,7 x 12,7 cm chaque. © Chourouk Hreich, Courtesy galerie Anne-Sarah Bénichou Chourouk Hriech, Les oiseaux dans ma tête #2 et #12, 2020 Aquarelle et crayon de couleur sur papier, 29,7 x 12,7 cm chaque. © Chourouk Hreich, Courtesy galerie Anne-Sarah Bénichou

Il y a quelques mois, à l'automne dernier, Chourouk Hriech terminait, avec son équipe d'assistants – étudiants à l'Ecole supérieure d'art et de design de Marseille-Méditerranée où elle enseigne depuis cinq ans –, « Daily landscape#1 », immense dessin mural occupant le hall d'entrée d'un nouvel immeuble de la rue de Crimée dans le 19ème arrondissement de Paris. Le projet s'inscrit dans le cadre de l'opération « un immeuble une œuvre[2] ». L'artiste s'empare du sas en forme de couloir, lieu de passage par excellence à la décoration souvent minimale et utilitaire, avec l'envie d'y drainer les rêves des habitants. Dans cet immeuble de standing d'un quartier populaire de la capitale, l'artiste choisit de croiser plusieurs mondes dans lesquels on retrouve Marseille et le Maroc, deux lieux qui lui sont chers. La musique l'accompagne dans l'exécution de ses dessins muraux. Le temps du rendu, long et fastidieux, au geste indéfiniment répété, conduit en quelques heures à une sorte de transe, comme si le corps était placé en pilotage automatique. A chaque nouveau projet correspond une nouvelle playlist. Le rituel est désormais presque érigé en protocole. Des figures intemporelles, glanées dans des gravures anciennes du XIXème siècle représentant les Buttes Chaumont, s'infiltrent ça et là dans la composition.

Chourouk Hriech, A day to draw #1, 2019, gouache sur toile, 232 x 197 x 3.5 cm © Chourouk Hreich, Courtesy galerie Anne-Sarah Bénichou Chourouk Hriech, A day to draw #1, 2019, gouache sur toile, 232 x 197 x 3.5 cm © Chourouk Hreich, Courtesy galerie Anne-Sarah Bénichou

Le dessin de Chourouk Hriech analyse et pratique l’espace à travers la déambulation du corps. En colonisant les murs pour y installer ses paysages poétiques, elle s’inscrit dans la tradition de la peinture de genre, l’actualisant par l’introduction subtile de problématiques contemporaines. Si elle laisse pénétrer la couleur pour la première fois dans son univers jusque là exclusivement noir et blanc, c’est pour mieux signifier l’urgence de la perte, celle des oiseaux, et au-delà, de la terre. Elle dresse ici un inventaire d’oiseaux imaginaires, nous invitant à repenser la relation que nous entretenons avec notre environnement. Entre mythologie et futurisme, résistance et utopie, les métropoles verticales, reconstructions de ses ballades urbaines, ne font en fait qu’une seule et même ville qui se répète sans fin, celle, idéale qui emprunte aux rues de Marseille, Paris ou Casablanca – mais aussi de toutes celles qui traversent l’esprit des visiteurs –, la mélancolie douce du souvenir et des rêves, celle qui nous contient, nous constitue, la ville intérieure. Dans les dessins de Chourouk Hriech, ce sont des lieux d'abstraction qui soutiennent le réel.

Vue de l'exposition "... Et des échelles pour les oiseaux" de Chourouk Hriech, 2020. © Chourouk Hreich, Courtesy galerie Anne-Sarah Bénichou Vue de l'exposition "... Et des échelles pour les oiseaux" de Chourouk Hriech, 2020. © Chourouk Hreich, Courtesy galerie Anne-Sarah Bénichou

[1] Jean-Jacques Aubudon, The Birds of America; from original drawings by John James Audubon, Londres, 1827-38, 4 vol., 435 planches illustrées.

[2] « La charte « 1 immeuble, 1 œuvre » s'inscrit dans la politique ministérielle de soutien à la création artistique et de diffusion des arts plastiques auprès du public le plus large. Signée le 16 décembre 2015, au ministère de la Culture, par 13 promoteurs immobiliers*, la charte «1 immeuble, 1 œuvre » a pour objectif d'installer l'art au plus près de chacun dans des bâtiments privés ». https://www.culture.gouv.fr/Aides-demarches/Dispositifs-specifiques/1-immeuble-1-aeuvre Consulté le 10 juillet 2020.

Chourouk Hriech, « ... Et des échelles pour les oiseaux » - Jusqu’au 18 juillet 2020 - Du mardi au samedi, de 11h à 19h. 

Galerie Anne-Sarah Bénichou
45, rue Chapon
75 003 Paris 

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